SAINT THOMAS D'AQUIN

Sermons

traduits en français

Direction

Professeur Jacques Ménard

2005

 

 

Édition numérique, https://www.i-docteurangelique.fr/DocteurAngelique, 2004

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

 

AVERTISSEMENT

L’édition latine des sermons de Thomas d’Aquin, utilisée pour la présente traduction, est l’édition numérisée réalisée par le père Roberto Busa, s.j., et reprise par le professeur Enrique Alarcón Moreno. On la trouvera à l’adresse : http://www.corpusthomisticum.org. Une traduction en italien a été publiée par Carmelo Pandolfi, aux Éditions dominicaines de Bologne.

La présente publication ne retient que les sermons de Thomas d’Aquin généralement reconnus comme authentiques. Étant donné l’absence d’une chronologie même relative des sermons, ceux-ci ont été regroupés par thèmes. L’ordre, les titres principaux et les sous-titres entre crochets sont donc des ajouts éditoriaux. Deux leçons introductives (principia) données par Thomas d’Aquin lors de son accession à ses fonctions de bachelier et de maître ont été ajoutées aux sermons.

La traduction est l’œuvre de plusieurs collaborateurs : Raymond Berton, Alain Blachair, Jean-Yves Brachet, o.p., Guy Delaporte (http://thomas-d-aquin.com), Marie-Hélène Deloffre, o.s.b., Philippe Dupont, o.s.b., abbé de Solesmes, Charles Duyck (http://vsame.free.fr), Jean-Baptiste Échivard, Marie-Louise Évrard, Jacques Ménard, Stéphane Mercier, Thomas Pègues, o.p., Dominique Pillet, Denis Sureau, Jean-Pierre Vaël.

La traduction des textes bibliques s’efforce de rester aussi proche que possible de la version latine de la Bible utilisée par Thomas d’Aquin. Il arrive aussi que le texte même des sermons donne des citations approximatives : celles-ci ont été respectées lorsqu’elles paraissaient importantes pour le déroulement de l’argumentation. De même, le texte des sermons donne-t-il parfois des références inexactes aux chapitres de la Bible. Celles-ci ont été corrigées dans la mesure du possible; elles ont aussi été complétées par l’indication des versets (qui n’étaient pas en usage au XIIIe siècle). On ne s’étonnera donc pas de certains écarts par rapport aux traductions plus récentes, ou même par rapport à la version latine de la Vulgate, et par rapport à la numérotation maintenant en vigueur.

La coordination du travail a été assurée par Arnaud Dumouch (http://eschatologie.free.fr), pour le projet Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin (https://www.i-docteurangelique.fr/DocteurAngelique 2005). Le professeur Jacques Ménard a assuré la révision générale de l’ouvrage.

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE_ 6

1 – La vie de saint Thomas d'Aquin (1226-1274) 6

2 – Présentation des sermons_ 8

I – DIEU INVITE L’HOMME À LA BÉATITUDE_ 11

Sermon 1_ 11

Beati qui habitant : Bienheureux ceux qui habitent... 11

Sermon 2_ 15

Beatus vir : Bienheureux l’homme... 15

Sermon 3_ 20

Séraphim stabant : Les séraphins se tenaient... 20

Sermon 4_ 25

Beata gens : Bienheureux le peuple... 25

II. LE CHEMIN DE LA BÉATITUDE_ 32

1 – La grâce du Père nous a envoyé un Sauveur 32

Sermon 5_ 32

Ecce ego : Voici que moi, j'envoie mon Ange! 32

2 – L'incarnation du Verbe_ 32

Sermon 6_ 32

Veniet desideratus cunctis : Il viendra, désiré par toutes les nations_ 32

Sermon 7_ 36

Lauda et laetare : Pousse des cris de joie! 36

Sermon 8_ 40

Puer Jesus : L'enfant Jésus... 40

Sermon 9_ 49

Osanna filio David : Hosanna au fils de David_ 49

Sermon 10_ 55

Ecce Rex : Voici que ton roi vient à toi! 55

3 – L'Esprit Saint qui ouvre le cœur 62

Sermon 11_ 62

Emitte Spiritum tuum : Envoie ton Esprit 62

III – LA MARCHE VERS LA BÉATITUDE_ 70

1 – Accueillir la parole de Dieu_ 70

Sermon 12_ 70

Exiit qui seminat : Un homme sortit pour semer 70

Leçon inaugurale_ 79

Hic est liber : Voici le Livre! 79

Leçon inaugurale_ 84

Rigans montes de superioribus suis : Arrosant les montagnes depuis les hauteurs_ 84

2 – Se méfier des faux prophètes_ 88

Sermon 13_ 88

Attendite a falsis : Méfiez-vous des faux prophètes! 88

3 – Accepter l’invitation au repas du Seigneur 95

Sermon 14_ 95

Homo quidem fecit cenam magnam : Un homme fit un grand repas... 95

4 – Marie, lumière et guide de ceux qui sont en route... 104

Sermon 15_ 104

Lux orta est : La lumière s’est levée_ 104

Sermon 16_ 110

Sermo Germinet terra : Que la terre se couvre de verdure! 110

5 – Servir comme un bon intendant 118

Sermon 17_ 118

Inveni David : J'ai trouvé David mon serviteur 118

Sermon 18_ 123

Homo quidam erat dives : Il y avait un homme riche... 123

6 – Rejeter les œuvres des ténèbres_ 131

Sermon 19_ 131

Abjiciamus opera : Rejetons les œuvres des ténèbres_ 131

7 – S’attacher à ce qui ne passe pas_ 131

Sermon 20_ 131

Caelum et terra : Le ciel et la terre passeront... 131

Florilège spirituel 134

COUVERTURE_ 151

 

 

 

PRÉFACE

1 – La vie de saint Thomas d'Aquin (1226-1274)

L’enfance

Thomas d’Aquin (Tommaso d'Aquino) est né en 1224 ou 1225, au château de Rocca-Secca, près de la petite ville d'Aquino, dans le royaume de Naples[1]. Comme point de repère, on se rappellera que 1225 est l'année de la mort de saint François d'Assise et de la montée sur le trône de France de saint Louis. Thomas d’Aquin apparaît au sein d’une famille noble relativement modeste, qui n’en cherche pas moins pour autant à élargir l’assiette de son pouvoir et de son influence au sein du monde laïc comme du monde ecclésiastique.

Son biographe tardif, Guillaume de Tocco, rapporte une anecdote de l’enfance de Thomas d’Aquin, où l’on s’était plu à lire un signe de ses dispositions ultérieures. Il était encore au berceau, quand, un jour, sa nourrice voulut lui ôter un papier qu'il tenait à la main. Mais l'enfant se mit à protester en criant. Sa mère survient, elle arrache de force le papier des mains de son fils, malgré ses cris et ses larmes, et elle voit alors avec admiration qu'il ne contient que ces deux mots : Ave Maria...

Les études

Thomas est élevé comme oblat au monastère du Mont-Cassin, non loin du château familial, dans la célèbre école des Bénédictins. Sa famille souhaitait sans doute l’y voir un jour comme prieur ou abbé afin d’asseoir son influence dans la région. Forcé de quitter le monastère du Mont-Cassin par suite de l’expulsion des moines en 1239, Thomas poursuit alors ses études à Naples, où il prend un premier contact avec les nouveaux textes et les nouvelles méthodes qui commencent à pénétrer le milieu des écoles. En 1244, à l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, malgré le désaccord de ses parents, il entre à Naples dans l'ordre des Frères prêcheurs, fondé par Dominique de Guzman (saint Dominique) en 1216, pour lutter contre l'hérésie albigeoise par la pauvreté volontaire et la prédication.

Alors que les Dominicains cherchent à l’envoyer à Paris, sans doute pour le mettre à l’abri d’interventions intempestives de sa famille, ses frères s’emparent de lui alors qu’il est en route. Il est séquestré dans une tour du château familial. Guillaume de Tocco raconte avec une certaine verve quelques-unes des péripéties de la résistance de Thomas d’Aquin. Tous les moyens sont bons pour tenter de le faire plier! Mais, imperturbable, Thomas consacre ses loisirs forcés à lecture de l’Écriture... La force ayant échoué, on recourt aux séductions d’une prostituée. Mais Thomas saisit dans la cheminée un tison enflammé et la met en fuite. Il se jette ensuite à genoux, puis s'endort. Pendant son sommeil, il voit des anges descendre du ciel pour le féliciter et lui ceindre les reins, en lui disant : «Reçois de la part de Dieu le don de la chasteté perpétuelle.» Son confesseur déclarera après sa mort que Thomas était mort aussi pur qu'un enfant de cinq ans.

Grâce à sa ténacité et à la complicité de ses frères dominicains, il peut enfin poursuivre sa vocation. Envoyé à Paris en 1245, il y fait la rencontre d’Albert le Grand (v. 1193-1280), qui se l’attachera et l’amènera avec lui à Cologne en 1248, où il poursuivra ses études jusqu’en 1252. Guillaume de Tocco a attiré l’attention sur un épisode de cette période qu’il juge significatif. Plongé dans une réflexion intérieure qui le rend étranger à son entourage («ne conversant qu'avec Dieu», dit son biographe), peu doué pour le bavardage, taciturne au milieu d’étudiants assez turbulents, on l’appelait, avec une pointe de dérision, le «bœuf muet». Mais son maître aurait dit un jour de lui, en public : «Vous voyez ce boeuf que vous appelez muet. Eh bien! Il fera retentir bientôt tout l'univers de ses mugissements[2].» L’avenir devait confirmer ce pressentiment.

Le maître

Entre 1252 et 1259, Thomas d’Aquin se trouve de nouveau à l’université de Paris. Il y franchit les premières étapes de sa carrière d’enseignant universitaire, d’abord comme «bachelier biblique» (le commentaire de l’Écriture étant la première tâche du théologien), de 1252 à 1254, puis comme «bachelier sententiaire» (autorisé à commenter les Sentences de Pierre Lombard), de 1254 à 1256. En 1256, à un âge d’une précocité exceptionnelle et à la suite d’une exemption particulière, il commence à exercer la fonction de maître en théologie, qui le retiendra à Paris jusqu’en 1259.

Il continuera d’exercer cette fonction jusqu’à la fin de sa vie dans divers milieux. Sa réputation est maintenant établie. De 1259 à 1268, il retourne en Italie, où il est œuvre principalement à la curie pontificale et au couvent dominicain de Sainte-Sabine. Puis, il est de retour à Paris de 1269 à 1272, où il est mêlé à deux conflits particulièrement virulents avec les tenants d’un augustinisme radical et les partisans des clercs séculiers, qui s’élèvent contre les privilèges des ordres mendiants.

En 1272, Thomas d’Aquin doit revenir à Naples afin d’y établir une maison d’études pour les dominicains. Selon certains témoins, à partir du début de décembre 1273, Thomas d’Aquin aurait été plongé dans ce qui paraissait une abstraction totale par rapport à son entourage et il cessa d’écrire. Même sa sœur la plus proche ne réussissait plus à communiquer avec lui. Interrogé, son secrétaire et ami, frère Réginald, aurait affirmé à celle-ci que Thomas était dans cet «état d’abstraction» depuis la fête de saint Nicolas (6 décembre 1273). Pressé par Réginald de s’expliquer, Thomas, en poussant un profond soupir comme un homme arraché à un profond sommeil, lui aurait répondu : «Réginald, mon fils, je vais vous apprendre un secret; mais je vous adjure, au nom du Dieu tout-puissant, par votre attachement à notre ordre et l'affection que vous me portez, de ne le révéler à personne, tant que je vivrai. Le terme de mes travaux est venu; tout ce que j'ai écrit et enseigné me semble de la paille auprès de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été dévoilé. Désormais, j'espère de la bonté de mon Dieu que la fin de ma vie suivra de près celle de mes travaux.» En janvier 1274, Thomas reçoit pourtant une invitation personnelle du pape Grégoire X à participer au concile général qui doit se tenir à Lyon (deuxième concile général de Lyon, 1274). Mais, en cours de route, il doit s’arrêter, malade, à l’abbaye de Fossa Nova, où il meurt le 7 mars 1274[3].

Sa véritable carrière ne fait que commencer... Ce n’est qu’après bien des soubresauts, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’ordre des Frères prêcheurs, que son enseignement et son œuvre sont réhabilités, après la condamnation, au lendemain de sa mort, de plusieurs de ses positions par l’évêque de Paris, Étienne Tempier. Il faudra attendre encore plusieurs décennies avant que l’enseignement de Thomas d’Aquin ne devienne une référence obligée de l’enseignement de la théologie, justifiant ainsi le titre de «docteur commun» qui finira par lui être attribué. Quant à sa sainteté, elle fera l’objet d’un laborieux procès de canonisation amorcé en 1317, qui aboutira à sa canonisation effective le 18 juillet 1323[4].

À moins de cinquante ans, Thomas d’Aquin laissait derrière lui une œuvre immense. Il aura sans conteste été celui qui, grâce à un labeur colossal, à une audace dont on mesure à peine la portée et à une lucidité exceptionnelle, aura réussi à réaliser une synthèse acceptable entre les positions classiques de la pensée chrétienne et les nouvelles orientations proposées par la pensée aristotélicienne, telle qu’elle venait à la connaissance des maîtres du XIIIe siècle au moment où Thomas d’Aquin emtrait en scène. Thomas d’Aquin releva un défi que bien peu furent en mesure d’affronter.

Sa mort

Le 6 décembre 1273, fête de saint Nicolas, célébrant la messe dans la chapelle dédiée à ce saint au couvent de Naples, il a une révélation qui le change tellement, que dès lors il ne lui est plus possible ni d'écrire ni de dicter. "Ou plutôt, dit un auteur ancien, le Docteur brisa sa plume;" il en était à la troisième partie de sa Somme, dans le traité de la Pénitence.

Frère Réginald, son secrétaire, voyant son maître cesser d'écrire, lui dit: "Père, comment laissez-vous inachevée une oeuvre si grande entreprise, par vous pour la gloire de Dieu et l'illumination du monde? — Je ne peux continuer," répondit le Saint. Réginald, qui craignait que l'excès du travail n'eût émoussé l'intelligence du grand Docteur, insistait toujours, pour qu'il écrivît ou dictât, et Thomas lui répondait: "En vérité, mon fils, je ne puis plus; tout ce que j'ai écrit me paraît un brin de paille".

Sur le conseil de ses supérieurs, qui pensèrent qu'une absence de Naples le reposerait, Thomas se rendit chez la comtesse de San-Severino, sa soeur, pour laquelle il avait une vive affection: Il n'y arriva qu'avec une extrême difficulté, et lorsque la comtesse vint à sa rencontre, c'est à peine s'il lui parla. Elle en fut effrayée, et dit au compagnon du Bienheureux: "Qu'est-il donc survenu à mon frère, qu'il soit comme étranger à tout, et qu'il ne m'ait presque rien dit? — Depuis la fête de saint Nicolas, répondit Réginald, il est fréquemment dans des abstractions de ce genre, et il n'a plus écrit. Cependant je ne l'avais pas vu encore si complètement absorbé." Et, après une ou deux heures, s'approchant du Maître, il le tira vivement par sa chape, pour le faire revenir à lui. Thomas poussa un soupir, comme un homme arraché aux douceurs d'un profond sommeil, et dit: "Réginald, mon fils, je vais vous apprendre un secret; mais je vous adjure, au nom du Dieu tout-puissant, par votre attachement à notre Ordre et l'affection que vous me portez, de ne le révéler à personne, tant que je vivrai. Le terme de mes travaux est venu; tout ce que j'ai écrit et enseigné me semble un brin de paille auprès de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été dévoilé. Désormais j'espère de la bonté de mon Dieu que la fin de ma vie suivra de près celle de mes travaux".

Et effectivement, saint Thomas mourut quelques temps après, le 2 mars 1274. Sans doute a-t-il eu, ce jour-là, la révélation brûlante et expérimentale, l'apparition du Messie dans sa gloire venu lui prêcher l'évangile pour l'heure de sa mort

2 – Présentation des sermons

Mais ce n’est pas tant de cet aspect de sa pensée dont le présent ouvrage témoigne. Il se concentre plutôt sur un aspect trop souvent méconnu de l’action de Thomas d’Aquin : son action de prédicateur, telle qu’elle apparaît dans les sermons qui nous restent de lui[5]. C’est peut-être là qu’il eut le plus le sentiment d’être un frère prêcheur. Sa clarté de pensée, sa maîtrise des questions et sa capacité de synthèse s’y manifestent de manière incontestable. Il ne s’agit plus d’analyser pour ainsi dire à loisir toutes les facettes des questions qui peuvent se poser ou être posées à propos de n’importe quel aspect de la pensée chrétienne. Thomas d’Aquin doit plutôt aller rapidement au cœur de chaque question, n’en retenir que l’essentiel, pratiquer une économie de mots afin de mettre en pleine lumière le cœur de questions importantes pour la vie chrétienne. C’est grâce à ces qualités toutes particulières que les sermons de Thomas d’Aquin ont encore beaucoup à nous dire et peuvent s’adresser à nous.

En eux-mêmes, les sermons se présentent sous forme de documents dispersés. Un seul peut être daté de manière précise, en raison d’une partie polémique, à savoir, le sermon Osanna Filio David (Sermon 9), qui fut donné le 1er décembre 1269. Une vingtaine de sermons ou homélies, généralement reconnus comme authentiques, ont été conservés, vestiges sans doute d’un nombre plus considérable. D’autres ont été attribués à Thomas d’Aquin dans le passé, mais leur authenticité est aujourd’hui écartée ou fortement contestée. Nous n’avons retenu pour la présente publication que les sermons généralement reconnus comme authentiques.

Ajoutons qu'un certain nombre de courts exposés qui furent donnés par saint Thomas pendant la messe sous forme d’homélies (commentaires du Pater, de l'Ave, du Credo, des commandements) n’ont pas été retenus ici, puisqu’ils ont déjà été traduits et publiés par des moines de l'abbaye de Fontgombault au cours des années 1970. On peut se les procurer aux Nouvelles Éditions Latines.

La traduction française de l’ensemble des sermons de Thomas d’Aquin est présentée pour la première fois. Épars et sans lien à l’origine, ils se sont pourtant révélés susceptibles de constituer un ensemble qui résume admirablement bien, et d’une manière simple et vivante, ce que Thomas d’Aquin estimait sans doute être la substance de la foi et de la vie chrétiennes.

Toute la richesse des sermons tient dans une pensée profondément nourrie de l’Écriture et des Pères. Les artifices oratoires en sont pratiquement absents; les sermons ne font de même état d’aucune recherche de style, qui se révèle souvent syncopé et elliptique, comme tout langage parlé, d’autant plus que, dans la plupart des cas, nous avons affaire à des reportationes, c’est-à-dire à des transcriptions de notes (sans doute revues par Thomas d’Aquin dans plusieurs cas), prises par un auditeur, peut-être Réginald de Piperno, son secrétaire et ami (dans un cas, on pense qu’il s’agit d’un franciscain). Si l’on est déjà familier avec les commentaires scripturaires de Thomas d’Aquin, on retrouvera facilement dans les sermons, mais en plus bref, les mêmes méthodes et les mêmes techniques d’exposé : recours aux étymologies courantes (la plupart du temps empruntées à Isidore de Séville]; divisions et subdivisions du texte pour en mettre en évidence l’ordre interne et jusqu’à la moindre particule; appel à des références bibliques qui sont en harmonie avec chaque élément du texte commenté; rappel bref mais ferme de positions théologiques ou dogmatiques qui encadrent l’interprétation de textes ambigus; enfin, allusions à des positions philosophiques qui ont eu cours dans le passé ou qui ont cours au moment où Thomas d’Aquin prend la parole. On remarquera au passage que, contrairement à une pratique contemporaine courante, Thomas d’Aquin ne fait pour ainsi dire pas appel à des exempla (récits édifiants plus ou moins développés dont les prédicateurs parsemaient leurs sermons), peut-être parce qu’il s’adresse à un public universitaire, ce qui ne l’empêche pas de recourir sommairement à des comparaisons tirées de la vie quotidienne.

La foi robuste de Thomas d’Aquin (et des autres maîtres de l’époque) dans l’unité et la continuité profondes de l’Écriture, dans son ensemble et dans chacune de ses parties – «Tous ceux qui ont transmis la sainte doctrine ont enseigné la même chose», dit-il dans un des sermons – faisait en sorte qu’aucune particule de celle-ci ne lui paraissait dénuée de sens. Si le sens d’un passage n’apparaissait pas à première vue, qui mieux que l’Écriture elle-même pouvait l’éclairer par des passages connexes? Le mélange du littéralisme le plus pointu et de recours à une diversité de sens connexes était une des caractéristiques de l’exégèse médiévale, qui retrouvait dans chaque élément du texte les multiples harmoniques susceptibles de lui apporter, par des voies qui paraissent étonnantes à un lecteur moderne, un éclairage pertinent[6]. Bien qu’ils s’intéressent à des questions fondamentales, qui continuent d’avoir un intérêt réel pour les chrétiens de tous les temps, on relèvera encore ici et là certains traits ou allusions qui évoquent les préoccupations et le contexte particuliers du milieu universitaire parisien de la seconde moitié du XIIIe siècle où ces homélies furent prononcées.

Il est relativement rare que Thomas d’Aquin laisse transparaître ses sentiments personnels dans ses écrits habituellement marqués au signe d’une placidité apparemment imperturbable. Avec quelques confidences faites à ses proches (entre autres, à Réginald de Piperno), rappelées par son biographe, Guillaume de Tocco, et quelques reparties de ses œuvres polémiques se rapportant à la querelle des Mendiants et des Séculiers[7], certains passages des sermons nous laissent entrevoir ce que devaient être la passion et l’intensité qui animaient la démarche intérieure de Thomas d’Aquin. Des remarques faites en passant, de même que des exemples tirés du contexte contemporain, ne manquent pas de laisser transparaître un sens du sarcasme ou du paradoxe, pour ne pas dire de la provocation : «Certaines choses m’étonnent : on disait jadis qu’il était mal que des hérésies soient prêchées en Lombardie. Mais voilà qu’elles le sont à [Paris]!»

Aucun ordre ne s’imposait de lui-même pour les sermons. Leur chronologie, même relative, est incertaine. Ils se rattachent pour la plupart à des moments liturgiques familiers. Peut-être aurait-il été intéressant d’ordonner les sermons selon le calendrier liturgique dominicain de l’époque, mais il n’est pas certain que cet ordre aurait été plus éclairant. En définitive, nous avons choisi de classer les sermons selon un plan dont les éléments sont empruntés à leur contenu même, et se révèlent d’ailleurs conformes à des orientations majeures de la Somme de théologie. Thomas d’Aquin n’aurait sans doute pas renié un tel plan, car l’un de ses traits dominants est d’avoir su mettre de l’ordre dans les questions abordées, afin de rendre aussi facile que possible la compréhension des sujets traités.

         Voici donc le plan que nous avons adopté :

         1 – DIEU INVITE L’HOMME À LA BÉATITUDE

         2 – LE CHEMIN DE LA BÉATITUDE

         3 – LA MARCHE VERS LA BÉATITUDE

En appendice, il nous a paru intéressant de publier un recueil d’extraits de Thomas d’Aquin sur la vie spirituelle, que sœur Marie-Hélène Deloffre, o.s.b., a préparé à l’occasion de la profession religieuse d’une de ses consoeurs. Il permettra sans doute de poursuivre la méditation en compagnie de Thomas d’Aquin...

Arnaud Dumouch,

Webmestre du site http ://www.i-docteurangelique.fr/DocteurAngelique,

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin, 2005

 

 

 

I – DIEU INVITE L’HOMME À LA BÉATITUDE

«La vision de la Trinité dans l'unité : voilà la fin et le fruit savoureux de toute la vie humaine.»

(Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, I, d. 2, q. 1, expos. text.)

Sermon 1

Beati qui habitant : Bienheureux ceux qui habitent...

Sermon à l’occasion de la Toussaint

(Traduction par le R.P. Philippe Dupont, abbé de Solesmes, 2005)

Prologue

[Sens de la fête de la Toussaint]

Bienheureux ceux qui habitent dans ta maison, Seigneur! (Psaume 84[83], 5).

Aucun de ceux qui ont un jugement droit n’ignore qu’unique est la société de Dieu, des anges et des hommes, dont il est question en 1 Corinthiens 1, 9 : Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils, notre Seigneur Jésus, le Christ; et de même, en 1 Jean 1, 7 : Si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres. C’est une société en tant que tous participent à la même fin, la béatitude, car Dieu est bienheureux, et les anges et les hommes obtiennent la béatitude. Mais Dieu est bienheureux par nature, les anges et les hommes le sont par participation. Ainsi, [il est dit] en 1 Timothée 6, 15 : Celui que le Dieu unique et bienheureux montrera aux temps marqués.

Parmi ceux qui sont associés dans une même fin, telle doit être la communion des œuvres que ceux qui n’ont pas encore atteint la fin y soient conduits et, ainsi, nous qui sommes en marche vers la béatitude, nous sommes conduits par des paroles et des exemples; et ceux qui sont déjà parvenus au but aident les autres à y arriver.

Il s’ensuit que nous célébrons les fêtes des saints, qui jouissent déjà de la béatitude, pour être soutenus par leurs suffrages, édifiés par leurs exemples, stimulés par leurs récompenses. Mais puisque nous ne pouvons célébrer la fête de chacun des saints dont le nombre nous est inconnu et que nous commettons bien des négligences dans les solennités que nous célébrons, l’Église a sagement prévu de célébrer tous les saints en une seule fête commune. Ainsi, ce qui n’est pas manifesté spécialement ou qui est négligé dans les fêtes particulières est complété de cette manière. Voilà pourquoi nous fêtons maintenant la cité des bienheureux, la béatitude.

Première partie

[Qu’est-ce que la béatitude?]

Il faut donc savoir ceci : bien que le désir de tout homme tende à la béatitude, certains ont tenu diverses opinions à son sujet. Plusieurs se sont trompés sur le lieu de la béatitude, d’autres sur sa durée, d’autres sur l’occupation ou l’opération.

En premier lieu, se sont trompés ceux qui ont placé la béatitude en ce monde, comme dans les choses corporelles, les vertus ou les sciences. Isaïe 3, 12 les contredit : Mon peuple, ceux qui te disent bienheureux, ceux-là t’égarent. Cela est juste, car cette opinion va d’abord contre la perfection de la béatitude, puisque, selon le Philosophe, la béatitude est le bien parfait parce qu’elle est la fin ultime. Il est donc nécessaire que le désir s’[y] repose, ce qui ne serait pas le cas s’il restait encore quelque chose à désirer après l’avoir obtenue. Or, en cette vie, la perfection du bien ne peut exister dans les choses du monde, car, en les obtenant, on en désire encore davantage; ni dans les vertus ni dans les sciences, car tout homme doit toujours progresser dans les vertus et dans les sciences, comme le dit le psaume 139[138], 16 : Tes yeux m’ont vu quand j’étais imparfait, etc., et 1 Corinthiens 13, 9 : Nous connaissons seulement en partie.

En second lieu, [cette opinion] va contre la pureté de la béatitude : si, en effet, elle est le bien suprême, elle ne doit être mélangée d’aucun mal, comme le blanc parfait doit être sans mélange de noir. On ne peut donc appeler bienheureux celui qui souffre quelque misère, car on ne peut à la fois être malheureux et heureux. Et on ne trouve personne en cette vie qui ne souffre de quelque misère ou d’incommodités au sujet de biens, d’amis ou de sa personne, lesquelles empêchent leurs actes, leurs vertus, leurs connaissances. Job 14, 1 dit de l’homme qu’il est rempli d’une foule de misères.

En troisième lieu, [cette opinion] va contre la stabilité de la béatitude, car la béatitude n’apaiserait pas le désir si elle n’était pas stable. En effet, plus on aime un bien possédé, plus on s’affligera si on craint de le perdre. Ainsi, selon le Philosophe, on ne peut croire qu’est heureux le caméléon qui change de couleur. Mais il faut que la béatitude soit immuable, ce qui ne peut exister en cette vie, car les choses extérieures et le corps humain sont soumis à diverses circonstances, en sorte que nous pouvons dire par expérience qu’en cette vie il n’y a pas de stabilité. Job 14, 2 : On ne reste jamais dans le même état, et Proverbes 14, 13 : Le deuil remplace la joie extrême. Si tu demandes au psalmiste où se trouve le véritable lieu de la béatitude, il répond : Bienheureux ceux qui habitent dans ta maison, Seigneur!

À propos de la durée de la béatitude, certains se sont trompés en disant que les âmes séparées de leur corps obtiennent la béatitude; quand, après bien des années, elles reviennent à leur corps et sont soumises aux misères de la vie présente, elles cessent d’être bienheureuses. C’est l’erreur de Platon et de ses sectateurs, dans laquelle est tombé Origène. À ceux-là peut être appliqué ce que dit le livre de la Sagesse 2, 22 : Ils n’ont pas compris l’honneur des âmes saintes, ou encore Matthieu 25, 46 : Ils s’en iront à une peine éternelle, mais les justes à une vie éternelle.

Cette opinion est mauvaise pour trois raisons. D’abord, parce qu’elle contredit le désir naturel. Par nature, en effet, le désir de toute chose est de se conserver dans l’être et dans sa perfection. Mais il faut noter que les choses sans raison ne tendent pas à l’universel et que leur désir ne tend pas à ce que soit conservée leur perfection; mais la nature raisonnable, connaissant l’universel, tend naturellement à conserver sa perfection pour toujours. Ainsi, son désir ne serait pas satisfait, si l’âme ne jouissait pas d’une béatitude perpétuelle, et sa béatitude ne serait pas véritable, puisque les carences de l’avenir ou la prescience du futur seraient ignorées. L’Apôtre parle de ce désir naturel en 2 Corinthiens 5, 2 : En effet, nous gémissons, désireux de revêtir par-dessus l’autre notre habitation céleste.

         Ensuite, [cette opinion] est contraire à la perfection de la grâce. En effet, toute chose, naturellement comblée par sa perfection, y persévère de manière immuable. C’est pourquoi la matière première ne reste jamais sous la forme de l’air, car une telle forme ne peut remplir toute la capacité de la matière. Mais l’intellect demeure de façon immuable dans l’assentiment des principes premiers, car c’est par eux qu’il est entièrement comblé par ce qui peut être démontré, et ainsi il y consent de façon immuable. Or, l’âme bienheureuse est totalement comblée par la béatitude; autrement, il ne s’agirait pas d’un bien parfait. Le psaume 16[15], 11 le dit : Ton visage me remplira de joie, etc. Et c’est pour cela qu’il poursuit : Délices éternelles en ta droite jusqu’à la fin. Et parce que la perpétuité découle d’une telle plénitude de grâce, l’Apocalypse3, 12 dit : Parce qu’il a vaincu, j’en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu et il n’en sortira plus.

En troisième lieu, [cette opinion] s’oppose à l’équité de la divine justice, car l’homme adhère à Dieu par la charité avec le propos de ne jamais s’en écarter. Romains 8, 35 : Qui nous séparera de la charité du Christ? [Dieu] ne rendrait pas pleinement justice à la charité, si [l’homme] était à un moment écarté de [sa] jouissance (fruitio). Ainsi, Jean 6, 37 [dit] : Celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors. Et si on interroge le psalmiste, il répond : Ils te loueront pour les siècles des siècles (Psaume 84[83], 5).

Au sujet de l’occupation des bienheureux et de leur opération, les juifs et les musulmans se trompent, quand ils disent que les hommes sont bienheureux en s’adonnant aux festins, aux beuveries, au commerce avec les femmes. Ce que réprouve Matthieu 22, 30 : À la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, etc.Cette opinion est à juste titre repoussée. En effet, elle va d’abord contre le privilège de l’homme, car, si la béatitude consiste dans l’usage de la nourriture ou des facultés sexuelles qu’on trouve aussi chez les autres animaux, il faudrait que la béatitude existe non seulement pour l’homme, mais qu’il y ait des béatitudes pour les animaux, alors que c’est un privilège de l’homme d’être seul capable de béatitude parmi toutes les créatures inférieures, comme le dit le psaume 36[35], 7s : Tu sauveras les hommes et les bêtes, Seigneur, à savoir, pour la santé du corps, mais les fils des hommes espéreront sous l’ombre de tes ailes.

En deuxième lieu, cela va contre la joie de la nature, car la nature supérieure ne peut être rendue bienheureuse par une nature inférieure. Car, si la béatitude de l’homme consistait dans le fait de manger et que l’homme était rendu bienheureux par le fait de manger, alors l’homme deviendrait bienheureux grâce aux aliments qu’il mangerait. Ceux-ci seraient donc plus dignes que l’homme, alors qu’il est placé au-dessus de toutes les natures inférieures. Psaume 8, 7 : Tu as tout mis sous ses pieds.

En troisième lieu, cela s’oppose au zèle de la vertu. En effet, la vertu consiste pour l’homme à s’écarter des plaisirs. Toutes les vertus qui portent sur des plaisirs sont donc nommées à partir de l’opposition à ceux-ci, comme l’abstinence, la tempérance et autres choses du même genre. Mais c’est le contraire pour les vertus qui concernent les choses qui exigent beaucoup d’effort et sont difficiles, comme la force, la magnanimité et les choses de ce genre. Si la béatitude de l’homme consistait dans les plaisirs de la chair, la vertu, qui est le chemin de la béatitude, n’écarterait pas des plaisirs, comme cela arrive à ceux dont parle Philippiens 3, 19 : Leur Dieu, c’est leur ventre! Si tu interroges le psalmiste sur l’occupation et l’opération des bienheureux, il te répondra : Ils le loueront (Psaume 84[83], 5).

Deuxième partie

[Comment parvient-on à la béatitude?]

Il reste encore à voir comment parvenir à cette béatitude.

Il faut savoir qu’il existe trois béatitudes. La première est mondaine : elle consiste dans l’abondance et la jouissance des biens de ce monde. Psaume 144[143], 15 : Ils ont déclaré heureux le peuple où il en est ainsi. Cette béatitude consiste d’abord dans les honneurs, les richesses, les plaisirs, car, comme on le dit en 1 Jean 2, 16 : Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, etc. Sous le terme d’honneur, on comprend la dignité et la renommée, en sorte que ces trois choses incluent les cinq en lesquelles, selon Boèce, consiste le bonheur terrestre. Les ambitieux s’efforcent d’arriver à la dignité par le l’orgueil et l’argent, car il est écrit dans Siracide 10, 19 : Toutes choses obéissent à l’argent, et dans Proverbes 19, 6 : Beaucoup honorent la personne du riche. Le Seigneur, quant à lui, enseigne de parvenir à la dignité par le chemin contraire, à savoir, par la pauvreté et l’humilité, car, ainsi qu’il est dit en Luc 1, 52 : Il a renversé les puissants de leur trône, et en Matthieu 5, 3 : Heureux les pauvres en esprit, etc. Il est question de «royaume», car cela est précieux parmi les honneurs. Cette béatitude convient principalement au Christ, car, alors que les anciens pères jouissaient des richesses, il fut le premier à annoncer et à enseigner cette béatitude. 2 Corinthiens 8, 9 : Vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus, le Christ. Matthieu 19, 21 : Si tu veux être parfait, va, vends [ce que tu possèdes], etc.

Les hommes de ce monde obtiennent souvent les richesses au moyen de querelles, de combats ou, à tout le moins, de luttes dans des procès. Jacques 4, 2 [dit] : Vous bataillez et vous faites la guerre. Mais Dieu enseigne une voie contraire, celle de la douceur qui n’irrite pas et n’est pas irritée. Et cela n’est pas étonnant, car, comme il est dit dans Proverbes 3, 34 : Le royaume sera donné aux doux. C’est pourquoi [le Seigneur] dit dans Matthieu 5, 4 : Heureux les doux! Cette béatitude convient aux martyrs, qui ne se sont pas irrités contre leurs persécuteurs, mais ont plutôt prié pour eux. 1 Corinthiens 4, 12 : Maudits, nous bénissons. Ainsi, c’est d’eux qu’il est dit : On n’entend ni murmure ni plainte dans leur bouche[8].

Les hommes s’efforcent de parvenir aux plaisirs par divers moyens, comme le dit Job 21, 12 : Ils jouent du tambourin. Mais le Seigneur enseigne, au contraire, une voie opposée, à savoir, celle des pleurs : Heureux ceux qui pleurent, etc. (Matthieu 5, 5). Il est dit aussi dans le livre de Tobie 2, 6 : Tout s’est changé en lamentation et en douleur, etc. Cette béatitude convient aux confesseurs qui ont mené leur vie en ce monde parmi bien des gémissements et des larmes, selon ce passage de Lamentations 1, 22 : Nombreux sont nos gémissements.

         La seconde béatitude est politique : elle consiste en ce qu’on se gouverne bien dans ses actions grâce à la vertu de prudence, et elle est au mieux lorsqu’elle gouverne non seulement soi-même, mais aussi la cité et le royaume. Voilà pourquoi cette béatitude convient surtout aux rois et aux princes. Il est dit d’elle en Job 29, 11 : L’oreille qui m’entend me rend bienheureux. Mais il faut savoir la différence entre un roi et un tyran, car le roi cherche, par son gouvernement, le bien de son peuple, et son propos ne s’écarte pas de sa sagesse. Proverbes 8, 15 [dit] : C’est par moi que gouvernent les rois. Le tyran, au contraire, entend s’écarter de l’ordre de la sagesse divine, car il cherche plutôt à combler ses désirs afin de faire ce qu’il veut, et il entend y parvenir par sa rapacité, en dépouillant injustement les autres. Ainsi, il est écrit dans Proverbes 28, 15 : Un lion rugissant, un ours affamé : tel est le chef impie pour un peuple faible. Mais le Seigneur enseigne, au contraire, la justice, quand il dit : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice (Matthieu 5, 6). C’est aussi ce qui est dit dans le livre des Proverbes 13, 25 : Le juste mange et est rassasié. Cette béatitude convient aux anciens pères qui avaient le plus grand désir de la parfaite justice du Christ. Isaïe 63, 19 : Puisses-tu déchirer les cieux! Ensuite, le tyran recherche l’impunité pour les maux qu’il accomplit, et il s’efforce de l’obtenir par la cruauté, de sorte qu’il soit tellement craint que personne ne s’oppose à lui. Il est question d’eux dans le psaume 79[78], 2 : Ils ont livré les cadavres de tes serviteurs en pâture aux oiseaux du ciel. Mais le Seigneur enseigne le chemin inverse pour gagner la voie de la miséricorde : Heureux les miséricordieux, etc. (Matthieu 5, 7). Matthieu 6, 15 : Si vous ne remettez pas aux hommes leurs péchés, etc. Cette béatitude convient aux anges qui sont miséricordieux pour nous sans passion et nous secourent dans nos misères. Isaïe 33, 7 : Les anges de paix pleurent amèrement.

         La troisième béatitude est contemplative : c’est surtout celle de ceux qui tendent à acquérir la vérité, et par-dessus tout la vérité divine. Siracide 14, 20 : Heureux l’homme qui demeurera dans la sagesse!

         Cette béatitude, les philosophes se sont efforcés de l’obtenir par deux moyens, eux qui avaient deux buts, à savoir, connaître la vérité et acquérir l’autorité. Ils se sont efforcés de connaître la vérité par la pratique de l’étude. Mais Dieu enseigne une voie plus rapide, la pureté du cœur : Heureux les cœurs purs, etc. (Matthieu 5, 8), et Sagesse 1, 4 : La sagesse n’entrera pas dans une âme malveillante et n’y habitera pas, etc. Cette béatitude convient surtout aux vierges qui ont gardé intacte la pureté de leur esprit et de leur corps.

         Mais les philosophes ont voulu acquérir l’autorité en s’engageant dans les disputes controversées. Mais, comme le dit 1 Corinthiens 11, 16 : Si quelqu’un parmi vous cherche à ergoter… C’est pourquoi le Seigneur enseigne qu’on arrive à l’autorité divine par la paix, de sorte qu’un homme soit considéré en autorité par les autres, selon [ce qui est dit] dans Exode 7, 1 : Je te fais chef pour Pharaon. C’est ainsi qu’il est dit : Heureux les pacifiques! (Matthieu 5, 9). Cette béatitude convient surtout aux apôtres dont il est dit en 2 Corinthiens 5, 19 : Il a mis en nous une parole de réconciliation, etc. Quant à ce qui est dit : Heureux ceux qui souffrent persécution, etc. (Matthieu 5, 10), il ne s’agit pas d’une autre béatitude, mais elle renforce les précédentes, car on ne peut être ferme dans la pauvreté, la douceur et dans le reste si, dans les persécutions, on s’en écarte. C’est pourquoi toutes les récompenses qui précèdent sont dues à cette béatitude, et on revient au commencement : Car le royaume des cieux est à eux (Matthieu 5, 3; 5, 10). Et on doit comprendre de la même manière : Car ils posséderont la terre (Matthieu 5, 4), et ainsi de suite pour le reste.

         La béatitude des saints a donc quelque chose de toutes les [béatitudes] précédentes selon qu’elle possède tout ce qu’on y trouve de louable. De la béatitude mondaine, elle possède la riche demeure : Heureux ceux qui habitent dans ta maison (Psaume 84[83], 5). C’est la maison de gloire dont parle le psaume 27[26], 4 : J’ai demandé une chose au Seigneur, etc. Dans cette maison, on obtient tout ce qu’on désire. Psaume 65[64], 5 : Nous serons rassasiés de biens dans ta maison. Apocalypse 5, 10 : Tu as fait de nous pour notre Dieu un royaume et des prêtres. Là se trouveront des richesses qui apportent la satiété. Psaume 26[25], 8 : La gloire et les richesses sont dans ta maison. Là se trouveront les délices qui renouvellent l’homme en son entier. Psaume 36[35], 9 : Ils s’enivreront de la graisse de ta maison, etc. De la béatitude politique, les saints possèdent la perpétuité, car le dirigeant de la cité doit s’efforcer de préserver pour toujours le bien de la cité, comme il est dit : Dans les siècles des siècles (Psaume 83, 5). Cette perpétuité provient de trois réalités : d’abord, du partage des biens : Je me rassasierai à l’apparition de ta gloire (Psaume 17[16], 15); ensuite, du rejet du dégoût, car, bien qu’on ait été rassasié, on aura toujours faim. Siracide 24, 21 : Ceux qui me mangent auront encore faim. Enfin, de l’immunité de toutes sortes de maux et de misères. Apocalypse 7, 16 : Jamais plus ils ne souffriront de la faim et de la soif. De la béatitude contemplative, les saints posséderont une certaine familiarité avec les choses de Dieu, car la béatitude contemplative consiste surtout dans la contemplation. C’est pourquoi on dit : Ils te loueront (Psaume 84[83], 5). En effet, ils verront Dieu sans intermédiaire et clairement : Nous le voyons maintenant comme dans un miroir, etc. (1 Corinthiens 13, 12), et ils l’aimeront sans cesse comme des fils, car, selon les Grecs, «fils» dérive d’amour[9]. 1 Jean 3, 1 : Voyez quel amour le Père nous a donné pour que nous soyons appelés fils de Dieu, et nous le sommes, et comme de bons fils, ils l’honoreront par la louange. Isaïe 35, 10 : Ils obtiendront joie et allégresse, etc. Le psaume ne parle que de cela, à partir de quoi le reste se comprend, car ce qui est loué est connu et aimé. C’est pourquoi Augustin [dit], La cité de Dieu, XX : «Cette fonction, cet amour, cet acte est pour tous comme la vie de l’éternité.»

         Que le Fils nous y conduise, etc.

Sermon 2

Beatus vir : Bienheureux l’homme...

(Traduction par Marie-Louise Évrard, 2004)

Prologue

[Évocation de la fête de saint Martin]

Bienheureux l’homme dont le secours vient de toi : dans la vallée des larmes, il a disposé en son cœur ses montées, vers l’endroit qu’il a établi (Psaume 83, 6).

Cette phrase démontre assez clairement que le bienheureux Martin est parvenu à la gloire céleste grâce au secours divin. Ce secours est à la disposition de tous. Et, de même que le bienheureux Martin a eu besoin du secours divin pour parvenir à la gloire céleste, ainsi, nous aussi, avons-nous besoin du secours de Dieu pour pouvoir atteindre la gloire. C’est pourquoi, selon l’avertissement de l’apôtre en Hébreux 4, 16 : Avançons donc avec assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce au moment opportun. Afin qu’il me donne de dire quelque chose, etc.

Première partie

[La montée de saint Martin vers la béatitude]

La coutume humaine a ceci de particulier que, lorsque quelqu’un est élevé à un état important ou à une grande dignité, lui et les siens rappellent le souvenir de cette élévation. Aujourd’hui, le bienheureux Martin est élevé à la plus haute dignité et au principat, à savoir, le royaume des cieux. C’est pourquoi, notre mère l’Église rappelle le souvenir de sa béatitude.

À propos de sa béatitude, trois éléments provenant de la citation se présentent à notre considération.

D’abord, nous pouvons prendre en considération le point de départ de sa béatitude; en deuxième lieu, sa progression et, en troisième lieu, le terme de sa béatitude.

Le point de départ ou la cause de cette béatitude a été le secours divin, qui est indiqué par les mots : Bienheureux l’homme. Il a progressé par des montées, c’est-à-dire qu’il a progressé de vertu en vertu, ce qui est indiqué quand on lit : Il a disposé en son cœur ses montées. Le terme de sa béatitude est l’acquisition de la béatitude éternelle, qui est indiquée par les mots : À l’endroit qu’il a établi.

Et pour quelle raison? Le Psalmiste 82[83], 3 ajoute : En effet, le législateur donnera sa bénédiction. Voici le secours divin. Ils iront de vertu en vertu : voici l’ascension de vertu en vertu. On verra le Dieu des dieux dans Sion : voici le lieu qu’il a établi.

D’abord, je dis que le principe ou la cause qui permet d’atteindre à une dignité quelconque est le secours divin. Nous découvrons d’une manière rationnelle dans les créatures que, si une chose arrive à une autre de manière naturelle, cela en est la cause dans celles où cela n’arrive pas naturellement, comme le feu est chaud par nature, et c’est pour cela qu’il est cause de chaleur pour les choses où celle-ci n’existe pas naturellement. Ainsi, Dieu est bienheureux par nature; c’est la raison pour laquelle il est cause de béatitude chez les autres. C’est pourquoi l’Apôtre [dit], en 1 Timothée 6, 15 : [Celui] qui fera paraître le bienheureux et seul puissant Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs. Nul ne peut donc parvenir à la béatitude si ce n’est grâce au secours de Dieu.

Voyons quelle aide le Seigneur accorde pour que l’homme puisse parvenir à la béatitude. Je dis que cette aide est triple. Premièrement, Dieu corrige l’homme; deuxièmement, il l’instruit; enfin, il le prend avec lui.

Le fait que Dieu corrige l’homme est un chemin vers la béatitude. Job 5, 17 [dit] : Bienheureux l’homme que Dieu corrige. Cette correction concerne l.appel. L’homme n’est corrigé qu’en raison de son péché. Un appel se fait de loin, et l’homme, en raison de son péché, se tient loin de Dieu. Isaïe 59, 2 [dit] : Vos péchés mettront la séparation entre vous et votre Dieu. L’Apôtre montre le bienfait de l’appel quand il dit : Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés (Romains 8, 30). Et le bienheureux Martin a été appelé par le Seigneur et corrigé, c’est-à-dire, éloigné du péché originel et préservé du péché actuel. Isaïe 41, 2 : Qui a suscité un juste de l’Orient et l’a appelé pour qu’il le suive? Ceux qui sont suscités du péché sont suscités par Dieu, mais certains sont suscités en Orient, c’est-à-dire qu’ils sont convertis alors qu’ils sont enfants, comme le bienheureux Martin, qui, âgé de dix ans, malgré l’opposition de ses parents, se fit catéchumène; quand il eut atteint l’âge de douze ans, il songea à la manière de se rendre au désert.

         Vous voyez que l’aide par laquelle Dieu corrige l’homme lui est nécessaire. Sachez qu’autant de fois quelqu’un soit corrigé par un homme, si la grâce de Dieu qui appelle de l’intérieur n’est pas présente, cette correction ne vaut rien. Ainsi en Siracide7, 14 : Considère les œuvres de Dieu, parce que personne ne peut redresser celui dont il a détourné les yeux. Que quelqu’un soit corrigé par ses supérieurs ou par d’autres ne sert à rien, à moins que Dieu n’agisse en lui par sa grâce. Que Dieu corrige l’homme est un signe d’amour. Ainsi, en Proverbes 3, 12, [on lit] : Le Seigneur corrige celui qu’il aime.

Dieu corrige l’homme d’une triple manière. D’abord, en [lui] inculquant la crainte. Ainsi [lit-on] en Siracide 1, 26-27 : Celui qui est sans crainte ne peut être justifié; la crainte du Seigneur est le fait de la sagesse. Nous devons donc nous appliquer pour avoir de la crainte. C’est le premier échelon vers la béatitude. En deuxième lieu, Dieu corrige l’homme en lui remettant ses péchés. C’est Dieu seul qui peut remettre les péchés (Marc2, 7). Le psaume 32, 1 [dit] : Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises, etc. En troisième lieu, Dieu corrige l’homme en le soustrayant à ses péchés. N’est-ce pas un bienfait divin qui fait que, de même que Dieu remet ses péchés à l’homme, ainsi il le préserve lui-même du péché? Ainsi [lit-on] dans les Confessions, II, 7 : «J’attribue à ta grâce et à ta miséricorde que tu aies dissous mes péchés comme de la glace; j’attribue à ta grâce également tout le mal que je n’ai pas fait. En effet, cela, je n’ai pu le faire.».Cette béatitude, le psaume 1, 1 l’aborde, en disant : Bienheureux l’homme qui ne s’est pas fourvoyé au conseil des impies.

Le bienheureux Martin n’a pas manqué de cette grâce, à savoir celle de la rémission des péchés, parce qu’on ne lit pas qu’il a commis des péchés actuels. Mais [Dieu] l’a lui-même corrigé en ceci qu’il l’a préservé du péché.

Deuxièmement, Dieu prête secours à l’homme en l’instruisant. Le psaume 94[93], 12 [dit] : Heureux l’homme que tu instruis, Seigneur; par ta loi, tu lui as enseigné. Cette instruction n’en est pas une qui éclaire seulement l'intelligence, mais elle meut aussi l'affection. Les orateurs ont l’art d’émouvoir les sentiments d’un juge. Si l’habileté humaine en est capable, combien davantage celle de Dieu! Ainsi en Jean 6, 45 : Quiconque a écouté mon Père et a été enseigné par lui, vient à moi. Il écoute le Père quand il reçoit l’inspiration du bien; celui qui refuse l’inspiration n’apprend pas. Aussi Isaïe n’a-t-il pas agi ainsi, lui qui dit en 50, 4 : Dieu m’a ouvert l’oreille, mais moi, je ne le contredis pas, je ne retourne pas en arrière, je l’écouterai comme un maître. Celui qui apprend est celui qui soumet son cœur à l’inspiration divine. Ceci a trait à la justification. L’Apôtre [dit] en Romains 8, 30 : Ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés.

Il y a trois degrés dans l’enseignement divin. D’abord, il éclaire l’intelligence par la foi. C’est là le plus grand enseignement. Il vaut mieux que l’homme ait un peu de foi, que de connaître tout ce que les philosophes ont connu du monde. Ainsi, en Deutéronome 4, 6 : Voilà votre intelligence et votre sagesse en présence des peuples, et en Jean 20, 29 : Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru! En deuxième lieu, cet enseignement soulève l’âme par l’espérance. Quand l’âme croit par la foi, elle s’élève par l’espérance. Tel est le second degré de la béatitude. Le psaume 40[39], 5 [dit] : Bienheureux l’homme dont le nom du Seigneur est l’espérance et qui ne se tourne pas vers les vanités et les folies trompeuses! Certains ne mettent pas leur confiance en Dieu, mais dans les vanités. Quelles sont ces vanités? Les biens temporels, les richesses, les honneurs et autres choses de ce genre. Psaume 39[38], 6 : Vraiment, l’homme vivant n’est que vanité! On ne doit donc pas leur faire confiance. Certains, ce qui est pis, se fient à des stupidités, font confiance aux augures, aux oracles et aux superstitions de la nécromancie. Le troisième degré de cet enseignement est qu'il transforme l'affection par l'amour, parce que, selon Tobie 13, 14 : Bienheureux sont tous ceux qui t’aiment!

L’âme du bienheureux Martin, dont le père et la mère étaient païens, ne ressentait cependant que des choses spirituelles, et il fut à ce point instruit qu’il composa un livre sur la Trinité.

Le troisième secours divin réside dans le fait que Dieu ait assumé l’homme. Le psaume 65[64], 5 [dit] : Bienheureux celui que tu as choisi et accueilli; il habitera dans tes parvis! Cette assomption concerne le troisième bienfait de Dieu, à savoir l’exaltation. L’Apôtre [dit] en Romains 8, 30 : Ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Et comment le Seigneur a-t-il glorifié le bienheureux Martin? Certainement selon un triple degré. D’abord par la sainteté de ses œuvres. Si on lit la vie du bienheureux Martin, à savoir, combien sa vertu, son abstinence et sa chasteté furent grandes, on le trouvera grand. De cette grandeur, on dit dans la Genèse26, 13 : Isaac allait se développant et croissant jusqu’à devenir grand. Grand fut le bienheureux Martin dans l’observance des commandements. Proverbes 16, 20 [dit] : Bienheureux ceux qui écoutent ta loi et la gardent de tout leur cœur!

En second lieu, le bienheureux Martin fut grand par la grandeur de ses miracles. Il a ressuscité trois morts. Ses vêtements et les lettres [qu’il] envoyait guérissaient les malades. De cette grandeur, on dit en Siracide 45, 2 : Il l’a glorifié pour que les ennemis le craignent, c’est-à-dire ses ennemis, à savoir les païens, et par ses paroles, il apaisa des fléaux. Ainsi, une fois, alors qu’un arbre avait été coupé, il se plaça contre l’arbre, et l’arbre pencha de l’autre côté. De même, il a voulu pénétrer sans arme au milieu de détachements ennemis, et il apaisa alors des fléaux, car les ennemis lui envoyèrent des messagers de paix. En raison de ces miracles, le bienheureux Martin doit être glorifié, de la même façon que la bienheureuse Vierge a dit : Parce qu’il a fait pour moi des merveilles (Luc 1, 49), c’est-à-dire le plus grand des miracles, à savoir que Dieu s’est fait homme en elle et que la Vierge l’a mis au monde. Et pour le bienheureux Martin, il a fait beaucoup de grandes choses; c’est pourquoi il doit être glorifié par tous.

Le troisième degré de la glorification bienheureuse du bienheureux Martin réside dans la diffusion de sa renommée à travers la terre. Quelle communauté religieuse, quelle cité où le nom et la réputation du bienheureux Martin ne sont pas célébrés? Psaume 86[85], 9 : Tu as glorifié ton saint au-dessus de tout nom. Bien que la Glose interprète ce passage du Christ, on peut aussi le dire du bienheureux Martin. Considérez les miracles qu’il a faits. Tant de rois, tant d’empereurs ont désiré se faire un nom sur terre. Certains ont édifié des arcs de triomphe, certains des palais et des châteaux, et cependant leur souvenir s’est éteint avec le son de leur voix. Peu nombreux sont ceux qui savent qui fut Trajan, qui fut Octavien; mais le bienheureux Martin, qui fut humble sur terre, est devenu grand. Siracide 37, 24 [dit] : L’oreille qui m’entend m’a déclaré heureux. Tous ceux qui entendent parler du bienheureux Martin le déclarent heureux.

Le premier point est ainsi clair : le principe par lequel il est devenu bienheureux, qui est le secours divin, et la manière qu’a Dieu de corriger, d’enseigner et d’assumer.

Deuxième partie

[Les étapes de la montée de saint Martin vers la béatitude]

Vient ensuite la manière dont le bienheureux Martin a avancé vers la béatitude quand [le psaume] dit : Il a disposé en son cœur ses montées.

Quiconque veut aller vers un état élevé doit monter peu à peu. En considérant ceci, le bienheureux Martin, du fait qu’il devait monter vers un état élevé à partir du plus bas état de misère, s’est préparé à l’ascension vers la béatitude.

Or, dans le cas du bienheureux Martin, nous pouvons considérer une triple ascension : la première, par le sacrement de la régénération, la deuxième par (son) état, et la troisième par (son) mérite.

D’abord, dis-je, le bienheureux Martin a préparé sa montée par le sacrement de la régénération. Et tous ceux à qui ce bienfait est conféré, à savoir, celui d’être régénérés dans le Christ, montent d’un échelon qui n’est pas peu important. L’Apôtre [dit] en Galates 3, 27 : Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Ce n’est pas peu de chose d’être revêtu du Christ et de lui être rendu conforme. De cette montée, il est dit dans le Cantique 4, 2 : Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues. Les péchés sont les toisons; les brebis tondues montant du bain sont ceux qui ont été purifiés de leurs péchés par le baptême, et ceux-là montent, ce qui a été indiqué par le fait que le Christ baptisé est remonté des eaux, Matthieu 3, 16. Le bienheureux Martin a beaucoup réfléchi à la manière dont il pourrait accéder à ce bienfait et ensuite, il a pensé avec soin à se garder pur du péché.

La seconde montée a trait à l’état. Ainsi, en Exode 24, 1 : Le Seigneur dit à Moïse : «Monte à la montagne, toi et les soixante-dix anciens de la maison d’Israël.» Le Seigneur dit que les autres resteraient et que seul Moïse ferait l’ascension; le peuple n’est pas monté, parce qu’il n’atteint pas à un état élevé. Quelques anciens montèrent, mais seul Moïse escalada la montagne.

Divers sont les états. Je dis ainsi que, si nous considérons la montée du bienheureux Martin selon l’état, il est monté d’une triple façon. D’abord, de l’état militaire à l’état clérical; puis, de l’état clérical à l’état régulier; et ensuite, de l’état régulier à l’état d’évêque. Je dis donc en premier lieu que Martin est monté de l’état de soldat à l’état de clerc, parce que la milice cléricale est plus élevée que la séculière, car les soldats du siècle font la guerre contre des ennemis charnels, tandis que nous, nous menons les guerres du Seigneur contre des ennemis spirituels. Ainsi, l’Apôtre [dit] en 2 Corinthiens 10, 4 : Les armes de notre combat ne sont pas charnelles, mais spirituelles, établies par Dieu pour détruire les erreurs, les vices et les péchés. À propos de cette ascension, Isaïe 2, 3 [dit] : Venez, montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses chemins, et nous marcherons dans ses sentiers. L’état clérical est une montagne. Nous devons monter vers la demeure du Seigneur pour y servir et être instruits des enseignements de l’Église. Ainsi, il nous enseignera son chemin (Isaïe 2, 3), et nous ne devons pas emprunter un chemin opposé. L’Apôtre [dit] dans Éphésiens 5, 3 : Que leurs noms ne soient pas prononcés parmi vous! Et nous devons toujours marcher sur le chemin du Seigneur. Celui qui gravit la montagne du Seigneur est choisi pour être la part du Seigneur. Le bienheureux Martin entreprit donc l’ascension, car il fut instruit par le bienheureux Hilarion et devint clerc de son fait.

En second lieu, le bienheureux Martin passa de l’état clérical à l’état régulier, puisqu’il fut moine en Italie. Celui qui s’engage dans le combat se tient éloigné de tout (1 Corinthiens 9, 25). Combien plus un homme se tient-il éloigné de ce qui est un obstacle à ses occupations! Son combat en est d’autant plus légitime. Les gens du monde ont des biens temporels, mais les religieux n’en ont pas, de manière que ceux-ci ne leur créent pas d’obstacles. De cette montée, on dit en Genèse 35, 3 : Montons à Béthel et habitons-y! On ajoute : pour y demeurer, en n’en sortant d’aucune façon. Les religieux doivent s’en tenir à la vie religieuse et ne pas en sortir, si ce n’est pour ce qui concerne le salut des âmes.

En troisième lieu, le bienheureux Martin est passé de l’état régulier à l’état épiscopal. Cette montée est justifiée. Vers quoi est-il monté? Assurément vers le ministère de l’autel et l’administration des sacrements de l’Église. De cette montée, il est dit dans Siracide 50, 11 : Pour la montée au saint autel, il (lui) a donné comme vêtement la gloire de la sainteté. Le Seigneur n’a-t-il pas magnifié Martin de la sorte? Ce fut certainement le cas lorsqu’un globe de feu apparut au-dessus de lui alors qu’il offrait le sacrement de l’autel. De même est-il monté pour le salut du peuple. Ainsi, dans Proverbes 28, 12, [est-il dit] : Il y a beaucoup de gloire dans l’exaltation des justes; quand règnent les impies, c’est la ruine des hommes. Un seul évêque mauvais est la ruine d’un grand nombre. Il est dit en Abdias 21 : Montant en sauveurs sur la montagne, c’est-à-dire que les prélats doivent monter pour le salut des âmes. Mais le Seigneur se plaint des mauvais [prélats] en Ezéchiel13, 5 : Vous n’êtes pas montés aux brèches, vous ne vous êtes pas opposés comme un mur pour protéger la maison du Seigneur, c’est-à-dire contre les hérétiques et tous les autres méchants.

Le bienheureux Martin est donc monté de trois manières selon son état. Mais il ne servirait à rien qu’un homme s’élève selon l’état s’il ne s’élevait selon le mérite. Aussi, en troisième lieu, le bienheureux Martin s'est-il élevé selon le mérite. Aussi le pape Symmaque [dit] : «Il doit être considéré comme le plus petit, à moins qu’il ne l’emporte en science et en sainteté, celui qui est plus élevé en dignité. Ce n’est rien d’être clerc si on ne l’emporte pas en vertu sur le laïc. Pareillement, ce n’est rien d’être moine ou évêque, si on ne l’emporte pas sur les autres par la sainteté de sa vie.» Aussi est-il requis de celui qui s'élève selon l'état qu'il s'élève aussi selon le mérite. De cette montée, il est dit dans le Cantique 3, 6 : Quelle est celle-ci qui monte du désert comme un colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous les parfums? Qui monte comme une colonne de fumée, non pas d’une fumée qui est repoussante, mais d’une fumée odoriférante. Mais d’où vient cette fumée? Certes des vapeurs de myrrhe, c’est-à-dire de la mortification de la chair, et d’encens, c’est-à-dire de la dévotion, et de tous les parfums, c’est-à-dire de toutes les vertus.

Dans n’importe quel état, un homme doit s’efforcer de progresser. Examinons comment le bienheureux Martin s’est appliqué à progresser dans chacun de ses états. Dans l’état militaire, il s’est efforcé de progresser en miséricorde et en piété. Et à juste titre, parce que les soldats sont des pillards. Ainsi voulut-il se montrer exempt de tout crime dans son état militaire, et c’est pourquoi il s’est efforcé à la miséricorde et à la piété. Ainsi est-il dit aux soldats en Luc 3, 14 : Ne frappez personne et ne calomniez personne. De même, dans son état de clerc, il s’efforça à l’obéissance. Il fut très obéissant : il disposa tout selon la volonté du bienheureux Hilarion. C’est pourquoi ce qui est dit dans Siracide 23, 7 lui convient bien : Enfants de la sagesse, assemblée des justes. De même, dans la vie religieuse, il l’emporta par la pauvreté et l’austérité. Dans son état épiscopal aussi, il l’emporta par l’humilité. Il observa donc dans l’état pontifical la même humilité qu’il avait observée antérieurement, selon [ce que dit] Siracide3, 20 : Plus tu es grand, plus tu dois t’humilier devant tous. Siracide32, 1 [dit] : Ils ont fait de toi un chef : ne te laisse pas élever, mais sois parmi eux comme l’un d’entre eux.

Voyez comme le bienheureux Martin s’est élevé. J’affirme qu’il est monté prudemment, avec humilité et ferveur. Je dis qu’il s’est élevé avec prudence de l’état militaire à l’état clérical, car il a mené la guerre de la manière qui convient, et il a bien ordonné cette montée. Cependant, il n’a pas voulu aller plus haut, car, alors que le bienheureux Hilaire de Poitiers voulait le promouvoir au diaconat, il ne le voulut pas, mais il resta acolyte. De même, de l’état clérical, il passa à l’état de régulier, et il ordonna bien cette montée dans son cœur. Mais, il n’ordonna pas bien dans son cœur sa montée du statut de régulier au statut épiscopal, parce que, alors qu’il y répugnait, il fut promu évêque. Je dis cela d’un homme aussi grand, car l’état pontifical, bien qu’il soit grand, ne doit cependant pas être recherché. Si quelqu’un disait : «Je veux étudier pour pouvoir plus tard bien diriger l’Église», il ne parlerait pas bien. Ainsi Augustin [dit], dans La Cité de Dieu, XIX, 19 : «C’est de manière inconvenante qu’on désire une position supérieure, sans laquelle le peuple ne peut être dirigé, même si elle est administrée comme il convient.» Vient ensuite : «Il ne faut pas se charger d’un tel fardeau, si personne n’impose de saisir et de rechercher la vérité.» Le bienheureux Martin a aussi réalisé cette montée d’une manière humble. Ainsi dit-on : Dans une vallée de larmes. Il est dit dans l’évangile de Luc 14, 11 : Celui qui s’abaisse sera élevé. De même a-t-il fait cette montée avec ferveur. C’est pourquoi on dit : De larmes. Par l’intensité de son désir, il s’appliqua à verser des larmes. Il pouvait donc dire le psaume 42[41], 2 : Comme le cerf désire les sources d’eau, etc. Mes larmes ont été mon pain nuit et jour.

Ainsi, parce que le bienheureux Martin a bien disposé sa montée en marchant vers la béatitude, il est parvenu au terme de la béatitude qui est la gloire éternelle, vers laquelle nous conduise Celui qui, avec le Père et le Saint Esprit, etc.

Sermon 3

Séraphim stabant : Les séraphins se tenaient...

Sermon sur la Trinité

(Traduction par Charles Duyck, http ://vsame.free.fr, 2005)

Prologue

[Une béatitude surnaturelle]

            Des séraphins se tenaient au-dessus de lui; ils avaient chacun six ailes : deux dont ils se couvraient la face, deux dont ils se couvraient les pieds, et deux dont ils se servaient pour voler. Ils criaient l'un à l'autre, et disaient : «Saint, saint, saint est l'Éternel des armées! Toute la terre est pleine de sa gloire!» (Isaïe 6, 2‑3)

         Parmi toutes les religions et les sectes, la foi chrétienne se réjouit de ce privilège : elle comporte, plus que certaines autres, des éléments surnaturels et suprarationnels, c’est-à-dire au-delà de la raison. Le motif de ce privilège est que, dans la foi chrétienne, nous sont promis certains biens qui dépassent non seulement notre intelligence, mais même les désirs de la créature raisonnable. C’est pourquoi l’Apôtre proclame : Ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues (1 Corinthiens 2, 9).

         Et donc, en vertu du caractère harmonieux de ce qui a été promis, il y a dans la foi chrétienne, une supériorité des vérités qu’il faut croire. Or, dans l’ancienne Loi, nous sont promis des biens terrestres et charnels. Isaïe 1, 19 : Si vous avez de la bonne volonté et si vous êtes dociles, etc. Et pour cette raison, il n’était pas nécessaire que soient révélés expressément, dans cette Loi, les éléments qui dépassent la raison, bien qu’implicitement et, d’une certaine manière, secrètement, beaucoup de choses qui dépassent la raison nous y aient été transmises.

         Et c’est ce que dit le Seigneur dans l’évangile d’aujourd’hui, Jean 3, 12 : Si vous ne croyez pas quand je vous ai parlé des choses terrestres, comment croirez-vous quand je vous parlerai, etc.? Si donc on ne croit pas au Christ qui, par les prophètes, nous dit des choses de la terre, alors qu’il est lui-même le Verbe par lequel toute parole a été transmise aux prophètes, comment le croit-on s’il dit des choses du ciel?

         Or, ces vérités qui sont au-delà de la raison, nous ne pouvons les connaître, mais il faut les croire, car connaître, c’est affaire de raison, mais croire, c’est affaire de volonté.

         Il est donc convenable [de dire] qu’est excellent l’autorité de ceux qui ont révélé [ces vérités] et des vérités [elles-mêmes] qui ont été révélées, et principalement en ce qui touche à la Sainte Trinité.

Première partie :

[L’autorité de ceux qui ont révélé ces vérités]

         Pour ce qui est du présent, le prophète manifeste l’autorité de ceux qui révèlent le mystère de la Sainte Trinité sur trois points : le ministère, la dignité, l’accord [entre eux].

         Le ministère, certes, parce qu’il s’agit des Séraphins, c’est-à-dire des êtres ardents et enflammés, par lesquels nous est annoncé le rang des Apôtres. En effet, de même que les Séraphins prédominent parmi tous les rangs des esprits célestes, ainsi les Apôtres aussi sont-ils élevés au-dessus de tous les autres saints, en grâce et en gloire. 2 Thessaloniciens 2, 13 : Dieu vous a choisis dès le commencement pour le salut, par la sanctification de l’Esprit et par la foi en la vérité. Ce sont ceux qui ont reçu les prémices de l’Esprit, comme le dit l'Apôtre aux Romains (Romains 8, 23). Donc les Apôtres, enflammés par le feu de l’Esprit Saint, furent préparés et aptes à enseigner le mystère de la Sainte Trinité. Mais, comme il convient que ce qui existe par un autre manifeste ce par quoi il existe, c’est donc le Fils, qui existe par le Père, qui manifeste le Père, Jean 17, 6 : Père, j'ai fait connaître ton nom; l’Esprit Saint, qui existe par le Père et le Fils, manifeste le Père et le Fils, Jean 16, 14 : Il me glorifiera, etc. Il est donc normal que le mystère de la Sainte Trinité nous soit révélé par les Séraphins, c'est-à-dire par les Apôtres, enseignés par le Fils et enflammés par l’Esprit Saint. L’Apôtre dit : Il nous a révélé… (1 Corinthiens 2, 10). Et c’est ainsi qu’après la fête du Saint-Esprit est célébrée la fête de la Sainte Trinité.

         La dignité : parce que (les Séraphins) étaient «au-dessus de lui», c'est-à-dire au-dessus du temple; par là sont évoquées leur autorité et leur prééminence. Le Psalmiste (Psaume 45[44], 17) : Tu les établiras comme princes. Mais il faut faire attention, à ce propos, qu’on dit des Séraphins qu’ils se couvraient la face de deux [ailes], se couvraient les pieds de deux [autres] ailes, et deux ailes leur servaient à voler (Isaïe 6, 2). En cela s’exprime leur autorité, accordée par Dieu : c’est à eux en effet qu’a été accordé de révéler certaines choses aux hommes, et de [leur] cacher certaines choses. De même en effet que l’Apôtre dit qu’il a entendu des paroles ineffables qu’il n'est pas permis à un homme d'exprimer (2 Corinthiens 12, 4), de même il dit aussi ailleurs (1 Corinthiens 3, 2) : Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide, car je me dois aux savants comme aux ignorants (Romains 1, 14). [Les Séraphins] volaient donc pour instruire, mais ils se voilaient la tête pour cacher, parce que le premier commencement de toutes choses est impénétrable; et, parce que le premier commencement et la fin sont la même chose, comme il est dit dans l’Apocalypse (22, 13), ils voilaient aussi leurs pieds. Les parties intermédiaires n’étaient pas voilées, parce que ce qui se trouve entre le commencement et la fin, c’est-à-dire les œuvres divines, nous apparaît clairement. Et donc, il est dit dans l’évangile : Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va (Jean 3, 8). Or, la voix est seulement entendue – c’est l’effet du Saint-Esprit – et [les choses] sont connues selon ce qui est possible, mais on ne sait pas d’où il vient – c’est pourquoi [les Séraphins] se voilaient la tête –, ni où il va, puisqu’ils se voilaient les pieds.

         L’autorité des Apôtres est révélée par l’accord [entre eux], parce que tous, et non pas un ou deux ou trois, nous ont appris le mystère de la Sainte Trinité en bon accord, d’une manière expresse et manifeste. L’Apôtre dit : Que ce soit moi, que ce soient eux, etc.… (1 Corinthiens 15, 11). Donc, on dit des Séraphins qu’ils criaient l’un à l’autre. Ainsi apparaît clairement l’autorité de ceux qui ont révélé le mystère de la Sainte Trinité.

Deuxième partie

[L’autorité des vérités révélées]

         Il reste maintenant à voir ce qu’ils révélaient en disant : «Saint, saint, saint, etc.» Par ces mots, ils nous font comprendre trois choses : le mystère de la Sainte Trinité; l’image de cette même Trinité imprimée dans les créatures raisonnables; le vestige de cette même Trinité qui brille dans toutes les autres créatures.

[Le mystère le la Sainte Trinité]

         Les Séraphins nous manifestent donc le mystère de la Sainte Trinité quand ils crient : «Saint, saint, saint.» À ce propos, il faut savoir que, comme le dit Denis, «aucune voie n’est aussi efficace pour connaître Dieu que la voie qui procède par éloignement [par négation], car Dieu est parfaitement connu quand on sait qu’il est au-delà de tout ce qui peut être pensé». Ainsi, au sujet de Moïse, qui fut aussi familier avec Dieu qu’il est permis à l’homme en cette vie, on dit qu’il s’approcha de Dieu dans un nuage et des ténèbres, c'est-à-dire qu’on parvient à la connaissance de Dieu en connaissant ce que Dieu n’est pas. Cette voie de négation est comprise sous le nom de sainteté, car selon tous les docteurs, est saint ce qui est pur, et est pur ce qui est séparé des autres.

         Pour la clarté de ce point, il faut savoir que, dans les choses créées, on trouve trois éléments particulièrement éminents : l’essence; la connaissance, et l'amour (affectio) de l’âme. Ces trois éléments diffèrent de leur modèle divin et même sont incapables de parvenir à l’état de pureté selon lequel ils existent en Dieu.

Dans les essences des choses créées on trouve trois déficiences qui sont tout à fait étrangères à Dieu. La première déficience est celle de la faiblesse due à la corruption, et cette faiblesse se trouve dans toutes les créatures corruptibles. Isaïe 24, 4 : Le pays est triste, épuisé. La deuxième déficience est celle du caractère composé des choses créées, et cette faiblesse se trouve dans les corps célestes qui, même s’ils sont exempts de corruption et de changement, n’accèdent néanmoins pas à la pureté de la nature divine, parce qu’ils sont composés. Job 15, 15 (26, 6) : Les cieux ne sont pas purs devant lui. La troisième déficience est la mutabilité, et on la trouve chez les anges qui, bien qu’ils soient exempts de corruption et exempts de composition, connaissent cependant la mutabilité. Job 4, 18 : Voici que ceux qui le servent ne sont pas immuables. Et la raison en est qu’il a trouvé de la méchanceté chez les anges. Et si, d’une certaine façon, ils sont stables, ils ne le sont pas par nature, mais par la grâce de Dieu.

         Au-dessus de cela, donc, se trouve le premier principe, incorruptible, simple, immobile, et cette perfection est la perfection de Dieu le Père qui est principe de la Divinité tout entière. Le Psalmiste dit : Qu'on célèbre ton nom, etc. (Psaume 99[98], 3). Et c’est ainsi qu’au Père sont attribuées trois qualités qui sont destinées à écarter ces déficiences dont nous avons parlé : la puissance pour écarter la faiblesse inhérente à la corruption : Tu es puissant, Seigneur (Psaume 89[88], 9); l’unité pour écarter, selon Augustin, la composition; l’éternité, d’après Hilaire, pour écarter la mutabilité : Mais toi, tu restes le même, etc. (Psaume 102[101], 28).

Dans la connaissance aussi on trouve trois déficiences, en ceci que la connaissance des créatures est déficiente sur trois points. La première déficience est celle de la connaissance matérielle et particulière : il s’agit de la connaissance sensible qui seule existe chez les bêtes. La deuxième déficience est celle qui provient des représentations imaginaires. En effet, bien que notre connaissance touche à l’universel, elle reste cependant dans l’obscurité parce que aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, etc. (1 Corinthiens 13, 12), et parce que notre connaissance est fonction des images des choses sensibles. La troisième déficience de la connaissance tient au fait qu’elle est amoindrie. Cela s’observe dans le cas des anges : bien qu’ils aient une connaissance claire parce qu’ils ne la reçoivent pas des choses sensibles – signe de cela, ils apparaissent aux prophètes avec des yeux étincelants –, cependant leur connaissance est amoindrie du fait qu’ils ne peuvent voir Dieu dans son essence par leurs propres forces naturelles, puisque nulle intelligence créée ne peut voir l’essence de Dieu, si ce n’est par grâce. L’Apôtre dit : La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle (Romains 6, 23). Elle est également amoindrie parce que, même s’ils voient l’essence divine par grâce, ils n'en ont pas une connaissance totale[10]; ainsi il est dit que, alors qu’on entendait un bruit venant du firmament, les anges laissaient tomber leurs ailes (Ezéchiel 1, 25). Jean Chrysostome dit en cet endroit que même les êtres célestes ne peuvent jamais voir l’essence de Dieu telle qu’elle est.

         Au-dessus de toutes ces connaissances se trouve la connaissance du Verbe de Dieu, qui englobe tout, qui sait tout. Stupides furent donc les ariens qui ont «enlevé» le Verbe à Dieu. S'il en était ainsi, Dieu ne se connaîtrait pas lui-même. Et donc cette sainteté est la sainteté du Verbe de Dieu. Le Psalmiste dit : Mais toi, tu demeures dans le sanctuaire, louange d’Israël (Psaume 22, 4).

         Telle est donc la louange de ceux qui voient Dieu qu’ils habitent dans le temple, à savoir, par la participation à la connaissance du Verbe de Dieu. Et parce que le Verbe de Dieu est pur de ces déficiences, lui sont attribuées ces trois qualités : la sagesse pour écarter la connaissance particulière; Hilaire lui attribue la beauté, c’est-à-dire l’éclat de l’apparence (species), pour écarter la connaissance entachée d’obscurité; Augustin lui attribue l’égalité pour écarter une qualité moindre.

Dans l’affectivité de l’âme aussi, on trouve une triple déficience de sainteté. La première déficience tient au fait que l’affectivité de l’âme est particulière. En effet, la nature déchoit quand elle se fait l’égale d’une nature inférieure. Or, toutes les autres créatures non raisonnables possèdent une affectivité tournée vers un bien singulier qui leur est propre, c’est-à-dire en vue de leur propre conservation; et donc, quand quelqu’un recherche son propre bien, il déchoit de son honneur. L’Apôtre dit : Tous, en effet, cherchent leurs propres intérêts (Philippiens 2, 21). La deuxième déficience est due au fait que l’affectivité est resserrée et fermée. Cela tient à la première déficience : en effet, les hommes ne mettent pas leurs biens en commun parce qu’ils s’aiment eux-mêmes. Ils se le voient reprocher par le bienheureux Jean : Si quelqu'un voit son frère dans le besoin, etc. (1 Jean 3, 17). La troisième déficience tient au fait que l’affectivité est toujours agitée : nos dispositions d’âme ne se reposent pas dans leur fin ultime. Augustin dit : «Notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en Toi.»

         Au-dessus donc de ces affections, il y a la disposition de l’âme qui est parfaite, à savoir l’amour divin, lequel n’est pas tourné vers son propre bien puisqu’il aime tout ce qui existe et [n’a de dégoût] pour rien (Sagesse 11, 25). Il n’est pas fermé parce que Tu ouvres la main, etc. (Psaume 104[103], 28). Il n’est pas agité parce qu’il est amour de la fin ultime, qui aime soi-même et toutes choses à cause de lui-même. Il est perpétuel : D’un amour perpétuel... (Jérémie 3, 3).

         Et ainsi lui sont attribuées trois qualités. Le pouvoir d’unir, pour que soit montré qu’il n’est pas tourné vers lui-même, car l’amour de soi engendre la discorde, mais le Saint-Esprit est [l’amour] du Bien le plus élevé, et donc il est le lien. La bonté pour que soit montré qu’il n’est pas fermé : en effet, «le bien se diffuse lui-même», comme dit la Sagesse : Comme l’Esprit est bon! L’usage[11], pour que soit montré qu’il est paisible et (est établi) dans la fin; ainsi Augustin explique-t-il l’usage, c'est-à-dire la jouissance (fruitio), car Dieu, dans son amour divin, jouit de lui-même et il aime son Fils d’un amour de jouissance (fruitio)[12].

         Y a t-il là trois saintetés? Non. En nous, en effet, exister, vouloir et intelliger sont trois choses différentes; donc il y a une perfection de la nature, une autre de la volonté et une autre de l’intelligence. Tandis qu’en Dieu, exister, intelliger et vouloir, c’est la même chose. Il y a donc une seule perfection de ces trois qualités. Mais l’auteur [le prophète] répète trois fois [Saint]), non pour montrer une triple sainteté, mais la sainteté des trois [personnes].

[L’image de la Trinité]

         [L’Écriture] nous montre l’image de la Sainte Trinité imprimée dans les créatures, quand elle dit : Le Seigneur, Dieu des armées.

         À ce sujet, il faut savoir que l’image de la Trinité s’exprime d’autant plus clairement dans les créatures qu’elles sont plus intimes avec Dieu et plus proches de Lui. Or, tel est le cas des créatures raisonnables. C’est ainsi que brille davantage en elles la ressemblance avec la Trinité, qui se révèle quant à trois caractéristiques.

         D’abord, sur le plan de la providence spéciale que Dieu manifeste envers la créature raisonnable, en punissant, en donnant des lois et en récompensant. Et ainsi il est appelé Seigneur.

         Deuxièmement, parce que la fin et la récompense de la créature raisonnable sont particulières, alors que la fin des créatures dans leur ensemble est commune. Et pour cela, [le prophète] dit Dieu. Hébreux 11, 16 : Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu. Genèse 15, 1 : C’est moi qui suis ta récompense, etc.

         Troisièmement, pour ce qui est de la liberté. Les autres créatures sont conduites, elles ne se conduisent pas elles-mêmes dans leurs actes; et ainsi, elles sont comme des servantes, en particulier, du fait qu’elles existent en vue d’autres [créatures], tandis que la créature raisonnable se conduit elle-même parce qu’elle est libre et maîtresse de ses actes. Ainsi elle est «militante», et c’est pourquoi on dit des armées, c'est-à-dire des anges, dont il est dit dans Job 25, 3 : Ses armées ne sont-elles pas innombrables?, et des hommes : Tous les jours où je me bats, etc. (Job 14, 14). Dans cette armée brille l’image de la Trinité : dans le cas des anges par le sceau de la ressemblance (Ezéchiel 28, 12), et dans le cas des hommes, par la mémoire, l’intelligence et la volonté.

[Le vestige de la Trinité]

         Le vestige de la Trinité qui brille dans les autres créatures apparaît quand on dit : La bonté de l'Éternel remplit la terre… C’est ce qui apparaît dans la première création des choses

         En effet, on trouve ici la puissance de Dieu créateur, telle qu’il est reconnu comme Père. Genèse 1, 1‑3 : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Et si on lit que la terre était informe et vide, cela se comprend si on la considère en soi, car l’action de la remplir est due à la gloire de Dieu.

         On trouve ici [aussi] l’art de Dieu créant toutes choses pour que le Fils soit reconnu. De même en effet que l’artisan, par son art, donne forme à la matière, de même Dieu, par son Verbe, qui est «un art plein de notions vivantes» [Augustin], attribue-t-il à toutes choses leurs formes propres. Ainsi est-il dit : Dieu dit : «Que la lumière soit!», c'est-à-dire qu’il a engendré le Verbe en qui était ce qui devait exister.

         On trouve ici [aussi] le bon plaisir de Dieu dans son approbation, qui le fait reconnaître comme Esprit Saint. Ainsi dit : Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon (Genèse 1, 31), c'est-à-dire qu’il [l’]approuva.

         On trouve également une trace de la Trinité dans les autres créatures quant à ce qu’elles ont en propre. En effet, chaque créature subsiste par la puissance du Père, possède une espèce (species) parce que formée par le Verbe de Dieu, et une disposition dirigée vers sa fin grâce à l’amour du Saint-Esprit.

Sermon 4

Beata gens : Bienheureux le peuple...

Sermon pour la Toussaint

(Traduction par Jean-Yves Brachet, o.p.)

Prologue

            Bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu, le peuple qu’il a choisi comme héritage (Psaume 32[33], 12).

         De multiples manières, la sainte mère Église s’applique à ce que ses fils soient incités à désirer les réalités célestes. Et si vous voulez examiner correctement, il semble que tout son effort tende à ce que, les choses terrestres étant méprisées, elle nous conduise à désirer les [réalités] célestes; ce qui ressort de ce qu’a dit le premier fondateur de l’Église, notre Sauveur, dans le zèle de sa prédication et de sa doctrine (Matthieu 3, 2) : Faites pénitence, pour nous éloigner des choses du monde; le royaume des cieux est proche. Il dit cela pour nous pousser à désirer les réalités célestes. Entre autres incitations au désir du ciel, il rappelle et inspire à nos cœurs aujourd’hui la gloire des saints vers laquelle nous tendons. Si vous voulez bien, nous demanderons à Dieu dès le départ qu’il me donne, conformément à ce qui convient à une telle solennité, de dire quelque chose de digne, qui soit à son honneur et à celui de tous les saints, et au salut de nos âmes.

Première partie

            Bienheureux le peuple, etc.

         Il a été communément inspiré à l’âme des hommes qu’ils écoutent avec délectation les louanges de leur patrie et de leurs parents. Les louanges de la patrie, afin qu’ils se hâtent de retourner vers elle; les louanges de [leurs] parents, afin qu’en les imitant, ils ne dégénèrent pas. Mais quelle est notre patrie? La patrie vers laquelle nous tendons est la patrie céleste. De là vient que l’Apôtre dit en Hébreux 13, 14 : Nous n’avons pas ici de demeure permanente, mais nous cherchons la [demeure] future. Nos parents sont les hommes spirituels qui nous enseignent, nous instruisent, nous offrent l’exemple d’une vie droite et bonne. Ce sont les saints dans la patrie dont nous célébrons aujourd’hui la solennité, et c’est pourquoi nous devons nous appliquer à les louer avec joie. C’est pourquoi [il est dit] dans le Siracide 44, 1 : Louons les hommes glorieux et nos pères dans leur descendance.

         Voyez : l’Esprit Saint recommande ce collège des saints de quatre manières par la bouche de David : premièrement, par leur dignité; deuxièmement, par leur dirigeant; troisièmement, par leur disposition; quatrièmement, par leur élection. Par leur dignité, il recommande ce collège des saints, lorsqu’il dit : Bienheureux le peuple. Par leur dirigeant, en cet endroit : dont le Seigneur est le Dieu. Par leur disposition, il désigne le peuple lorsqu’il dit : le peuple. Par leur élection, quand il dit : que le Seigneur a choisi, etc.

         Premièrement, je dis que David fait l’éloge de ce collège des saints à cause de leur dignité, en cet endroit : Bienheureux le peuple. La dignité de ce collège est soulignée parce qu’ils sont parvenus à ce vers quoi nous tendons. De plus, ils possèdent tout ce que nous désirons. De même, ils sont établis au-delà de ce que nous pouvons comprendre.

         Premièrement, je dis que la dignité des saints est indiquée par le fait qu’ils sont parvenus là où nous tendons. La béatitude est la fin de toutes nos actions. D’où [ce que dit] l’Apôtre aux Romains 6, 22 : Vous portez fruit par la sanctification, et la fin est la vie éternelle. Et voyez! Augustin dit dans le livre sur La cité de Dieu : «Quelle est la fin de nos désirs, sinon de parvenir au règne qui n’a pas de fin?» Et voyez : la fin de l’homme est comparée à trois choses dans la Sainte Écriture. Premièrement, elle est comparée à une couronne. D’où [ce que dit] l’Apôtre en 2 Timothée 4, 8 : Désormais est préparée pour moi une couronne de justice. Parfois, [la fin de l’homme] est comparée à un prix. D’où l’Apôtre dit aux Philippiens 3, 14 : Je cours vers le but, pour le prix de la vocation céleste. De même, [la fin de l’homme] est parfois comparée à une récompense. D’où dans l’évangile selon Matthieu 5, 2 : Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense est grande dans les cieux. Et ce n’est pas sans raison que le Fils de l’homme l’a comparée à ces trois choses, parce que toute notre action se réduit à trois choses. L’action de certains, comme c’est le cas des actifs, se fait par les combats. D’où Job 7, 1 : La vie de l’homme est un combat; et ceux qui ont combattu selon les règles méritent la couronne, parce que, 2 Timothée 2, 5, n’est couronné que celui qui a combattu selon les règles. D’autres courent comme les contemplatifs; et ceux-là n’ont rien qui les arrête : ils courent rapidement. Il est dit d’eux, Psaume 119[118], 32 : J’ai couru sur la voie de tes commandements. Mais à ceux qui ont lutté est dû le prix. L’apôtre (1 Corinthiens 9, 24) : Tous ont couru, mais un seul a remporté le prix. D’autres travaillent, comme les prélats, qui mettent en œuvre ce qui est nécessaire au salut du peuple; et une récompense leur est due. Ainsi, l’Apôtre [dit] : Chacun recevra son propre salaire selon son propre labeur (1 Corinthiens 3, 8). Mais quelle est la gloire des saints dans la patrie? Je dis qu’ils ont obtenu la couronne comme de bons combattants. Ils ont reçu le prix comme les coureurs et ils ont obtenu la récompense comme ceux qui ont fait le bien. Les hommes dans le monde travaillent pour avoir des couronnes, mais cette couronne est corruptible; la couronne des saints est incorruptible. D’où [ce que dit] l’Apôtre en 1 Corinthiens 9, 25 : Mais eux, c’est pour obtenir une couronne périssable, nous une impérissable. C’est donc la dignité des saints d’être parvenus là où nous tendons.

         De même, ils ont tout ce que nous désirons, et encore plus. D’où [ce qui est écrit] dans les Proverbes 10, 24 : Ce que souhaite le juste lui est donné. Considère que tout ce que tu peux désirer dans les voluptés et les délectations, les saints l’ont. Je dis : dans les délectations spirituelles, non dans les [délectations] mondaines et honteuses. Psaume 16[15], 11 : En ta droite tes délices. Si tu désires les richesses, les saints sont les plus riches. Rien ne manque à ceux qui craignent le Seigneur (Proverbes 1, 33) : Il vivra dans la profusion. De même, si tu désires les honneurs, les saints ont été établis dans l’honneur le plus grand. Psaume 39[138], 17 : Mais moi, ô Dieu, j’ai beaucoup honoré tes amis. Si tu désires la science, les saints l’ont parfaitement parce qu’ils boivent la science à la source même de la sagesse. Les saints ont en plénitude ce que l’homme peut désirer ici en péchant ou en ne péchant pas. La dignité des saints apparaît donc parce qu’ils sont parvenus là où nous tendons, et ils ont tout ce que nous pouvons désirer.

         De même, ils sont établis au-delà de ce que nous pouvons comprendre, parce la béatitude des bienheureux est au-delà de ce que tu peux comprendre. D’où Isaïe 64, 3 : L’œil n’a pas vu, Dieu, sans toi ce que tu as préparé à ceux qui t’aiment. Quelle est la raison pour laquelle les saints sont établis au plus haut point au-delà de ce que tu peux comprendre? Assurément parce que les saints dans la patrie ont leurs désirs comblés en toutes choses. Et comment peuvent-ils être remplis de tout bien s’ils ne viennent à la source de tout bien? Quand l’arbre est chargé de fruits, si tu t’approches d’une branche, tu ne peux prendre tout son fruit; de même, si tu t’approches d’une autre branche. Mais celui qui couperait la racine prendrait tous les fruits de l’arbre. Ainsi, tu ne peux pas jouir de tout bien si tu ne viens pas à la source de tout bien : il est dit (Psaume 103[102], 5) : Celui qui comble de biens ton désir. D’où le Seigneur dit à Moïse (Exode 33, 39) : Moi, je te montrerai tout bien, c’est-à-dire moi-même, en qui se trouve tout bien; et parce que Dieu est plus grand que toute intelligence, c’est pourquoi les saints qui jouissent de Dieu sont élevés de telle sorte que nul ne peut les atteindre. D’où (Isaïe 58, 14) : Je t’ai élevé au-dessus de toute hauteur de la terre, c’est-à-dire au-dessus de toute hauteur que l’homme terrestre peut comprendre; je t’embellirai, dit-il, de la hauteur de ton père. Le Psaume 149 est [chanté] pour tous ses saints. La dignité et la gloire des saints dans la patrie est donc manifeste, parce qu’ils sont eux-mêmes parvenus là où nous nous dirigeons, ils ont tout ce que nous pouvons désirer et ils sont établis au plus haut point au-delà de ce que nous pouvons comprendre.

         Considérons leur chef. Toute la dignité des saints dépend de leur chef. C’est un grand malheur et il est abject et terrible que l’homme soit soumis à ce qui lui est inférieur ou vil. D’où cette menace que prononce le Seigneur par le prophète : Je livrerai l’Égypte aux mains de seigneurs cruels. Celui qui sert quelqu’un qui en est digne est bienheureux. D’où [il est dit] dans le Siracide 25, 9 : Bienheureux celui qui n’a pas servi quelqu’un d’indigne de lui! Les démons sont indignes; nous, nous sommes fils de Dieu. Il est indigne que les fils servent les ennemis du père. Bienheureux ceux qui servent Dieu! D’où, dans 1 Rois 10, 8 : Bienheureux tes serviteurs. Il est juste d’être soumis à Dieu. La perfection suprême d’une chose est d’être soumise à ce qui est meilleur qu’elle. La matière n’est parfaite que si elle est soumise à la forme; l’air n’est beau que s’il est soumis au soleil. De même, l’âme n’est parfaite que si elle est soumise à Dieu. Notre béatitude consiste en ce que nous soyons soumis à Dieu. Tu pourrais dire : «Est-ce que nous sommes soumis à Dieu? Cela est vrai, mais de manière médiate, à savoir, par la médiation des anges, des prélats et des pédagogues, qui nous indiquent comment nous devons parvenir à la béatitude.» Mais les saints dans la patrie ne sont pas soumis à des pédagogues. D’où [ce que dit] l’Apôtre en 1 Corinthiens 15, 4 : Puis ce sera la fin, lorsque le Christ remettra la royauté à Dieu le Père, et qu’il aura détruit toute principauté. Il dit donc : Bienheureux le peuple dans le Seigneur est le Dieu!

         Et voyez que certains ont dit et disent que la félicité et la béatitude se trouvent sur la terre; leur opinion est décrite dans le psaume 144[143], 13 : Leurs greniers sont pleins, regorgeant de toute espèce de provisions; leurs brebis se multiplient, et d’autres choses que présente [le psaume]. Vient ensuite : Ils diront bienheureux le peuple pour qui il en est ainsi. Ainsi parlent les gens ordinaires, et leur opinion est fausse, parce que tout passe comme une ombre. De même, ils ne seront pas comblés, parce que l’avare ne sera pas comblé par l’argent. Trouve dans les choses terrestres ce qui demeure, ce qui comble le désir, alors j’avouerai que là est la béatitude; mais elle ne s’y trouve pas! Ils estiment donc faussement que la béatitude se trouve dans les choses terrestres. Où donc est la béatitude? Le psalmiste répond et dit (Psaume 144[43], 15) : Son Dieu! De même, il y en a ou il y en a eu d’autres, comme les stoïciens, pour dire que la béatitude et la félicité se trouvent dans les biens intérieurs. Ils disent qu’avoir les vertus et la science est le souverain bien. Leur opinion est repoussée en Jérémie 9, 23 : Que le sage ne se glorifie pas, dit-il, dans sa sagesse et que le fort ne se glorifie pas dans sa force. Pourquoi? Parce que tout ce qui est en toi-même est soumis à ta nature; mais ce qui te rend bienheureux doit être au-dessus de toi, et non pas soumis à toi. C’est pourquoi la suite dit : Mais qu’il se glorifie en cela : avoir l’intelligence et me connaître. Il en est d’autres qui disent que la béatitude se trouve en ce qui est à côté de nous. Ils mettent leur confiance en l’homme, et contre eux le psaume 146[145], 3 [dit] : Ne mettez pas votre confiance dans les princes. Il ne faut pas non plus mettre sa confiance dans les anges, parce que d’autres disent que notre fin est de voir les anges, mais notre intelligence est faite pour la vision de la cause suprême. Anselme [dit] :«Nous ne sommes pas bienheureux en voyant les anges, mais en voyant la puissance par laquelle nous aimons les anges.»

            Bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. Et comment est-il leur [Dieu]? Je dis qu’il est Dieu pour qu’ils le connaissent, pour qu’ils le possèdent et pour qu’ils en jouissent.

         Premièrement, dis-je, il est leur Dieu pour qu’ils le connaissent. En cela consiste la béatitude parfaite des saints dans la patrie, qu’ils connaissent Dieu. Ainsi, Augustin [écrit], dans le livre des Confessions, IV, 4 : «Malheureux, en effet, l’homme qui connaît toute chose, mais qui ne te connaît pas! Bienheureux celui qui te connaît, même s’il ne les connaît pas! Et celui qui te connaît et les connaît n’est pas plus heureux par elles, mais c’est par toi seul qu’il est bienheureux.» La béatitude consiste en ce que nous connaissions Dieu, ou que nous le possédions pour le connaître. Mais est-ce que les saints dans la patrie connaissent Dieu? Certes oui. D’où Jérémie 31, 34 : L’homme n’enseignera plus son frère et l’homme son prochain disant : «Connais le Seigneur!» Tous me connaîtront, du plus petit au plus grand. Mais comment les saints posséderont-ils Dieu pour le connaître? Je dis que deux choses concourent à cette connaissance : la vision claire et directe, et l’assimilation parfaite à Dieu. Premièrement, je dis que la vision claire et directe concourt à cette connaissance. En effet, à présent, nous voyons Dieu de loin, par la similitude des créatures et en énigme. D’où Job 36, 25 : Tous les hommes le verront, chacun le considère de loin. L’Apôtre [dit] en Romains 1, 20 : Ce qui est invisible de Dieu se laisse voir à l’intelligence à travers les créatures; mais, dans la patrie, les saints voient Dieu clairement, et non dans un miroir et en énigme. Or, pour que nous voyions Dieu clairement, il faut avoir des yeux purs. Si les yeux sont voilés ou sont troubles, ils ne parviennent pas à voir la clarté. Pour ton esprit, c’est par le feu de la concupiscence, le feu de la colère ou le feu des mauvais désirs que tu es empêché de voir Dieu. Psaume 58[57], 9 : Le feu est tombé sur eux, à savoir, celui de la concupiscence, et ils ne voyaient pas le soleil, c’est-à-dire Dieu. La vision claire et directe accompagne donc cette connaissance. De même, l’assimilation parfaite à Dieu l’accompagne, car la connaissance ne se fait que par assimilation du connaissant au connu, comme le veut le Philosophe. Or, les saints sont parfaitement assimilés à Dieu. D’où [ce qui est dit] en Jean (1 Jean 3, 2) : Lorsqu’il apparaîtra, nous lui serons semblables et nous le verrons tel qu’il est. Si tu veux parvenir à l’assimilation à Dieu dans la patrie, tu dois t’efforcer de t’assimiler à lui ici par les bonnes œuvres. Le Christ est venu apporter la paix sur la terre. Éphésiens 2, 14 : C’est lui notre paix qui des deux peuples n’en a fait qu’un. Ne sème donc pas les disputes, mais ramène les discordes à la paix, si tu veux être ici assimilé au Christ. D’où [il est écrit] dans l’évangile (Matthieu 5, 9) : Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu! Le Fils a une parfaite similitude avec le Père. Nous posséderons donc Dieu dans la patrie pour le connaître et le voir. Ainsi Augustin [écrit-il], à propos du psaume 118 : «Cette contemplation est promise comme fin de toutes nos actions.»

         Il est écrit, dans Deutéronome 10, 9, que les fils de Lévi n’auront pas de part parmi leurs frères, parce que le Seigneur sera leur possession. Les saints ont Dieu en partage et Il leur suffit. Psaume 16[15], 6.5 : Des liens me sont échus en partage; en effet, mon héritage est magnifique. Le Seigneur est ma part d’héritage et mon calice, etc. Mais comment les saints posséderont-ils Dieu? Je dis que les saints sont bienheureux en possédant Dieu, car [il est dit] en Jean 4, 16 : Bienheureux celui qui l’a craint! Et comment parviendront-ils à sa possession? Je dis : par l’amour. D’où [il est écrit] en Jean (1 Jean 4, 16) : Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu en lui. Et en Tobie 13, 14 : Bienheureux tous ceux qui t’aiment! Mais que possèderas-tu en possédant Dieu? Je dis qu’en possédant Dieu tu possèdes ce qui est en Dieu. Et qu’y a-t-il en Dieu? La gloire et la richesse. Psaume 112[111], 3 : La gloire et la richesse sont dans ta maison. Les saints dans la patrie ont la gloire et l’honneur. Tous sont rois (Apocalypse 5, 10) : Tu as fais de nous des rois, un royaume pour notre Dieu. Cette gloire est promise aux humbles, car Job 22, 29 [dit] : Celui qui a été humilié sera dans la gloire. Et dans l’évangile (Matthieu 5, 3) : Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre! Les saints possèdent donc des richesses infinies, parce qu’ils ont tout ce que l’homme peut désirer. Mais à qui est donnée cette possession? L’est-elle à ceux qui sont en procès? Certainement pas. Dans le monde, l’homme acquiert parfois des choses terrestres par des litiges et par fraude. Mais les réalités célestes sont acquises par la douceur. D’où (ce qui est écrit) dans l’épître canonique de Jacques 1, 3 : Recevez dans la douceur la parole qui a pénétré [en vous]. Et dans l’évangile (Matthieu 5, 4) : Bienheureux les doux, car ils possèderont la terre! Les saints ont donc Dieu à connaître et à posséder. Troisièmement, les saints dans la patrie possèdent Dieu pour en jouir et s’en délecter. Job 22, 26 : Tu trouveras tes délices dans le Tout-Puissant. Les saints dans la patrie ne se délectent pas d’une chose temporelle, mais en Dieu, source de tout bien. D’où le Seigneur [dit en] Luc 22, 30 : Vous mangerez et vous boirez à ma table dans mon royaume. Qu’est-ce que manger à la table de Dieu? C’est se délecter et se reposer en ce de quoi Dieu se nourrit. Et quelle est cette chose dont Dieu se nourrit? Sa bonté. Quand tu te nourris de la bonté de Dieu, alors tu manges à la table de Dieu, et c’est cela la béatitude des saints. D’où il est dit en Luc 14, 15 : Bienheureux celui qui mangera le pain dans le royaume des saints!

            Et voyez : cette délectation a trois propriétés. Car cette joie est consolatrice. Par cette joie, l’homme écarte toutes les tristesses. D’où Isaïe 65, 16 : Les difficultés seront livrées à l’oubli, les premières [difficultés] ne seront pas dans la mémoire ni ne remonteront dans le cœur, parce vous verrez et vous exulterez de ce que j’ai créé. Augustin dit dans La cité de Dieu, XX, 30, que «celui qui a appris et à qui on a enseigné la douleur l’oublie autrement que celui qui en a fait l’expérience et l’a supportée. Celui qui l’a apprise et à qui on l’a enseignée oublie la douleur en la négligeant; celui qui l’a éprouvée et l’a supportée, quand il passe à la joie.» À cause de la joie, les saints oublient toutes leurs douleurs. Cette joie est donc consolatrice. De même, est-elle entière. Pourquoi est-elle entière? Parce qu’elle vient du Créateur, et que, de toutes les créatures, rien ne vient à ton esprit qui ne te mette dans la joie. Elle commencera par la contemplation de la divinité et elle se poursuivra par la contemplation des créatures, et partout elle se restaurera de Dieu et des créatures. La joie est donc entière. D’où en Jean 16, 24 : Demandez que votre joie soit entière. Augustin [écrit] : «Personne ne peut parvenir à cette satiété qu’en ayant faim de justice.» D’où dans l’évangile, Matthieu 5, 6 : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice car il seront rassasiés! De même, cette joie est pure, sans mélange d’afflictions ou d’anxiétés, comme la joie du monde, dont il est dit (Proverbes 14, 13) : Le rire se mélangera à la douleur. Isaïe 35, 10 : Ils obtiendront la joie et l’allégresse, et la douleur et les pleurs s’éloigneront d’eux. Et en Proverbes 1, 33 : Il aura en abondance, sans craindre aucun mal. Les miséricordieux posséderont cette joie, parce que (Matthieu 5, 7) : Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde! Augustin [crit] : «Celui-ci est notre fin, que nous verrons sans fin, que nous aimerons sans ennui, et que nous louerons sans fatigue. Mais qu’y aura-t-il dans cette fin? Sans fin nous serons libres, libres nous verrons, en voyant nous aimerons, en aimant nous louerons. Bienheureux celui atteindra cette fin!» Car le psaume 65[66], 5) [dit] : Bienheureux ceux qui habitent dans ta maison, Seigneur! Que nous conduise à cette béatitude Celui qui vit et règne avec le Père et l’Esprit Saint, etc.

Deuxième partie

            Bienheureux le peuple dont le Seigneur est Dieu, etc. À propos de ce glorieux collège des saints, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, on a parlé de la dignité des saints et de leur chef. À cause de la brièveté du temps, il faut dire quelque chose de sa disposition, que désigne le mot «peuple». Qu’est ce qu’un peuple? Augustin donne la définition suivante du peuple, dans La cité de Dieu, XIX, 21 : «Le peuple est l’assemblée d’une multitude, associée par l’acceptation du droit et l’utilité commune.» Et voyez : d’après cela, on peut mettre trois choses sous le mot «peuple» : une multitude nombreuse, un ordre diversifié et une union harmonieuse.

         Premièrement, je dis qu’une multitude nombreuse est requise pour le peuple, parce qu’un ou deux ne font pas un peuple. Ce peuple n’a-t-il pas une multitude? C’est assurément le cas. D’où dans l’épître d’aujourd’hui : J’ai vu une grande foule que nul ne pouvait compter (Apocaplypse 7, 9). Cela appartient à la dignité du roi, et surtout à ce roi, qu’il ait un grand peuple. Ainsi, en Proverbes 14, 28 : La dignité du roi est dans la multitude du peuple. Et Boèce dit que le roi est glorifié par la multitude des citoyens. La terre n’est rien en comparaison du ciel. Denys dit, dans la Hiérarchie Céleste, c. 14, que «la multitude des choses matérielles n’est rien au regard des spirituelles». Et du Seigneur il dit : «Des milliers de milliers le servent, et des dizaines de milliers de centaines l’assistent», et ensuite, «la multitude de tous les saints». Dans le premier livre des Rois : Israël [de] Juda, nombreux comme le sable, mangeant et buvant et louant. Dieu seul connaît le nombre des saints, Psaume 147(146), 4 : Celui qui compte le nombre des étoiles. La multitude du peuple appartient donc à la dignité du roi. De même, elle contribue à l’agrément. L’homme est par nature corruptible. La multitude du peuple contribue à la grandeur de la joie. D’où Isaïe 22, 2 : Ville fréquentée, cité joyeuse. De même, une multitude nombreuse contribue à notre sécurité. Nombreux sont les saints avec nous. D’où dans le livre des Juges 5, 20 : Les étoiles demeurant dans leur course et leur ordre ont combattu contre Sisera, c’est-à-dire contre le diable. Et Elysée dit à son serviteur, 2 Rois 6, 16 : Ne crains pas; il y en a plus avec nous qu’avec eux. La multitude des saints dans la patrie est donc une joie pour les saints, un honneur pour Dieu et une sécurité pour nous.

         Il faut parler de l’élection des saints. Dans l’épîtree, la diversité des saints est indiquée d’après la connaissance; mais cette diversité existe dans le monde, et non au ciel. Ainsi l’Apôtre [dit] aux Colossiens 3, 11 : Il n’y a là ni barbare ni Scyte, ni Juif ni Gentil. Et le bienheureux Pierre (Actes 10, 35) : En tout peuple, celui qui craint Dieu et accomplit la justice lui est agréable. Dans l’évangile, nous est donnée la diversité des saints qui existera au sein du peuple glorieux dans la patrie. Des rois nous sont indiqués. Il est vrai que tous les saints règnent avec Dieu, mais ce sont spécialement les apôtres qui règnent. D’où en Luc 22, 29 : Moi, je vous prépare un royaume comme le Père m’en a préparé un; et comme ils furent les chefs de l’Église, ils ont ainsi dans la patrie la dignité royale. Et comment ont-ils obtenu ce royaume? Certainement par la pauvreté. D’autres obtiendront le royaume par les richesses. Nous entendons Pierre qui parle de l’obtention du royaume, Matthieu 19, 27 : Voici, dit-il, nous avons tout quitté. Et le Seigneur dit (Matthieu 5, 3) : Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux! Il y a des raisonneurs récents qui ne savent pas ce qu’ils disent. Ils disent que la vertu consiste dans le milieu et qu’ainsi le renoncement à tout et la virginité ne sont pas du genre de la vertu, parce qu’[ils] n’occupent pas le milieu. Le Philosophe dit : «Les hommes inexpérimentés, examinant peu de choses, parlent facilememnt.» Il ne faut pas que [la vertu soit] dans le milieu selon la quantité, mais selon la droite raison. Dans le quatrième livre de l’Éthique, le Philosophe dit que le magnanime se situe dans les extrêmes par sa grandeur, mais il est au milieu par le fait qu’il agit comme il le doit, parce qu’il est magnanime là où il le doit, selon qu’il le doit et pour la raison qu’il le doit. Les philosophes ont tout laissé pour pouvoir vaquer à la philosophie et ont vécu dans la continence. S’il en a été ainsi chez les Gentils, il devait bien en être ainsi chez les chrétiens. Si un homme voulait être continent lorsque [sa] femme réclame son dû, cela serait vicieux; mais la vertu suprême est dans la virginité. Les apôtres ont donc obtenu le royaume par la pauvreté. Nous estimons vainqueurs les martyrs qui (Hébreux 11, 33), par la foi, ont vaincu des royaumes, et ceux-ci sont les doux bienheureux, parce que ni murmure ni plainte ne résonnent. L’évangile dit d’eux (Matthieu 5, 4) : Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre! De même, nous trouvons certains qui vivent dans la solitude, comme c’est le cas des saints confesseurs qui pleuraient sur le monde et avaient fait grande pénitence. Vous avez vu Antoine et Benoît qui ont vécu dans les pleurs et une grande et austère pénitence, et sont à présent dans la joie et la consolation. D’où, dans l’évangile (Matthieu 5, 5) : Ils seront consolés. De même, nous trouvons dans le ciel des juges très justes, à savoir, les prophètes qui ont prêché la justice; et ceux-ci étaient affamés de justice, et c’est pourquoi ils sont à présent rassasiés. Ainsi, dans l’évangile (Matthieu 5, 6) : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés! De même, dans la patrie nous trouvons l’assemblée des patriarches qui s’appliquaient aux œuvres de miséricorde; et ils ont gardé jusqu’à présent dans le ciel la dignité d’accueillir les autres. C’est ainsi que Abraham, qui recevait tout le monde chez lui, même des anges, Genèse 18, 3, a cette dignité dans le ciel que tous sont reçus dans le sein d’Abraham, et c’est pourquoi il est dit (Hébreux 13, 2) : N’oubliez pas l’hospitalité. Abraham reçoit tous les élus en son sein. De là vient qu’il est dit (Matthieu 8, 11) : Ils viendront de l’Orient [et de l’Occident], et ils s’étendront dans le sein d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il est dit d’eux dans le Siracide 44, 10 : Ce sont des hommes de miséricorde, à qui n’a pas fait défaut la compassion. De même, dans la patrie nous trouvons l’assemblée des vierges qui ont gardé la pureté. C’est la génération chaste. Il est dit d’elles dans l’évangile (Matthieu 5, 8) : Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu! De même, nous trouvons dans la patrie le chœur des anges qui cherchent la paix; il est dit d’eux dans l’évangile (Matthieu 5, 9) : Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu!

         Il apparaît à présent clairement comment les pauvres obtiennent le royaume, les doux la terre, ceux qui pleurent la consolation, comment les affamés de justice sont rassasiés, comment les miséricordieux reçoivent la miséricorde, les purs la vision de Dieu, et comment les pacifiques sont appelés fils de Dieu. Que Celui qui [règne] avec le Père nous conduise à leur société, etc.

 

 

 

II. LE CHEMIN DE LA BÉATITUDE

1 – La grâce du Père nous a envoyé un Sauveur

Sermon 5

Ecce ego : Voici que moi, j'envoie mon Ange!

(Traduction par Alain Blachair, 2004)

            Voici que j’envoie mon ange devant ta face! (Matthieu 11, 10).

         Ceci est tiré du dernier [chapitre] de Malachie. Trois caractères de la venue pleine de grâce du Sauveur sont décrits par ces mots, à savoir, la faveur merveilleuse de Dieu le Père; le feu bienfaisant du Précurseur; la bonté merveilleuse du Sauveur. Le premier point [est indiqué] en cet endroit : Voici que j’envoie. Le deuxième, en cet endroit : mon ange; le troisième, en cet endroit : Devant ta face.

         Remarque donc à propos de tout cela que le Sauveur et le Précurseur nous furent tous deux envoyés par le Père [pour exercer] la fonction angélique, sans en posséder la nature. En effet, nos anges nous furent envoyés d’abord pour préparer le chemin des demeures célestes, comme le montre Genèse 28, 12 : Jacob vit une échelle et des anges de Dieu qui y montaient et descendaient; [en deuxième lieu], pour nous manifester les secrets des volontés divines : La loi a été placée par les anges dans la main d'un médiateur (Galates 3, 19); [en troisième lieu], pour accomplir le service (exigé) par la condescendance divine : Des anges s’approchèrent pour le servir (Matthieu 4, 11). Et enfin, pour fournir des enseignements et des exemples des perfections spirituelles : Et des anges de Dieu rencontrèrent Jacob, et en les voyant, il dit : «C'est le camp de Dieu!» (Genèse 32, 2).

2 – L'incarnation du Verbe

Sermon 6

Veniet desideratus cunctis : Il viendra, désiré par toutes les nations

Sermon pour le premier dimanche de l'Avent

(Traduction par Anne Michel, mars 2005)

Il viendra, désiré par toutes les nations, et emplira de gloire cette demeure (Aggée 2, 7)

Prologue

         Comme le dit le bienheureux Augustin à Optat : «À cause de la condamnation du fait d’Adam, nul n’est racheté, si ce n’est par la foi en Jésus, le Christ.» C’est ce que montre l’Apôtre en Hébreux 11, 6, où il écrit que personne n’a jamais pu plaire à Dieu sans la foi. Et il en conclut que, dans tout le temps qui suit la chute [d'Adam], il fut nécessaire d’avoir la foi dans la guérison, parce qu’il n’y a pas d’autre remède, ni à l’infirmité du péché originel, ni à celle du péché actuel. C’est pourquoi tous les saints, depuis l’origine du monde, souhaitaient et désiraient toujours la venue du Sauveur.

         C’est ce que montre, de manière claire et parfaite, la phrase déjà citée, où le prophète expose successivement trois points : tout d’abord, le Fils de Dieu lui-même, venant du ciel : Il viendra; en second lieu, réalisant le désir des pères avec miséricorde : désiré par toutes les nations; enfin, donnant avec générosité et un bienfait gratuit : et il emplira de gloire cette demeure.

         Dans une première partie, est montrée l’humilité de celui qui vient ou de la venue, pour ce qui est du chemin [emprunté]; dans une deuxième partie, la nécessité de la venue, pour ce qui est du genre humain; dans une troisième partie, l’utilité de la venue, pour ce qui est du don offert. Le premier point est présenté pour que nous lui préparions le gîte de notre cœur; le deuxième, pour que nous lui offrions notre désir; le troisième, pour que nous recevions le bienfait offert.

Première partie 

[L’humilité de la venue du Fils de Dieu]

         En premier lieu, donc, [Aggée] montre le Fils de Dieu qui descend du ciel avec humilité, quand il dit : Il viendra. Il viendra, dis-je, car il nous est tout à fait nécessaire. Or, la venue du Sauveur était nécessaire pour trois raisons : premièrement, parce que le monde était imparfait sous plusieurs angles; deuxièmememnt, parce que l’homme était déchu de son propre honneur d’une manière vile; troisièmement, parce que Dieu était extraordinairement irrité contre l’homme. C’est pourquoi il vient pour donner au monde un très haut degré de dignité, pour reconduire l’homme à l’état propre d’homme, pour faire disparaître la disgrâce entre l’homme et Dieu.

         Or, un triple degré de perfection faisait défaut dans le monde : un genre de génération plus éminent que les autres; un degré d’union plus admirable que les autres; un genre de perfection plus élevé que les autres. Or, le Christ qui vient dans ce monde a accompli une nouvelle union, a assumé un nouveau mode de génération, a apporté une nouvelle perfection.

         Faisait donc défaut dans l’univers un degré d’union plus admirable que les autres. En effet, il existe une quadruple union dans l’univers. La première est celle du corruptible avec le corruptible, comme dans la nature; la deuxième, du corruptible avec l’incorruptible, comme dans l’homme; la troisième, de l’incorruptible avec l’incorruptible, comme dans les choses spirituelles, comme c’est le cas pour l’essence et la puissance. Or, il manquait la quatrième, à savoir, celle du temporel et de l’éternel. Or, cette union a été réalisée quand le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous (Jean 1, 14), quand il s’est dépouillé (Philippiens 2, 7), quand le roi d’Israël changea d’habit (1 Rois 22, 30). Voici que je fais toutes choses nouvelles (Isaïe 43, 19).

         Faisait aussi défaut un genre de génération plus admirable que les autres. En effet, pour parler en gros, il y a une quadruple génération : la première, qui procède du Père sans mère, et qui se réalise éternellement; la deuxième, sans père et sans mère, comme ce fut le cas à l’origine pour les premiers parents; la troisième, qui procède du père et de la mère, et qui se rencontre habituellement. La quatrième n’avait pas encore existé : celle qui procède de la mère sans père dans le temps. Or, cette génération a été réalisée quand une vierge a conçu (Isaïe 7, 14), quand la pierre, détachée de la montagne sans les mains de l’homme, est devenue une grande montagne et a rempli la terre toute entière (Daniel 2, 35). La pierre détachée de la montagne est le Christ, né de la Vierge sans l’intervention d’un homme. Alors, en effet, Dieu a fait quelque chose de nouveau sur la terre, etc. (Jérémie 31, 22).

         Faisait aussi défaut un degré de perfection plus élevé que les autres, étant donné qu’est parfaite toute chose qui est unie à sa fin. C’est pourquoi une créature est absolument parfaite quand elle est unie à son créateur. Or, c’est par une triple union que la créature est unie à son créateur. La première est celle qui se réalise par la puissance [de Dieu], par la dépendance qui existe en toute chose. Ainsi, selon Grégoire : «Tout tombe dans le néant si ce n’est pas préservé par la main du Tout-Puissant.» La deuxième est spéciale, par la grâce qui se trouve dans les hommes justes, car, selon Denys, «l’amour est une force qui unit». La troisième est réelle, par l’essence. Celle-ci n’avait pas encore existé ainsi, mais elle a été réalisée au moment où la nature humaine a été assumée par le Fils de Dieu, dans l’unité d’un suppôt ou d’une personne. Et dans cette assomption, tout l’univers fut d’une certaine façon assumé, car, selon Grégoire, «d’une certaine façon, l’homme est toute créature».

         En deuxième lieu, il est venu pour réunir ceux qui étaient dispersés et les ramener à l’état propre d’homme ou au culte d’une seule religion. En effet, les hommes étaient assujettis à divers rois, faisaient usage de lois diverses, étaient corrompus par divers errements : En ce temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël (Juges 17, 6), et, pendant longtemps, les fils d’Israël sont demeurés sans roi, sans chef, etc. (Osée 3, 4).

         C’est pourquoi le Christ vient pour être lui-même le seul roi qui règne sur l’univers, dont la domination est universelle, le pouvoir est universel, le règne est éternel. Cela a été bien montré dans sa nativité, car il montre alors qu’il est le roi des hommes lorsque les rois l’ont adoré, le roi des anges qui célébrent Dieu par des chants de joie, le roi de ceux qui attendent, car les bergers l’ont entendu, le roi des corps supracélestes, car les étoiles l’ont reconnu. C’est pourquoi il est dit dans Zacharie 9, 9 : Voici ton roi qui vient à toi, etc. Ce roi a réuni ceux qui étaient dispersés quand il a appelé à la foi les Juifs et les païens : Il y aura un seul roi qui régnera sur tous et il n’y aura plus deux peuples (Ezéchiel 37, 22); et dans le même chapitre (37, 23) : Ils seront mon peuple, et moi, je serai leur Dieu, et mon serviteur David sera leur roi et il sera le pasteur de tous.

         Il vient aussi pour être la seule loi qui s’impose à tous. La loi de Moïse, en effet, a été spécialement donnée à quelques-uns parce qu’elle n’obligeait pas tout le monde : charnelle dans ses promesses, car elle promettait des choses charnelles ; pénale dans ses punitions, car elle infligeait des peines : Dent pour dent, œil pour œil, etc. (Exode 21, 24). Ainsi, comme la loi était imparfaite, un autre législateur a dû venir, dont la loi universelle serait donnée à tous : Annoncez l’évangile à toute créature, etc. (Marc 13, 10). C’est aussi une loi spirituelle, écrite dans les cœurs : Je mettrai ma loi dans leurs entrailles et je l’écrirai dans leurs cœurs (Jérémie 31, 33). C’est aussi une loi d’amour, qui parle des choses célestes : Faites pénitence, le royaume des cieux est proche (Matthieu 3, 2). Le Seigneur est notre roi, le Seigneur est notre législateur (Isaïe 33, 22). Établis, Seigneur, un législateur sur eux pour qu’ils sachent, etc. (1 Samuel 8, 22).

         Il vient aussi pour être le seul juge qui juge l’univers, qui ait une autorité si grande qu’il puisse porter tout jugement. Tel fut celui-ci, car le Père a donné tout jugement à son Fils (Jean 5, 27). Et qui soit d’une si grande profondeur qu’il puisse tout connaître. Tel fut celui-ci, comme le dit Jérémie 9, 23 : Moi, je suis juge et témoin, etc. Et qui soit d’une puissance si grande que nul ne puisse lui résister : Il y a un seul législateur et juge qui peut épargner et libérer (Jacques 4, 12). Dans ce jugement, en effet, tout ce qui est caché sera révélé : Ne jugez pas avant le temps (1 Corinthiens 4, 5). Tout sera aussi examiné : Tout ce qu’ils font, Dieu l’amènera en jugement (Qohélet 11, 9). Tout sera aussi récompensé : Ceux-ci iront au châtiment, mais les justes, à la vie éternelle (Matthieu 25, 46). Notre roi nous jugera, il sortira devant nous et combattra notre guerre pour nous (1 Samuel 8, 20).

En troisième lieu, il vient pour faire disparaître la disgrâce et installer la paix entre nous et Dieu. Parce que l’homme avait transgressé, il était tombé dans la disgrâce de Dieu et devait mourir. Dès lors, il se menait une sorte de procès, depuis le début du monde jusqu’à la venue du Seigneur. La vérité, en effet, requérait que l’homme meure parce qu’il est écrit dans Nombres 15, 30 : L’âme qui a péché par orgueil disparaîtra de son peuple. Mais la miséricorde cherchait à ce que l’homme soit libéré : Est-ce pour l’éternité que Dieu rejettera et cessera d’être favorable maintenant et à la fin, etc.? (Psaume 85[84], 6). Enfin, la justice cherchait à ce qu’il soit condamné parce que le jour où tu en mangeras, alors tu mourras (Genèse 2, 17). Celui qui s’enorgueillira et ne voudra pas se soumettre au pouvoir de la sagesse mourra par une décision du juge (Deutéronome 18, 20). Mais la paix requérait que la réconciliation se fasse et que la manière d’être change : Est-ce pour l’éternité que tu seras en colère contre nous, etc.? (Psaume 85(84), 6). C’est pourquoi Isaïe 16, 1 demandait : Envoie l’agneau, Seigneur, qui sera maître de la terre; et Moïse : Je t’en supplie, Seigneur, envoie celui que tu dois envoyer (Exode 4, 13). Mais parce que Dieu est bon et miséricordieux, il n’a pas pu se renier, mais a répondu par l’intermédiaire de Jérémie : Mes entrailles sont troublées à cause de lui; par compassion, j’aurai pitié de lui (Jérémie 31, 20); et Osée 11, 8 : Mon cœur est bouleversé en moi, de même mon repentir est-il changé. Ainsi donc, le Seigneur a envoyé un conciliateur, ni un homme, ni un ange, mais le Fils de Dieu, pour qu’il fasse droit à la miséricorde sans déroger en rien à la justice. Et ainsi arriva-t-il qu’il y eut en lui la plus grande justice et une miséricorde infinie, et ainsi la miséricorde et la vérité sont-elles allées au-devant de lui, etc. (Psaume 85[84], 11). En lui, en effet, il y avait une si grande justice que [le Père] le punit le plus sévèrement, mais aussi une miséricorde infinie, car il supporta la peine en lui-même : Vraiment nos souffrances, il les a portées lui-même, et nos douleurs, il les a supportées lui-même (Isaïe 53, 5).        Ainsi donc, il vient pour établir la paix entre l’homme et Dieu; c’est pourquoi il est un conciliateur qualifié, parce que lui-même est notre paix, qui a réuni les deux choses en une (Ephésiens 2, 14). Il vient pour combattre le diable, comme un chevalier courageux : Le chef de l’armée du Christ Seigneur (Josué 5, 14). Il vient pour enlever la contagion du péché, comme un médecin : Je viendrai et le guérirai (Matthieu 8, 7). Il vient pour partager avec nous, comme un ami : Une joie m’est venue du Saint (Baruch 5, 9). Il a donc reçu notre condition, lui qui avait d’abord abandonné la sienne; il s’est acquitté de notre dette, lui qui n’en avait contracté aucune; il a racheté le malheureux qu’il avait créé auparavant : Un désir satisfait est un arbre de vie (Proverbes 13, 12).

Deuxième partie

[Le désir des pères]

         En deuxième lieu, [Aggée] montre qu’il réalise le désir des pères avec miséricorde : Désiré par toutes les nations. En effet, l’homme était malade à cause d’une blessure incurable, écrasé par une tyrannie intolérable, assoiffé d’une soif inextinguible. C’est pourquoi, comme un malade, il désirait un remède pour guérir; opprimé, un maître doux; assoiffé, le creux d’une source. Ainsi le genre humain souhaitait-il la venue du Sauveur.

         L’homme, en effet, était malade à cause d’une blessure incurable, parce qu’elle avait corrompu toute la nature humaine : De la plante des pieds jusqu’à la tête il n’y a rien de sain en lui (Isaïe 1, 6). Pourquoi ma douleur est-elle devenue constante et ma blessure, désespérée, et a-t-elle refusé de guérir? (Jérémie 30, 15). C’est pourquoi [l’homme] désirait beaucoup un remède pour guérir : Nous l’avons vu (Isaïe 52, 8), et il poursuit (53, 3) : Nous le désirions, méprisé et le dernier des hommes, homme de douleur, qui connaît la faiblesse.

         [L’homme] était aussi accablé par une tyrannie intolérable. En effet, considéré comme nuisible, il fut livré aux ennemis : Israël a rejeté le bien, l’ennemi le poursuit (Osée 8, 3). Quand tu auras été libéré de la dure servitude à laquelle tu étais asservi auparavant (Isaïe 14, 3). C’est pourquoi ils désiraient un maître doux : Son aspect est celui du Liban et sa gorge est douce; il est tout entier désirable (Cantique 5, 15). Ils désireront ton Seigneur et te craindront (Michée 7, 17).

         [L’homme] est aussi assoiffé d’une soif inextinguible, parce que le manque de grâce sacramentelle l’avait desséché : Est-ce que le roseau peut vivre sans humidité ou le jonc croît-il sans eau? (Job 8, 11). C’est l’image du peuple qui manque d’eau dans le désert. C’est pourquoi ils désiraient le creux d’une source : Comme le cerf désire, etc. (Psaume 42[41], 2).

         C’est donc lui-même qu’ils désiraient, comme le montrent leurs grands soupirs : Seigneur, incline les cieux et descends (Psaume 144[143], 5). Puisses-tu déchirer tes cieux et descendre! (Isaïe 63, 19). Mon âme t’a désiré dans la nuit (Isaïe 26, 9). Ils le réclamaient comme le montre la fréquence de leurs prières : Éveille, Seigneur, ta puissance et viens (Psaume 79[78], 6). Ils l'attendaient comme le montrent les signes de la révélation divine : Dans le sentier de tes jugements nous t’attendions, ton souvenir dans le désir de l’âme (Isaïe 26, 8); et au même endroit : J’attendrai, Dieu, mon sauveur. Ils l'aimaient comme le montre l'excellence de leur louange : Toi, Bethléem, terre de Juda, etc. (Michée 5, 1).

Troisième partie

[La demeure de Dieu]

         En troisième lieu, il montre qu’il donne des bienfaits, de façon généreuse et admirable : Il emplira de gloire cette demeure (Aggée 2, 8).

         La Vierge Marie est une demeure singulière qu’a édifiée la providence du Père : La sagesse a édifié sa demeure (Proverbes 9, 1). La sagesse du Fils y a habité : Moi, j’habite dans une maison en bois de cèdre (2 Samuel 7, 2). La grâce de l’Esprit Saint l’a préparée : Cela est grand, et la demeure n’est pas préparée pour l’homme mais pour Dieu (1 Chroniques 29, 1).

         L’Église militante est une demeure particulière. Le Christ l’a édifiée à partir de pierres vivantes : La demeure que je veux édifier est grande (2 Chroniques 2, 4). Il l’a consacrée à la grâce par des dons : Ma demeure sera appelée une maison de prière (Isaïe 56, 7). Je répandrai sur la maison de David l’Esprit de grâce (Zacharie 12, 10). Il l’a fondée à ses propres frais : Les mains de Zorobabel ont fondé cette demeure (Zacharie 4, 9).

         La demeure universelle est la patrie céleste. Elle est la plus grande par la charité : Ô Israël, qu’elle est grande la demeure de Dieu! (Baruch 3, 24). Elle est la plus noble par ce qui est précieux, parce que gloire et richesse [sont] dans sa maison, dit un psaume (111[10], 3). Elle est la plus forte par l’éternité : Nous savons que si notre demeure terrestre, notre habitation, est détruite, nous avons une maison érigée par Dieu, une demeure éternelle qui n’est pas faite par la main de l’homme, dans les cieux (2 Corinthiens 5, 1).

         La première demeure, la gloire de la divinité l’a remplie dans l’Incarnation : Grande est la gloire de cette demeure, la dernière plus que la première (Aggée 2, 9). La demeure fut remplie de la nuée et l’entrée fut remplie de la gloire éclatante de Dieu (Ezéchiel 10, 4).

         La seconde demeure a été remplie de joie par l’envoi de l’Esprit Saint, par la grâce des langues, les dons de grâces et les œuvres des miracles : Il a rempli Sion de justice et de droit (Isaïe 33, 5).

         La troisième demeure a été remplie de la grâce de la félicité dans l’Ascension. En effet, est alors apparue la splendeur lumineuse qui émanait de l’éclat du corps du Christ, louange de la bonté divine venant de la manifestation de sa puissance, saveur d’un partage intérieur né d’une double joie : Il avait rempli, etc. (2 Chroniques 7, 1), comme ici. La gloire du Seigneur avait rempli la maison du Seigneur (1 Rois 8, 11). La demeure était remplie de la gloire du Seigneur (Ezéchiel 43, 4). La gloire est entrée dans le temple du Seigneur (Ezéchiel 43, 4).

Sermon 7

Lauda et laetare : Pousse des cris de joie!

Autre sermon pour l’Avent

(Traduction par Charles Duyck, mars 2005)

            Pousse des cris de joie et sois dans l’allégresse, fille de Sion, car voici que je viens et j’habiterai au milieu de toi, dit le Seigneur (Zacharie 2, 14)

Prologue

Comme le dit le bienheureux Bernard : «Réfléchissant très souvent à l’ardeur du désir de nos pères attendant la venue de Jésus, le Christ, je suis troublé en moi-même.» En effet, celui qui réfléchit aux soupirs de ceux qui réclament, aux désirs de ceux qui attendent, aux joies de ceux qui annoncent la venue du Sauveur peut suffisamment se rendre compte de sa propre tiédeur vis-à-vis des bienfaits déjà reçus depuis sa venue. Cette venue, c’est avec de fréquents soupirs que la réclamait Isaïe 16, 1 : Envoie, Seigneur, l’agneau, etc. Et ailleurs, 63, 19 : Ah! si tu déchirais les cieux, etc. Jérémie l’attendait d’un grand désir : Le Seigneur a fait une chose nouvelle sur la terre, etc. (Jérémie 31, 22). Et c’est avec une grande joie que Zacharie l’annonçait, comme cela apparaît dans la citation ci-dessus.

         Dans ces paroles, le prophète fait trois choses : d’abord, il révèle les sentiments des saints pères qui ont précédé la venue du Sauveur en insistant continuellement sur ses louanges, en cet endroit : Pousse des cris de joie et sois dans l’allégresse, fille de Sion. Il révèle ensuite que le Fils de Dieu lui-même descendra du ciel : Voici que je viens. En troisième lieu, il montre [le Sauveur] apparaissant humblement dans la chair humaine : Et j’habiterai au milieu de toi.

Première partie

[La joie de la venue du Sauveur]

         Est donc révélée tout d’abord la joie de la venue [du Sauveur] qu’il fait ressentir en répétant le mot «joie» : joie parfaite. À ce propos, il faut noter que pour atteindre la joie parfaite, trois choses sont requises : d’abord, que l’esprit s’élève jusqu’au bienfait divin, ce qui est indiqué en cet endroit : Fille de Sion; ensuite que l’amour se dilate par l’effet d’une joie spirituelle, en cet endroit : Sois dans l’allégresse; troisièmement, que la langue soit stimulée à l’accomplissement de la louange divine, en cet endroit : Pousse des cris de joie! En effet, si tu considères attentivement les faveurs divines, tu seras alors la «fille de Sion»; si, dans l’exultation, tu chantes et combles de louanges et d’éloges la gloire de Dieu, alors tu connaîtras la joie parfaite; si, de cette considération, naît la joie spirituelle, alors, fille de Sion, tu seras dans l’allégresse, ce qu’a ordonné le prophète en disant : Pousse des cris de joie et sois dans l’allégresse, fille de Sion!

         Il faut donc d’abord pour atteindre la joie parfaite que l’esprit s’élève jusqu’au bienfait divin, ce qui est indiqué par Fille de Sion. En effet, Sion signifie «lieu élevé», et partout, selon l’interprétation spirituelle, le mot symbolise l’âme contemplative. Un homme en effet est passé <…> pour annoncer, par la prédication, la venue du Seigneur. Isaïe 52, 7 : Qu’ils sont beaux les pieds des messagers qui publient la bonne nouvelle de la paix! Et plus loin : ... de celui qui dit à Sion : «Ton Dieu règnera!» Mérite en effet d’entendre la prédication divine celui qui ne veut parler qu’«à propos du Christ et avec le Christ». Ainsi le Seigneur, dans Matthieu 21, 5, et Zacharie 9, 9 : Dites à la fille de Sion, c'est-à-dire à l’âme attachée, par la méditation, à la contemplation des faveurs de Dieu : «Voici que ton roi vient à toi!» Adressez-vous, dis-je, à celui qui désire entendre parler de la joie de sa venue, en vue d’être consolé. Isaïe 12, 6 : Réjouis-toi, sois dans la joie, Sion, parce que ton Sauveur viendra du milieu des nations! En effet, selon ce que dit le bienheureux Bernard : «La consolation de Dieu est largement donnée à ceux qui n’en admettent pas une autre.» Telles sont les filles de Sion, et ainsi leur est annoncée et promise la vue, par la contemplation, de sa venue. Zacharie 9, 9 : Tressaille d’une grande joie, fille de Sion! Et Cantique 3, 11 : Sortez, filles de Sion, et voyez, etc. Sortez des laideurs du vice, et soyez les filles de Sion par la contemplation des choses d’en haut, et ainsi vous pourrez voir le roi Salomon, c’est-à-dire le Seigneur des anges, avec la couronne dont sa mère l’a couronné, c'est-à-dire, selon la Glose, «dans l’humanité reçue de sa ascendance juive».

         Il faut ensuite, pour atteindre la joie parfaite, que l’affection se dilate par l’effet d’une joie spirituelle, ce qui est indiqué à cet endroit : Sois dans l’allégresse!

         Or, c’est à juste titre que l’âme fidèle doit exulter, bien plus, que toute la nature humaine doit regorger de joies spirituelles abondantes, quand elle se voit unie à la société divine. En effet, la nature humaine, qui avait été autrefois comme un désert et une terre inhospitalière en raison de l’absence de la grâce céleste, est maintenant en pleine végétation, couverte de fruits et de fleurs, depuis qu’elle a été assumée par le Fils de Dieu dans l’unité de sa personne. Isaïe 35, 1‑2 : Le désert et la terre aride se réjouiront; la steppe sera dans l’allégresse et fleurira comme le narcisse; il se couvrira de fleurs et tressaillira, il poussera des cris de joie. Et ensuite : La gloire du Liban lui sera donnée. Et ailleurs, dans Isaïe 62, 4, on dit : On ne te nommera plus «délaissée».

         [La nature humaine doit aussi regorger de joies spirituelles] quand elle sent qu’elle se sait destinée au collège des saints. Elle qui était autrefois réputée <digne> de partager les enfers, la voici maintenant comptée parmi l’assemblée des anges! Ainsi Habacuc 3, 18 : Moi, je veux me réjouir dans le Seigneur et tressaillir de joie, etc. Maintenant viennent en Sion des hommes pour louer, comme cela avait été prédit par Isaïe 35, 10 : Une allégresse éternelle couronnera leur tête, et par le psaume 122[121], 1 : J’ai été dans la joie quand on m’a dit, etc.

         [La nature humaine doit encore regorger de joies spirituelles] quand elle se sent fortifiée par le secours du ciel. Autrefois, toute la nature humaine était marquée par la tristesse à cause de l’absence de la grâce, à cause de la fermeture de la porte [du ciel], à cause de l’oppression de l’antique captivité. Or, maintenant, la grâce divine s’est répandue, parce que, comme il est dit dans les Actes 2, 4 et 3 : Ils furent tous remplis du Saint-Esprit. La porte du ciel s’est ouverte, Apocalypse 4, 1 : J’ai vu une porte ouverte dans le ciel. La puissance du démon a été écrasée, Jean 12, 31 : Le Prince de ce monde va être jeté dehors. Apocalypse 12, 10 : L’accusateur de nos frères a été précipité, et plus loin : Réjouissez-vous, cieux, et vous qui y demeurez! Cela a été prédit par Isaïe 9, 2 : Ils se réjouiront devant vous comme ceux qui se réjouissent à la moisson, etc.

         Troisièmement, il faut, pour atteindre la joie parfaite, que la langue soit stimulée à l’annonce de la divine louange, ce qui est indiqué en cet endroit : Pousse des cris de joie. À partir de là, la connaissance de Dieu est agréable à notre intelligence, ainsi que le transport de joie intérieure à notre amour. Il ne reste alors rien d’autre que de chanter, par tous nos sens, la louange [de Dieu]. C’est pourquoi l’auteur dit : Pousse des cris de joie! L’âme fidèle a en effet largement de quoi rapporter ses louanges à son Rédempteur, car il est dit dans Philippiens 4, 7 : La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera nos cœurs et nos pensées. Ainsi, il est dit dans Siracide 43, 30 : En louant le Seigneur, exaltez-le tant que vous pourrez, car il sera plus grand que toute louange.

         Nous devons vraiment louer la puissance du Défenseur qui <nous a éloignés> des dangers. Car c’est un terrible danger que d’être au service du démon et du péché : c’est en effet [comme] le joug de Pharaon. Romains 6, 22 : Mais maintenant, affranchis du péché et devenus esclaves de Dieu, chantons au Seigneur. Exode 15, 2 : Le Seigneur a fait éclater sa gloire. Il est ma force et l’objet de ma louange. Siracide 51, 8‑12 : Mon âme louera le Seigneur jusqu’à la mort… parce que tu arraches [à la ruine] ceux qui te font confiance et tu les libères des mains de ceux qui les écrasent.

         [Nous devons aussi louer] la justice du Rédempteur parce que, «en mourant, il a détruit la mort». En effet, que la mort soit expiée par la mort, c’était justice; mais qu’elle soit expiée par le Christ, c’était miséricorde. Car il a payé ce qu’il n’a pas pris, et cela avec une justice souverainement digne de louange. Siracide 16, 22 : C’est par la justice qu’est dictée la louange, et Isaïe 61, 11 : Le Seigneur fera germer la justice et la louange devant toutes les nations.

         [Nous devons aussi louer] la clémence du Sauveur, qui nous a conduits à la vie éternelle. Comme le dit en effet l’Apôtre aux Colossiens 1, 13 : Nous devons rendre grâces à Dieu le Père dans la joie, lui qui nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transportés dans le Royaume de son Fils bien-aimé. C’est pourquoi Isaïe 44, 23 dit : Louez le Seigneur, cieux, parce qu’il a fait miséricorde.

Deuxième partie

[La venue du Fils de Dieu sous une forme visible]

         Deuxièmement, dans les paroles citées au début, le prophète décrit la proximité de la venue [du Christ] qu’il présente sous la forme d’une distance raccourcie, en cet endroit : Voici que je viens. Je viens, dis-je, de manière visible, avec une forme humaine, en quoi nous est révélée une nouveauté inouïe : Voici! dit-il.

Par cette manière de parler, [le prophète] excite notre tiédeur à aller au-devant de lui. Isaïe 25, 9 : Voici notre Dieu, nous avons espéré en lui, et il nous sauvera. Zacharie 9, 9 : Voici que ton roi vient. Il montre aussi la nouveauté de cette venue pour que nous l’attendions et que nous soyons pleins d’admiration. Ainsi parle l’épouse du Cantique 2, 8 : Voici que mon bien-aimé vient, bondissant sur les montagnes. Et Isaïe 43, 19 : Voici que je rends tout nouveau ; maintenant, il se lèvera. Il fait comprendre aussi la proximité [de sa venue] pour que nous nous disposions à le recevoir. Malachie 3, 1 : Voici qu’il viendra dans son temple. Et Daniel 7, 13 : Voici que sur les nuées vint comme un fils d’homme. Donc, par cette même manière de parler, le Fils de Dieu se montrait comme visible sous la forme de l’humanité par le fait de dire : Voici!

<Il vient aussi> personnellement dans sa nature divine : en cela se révèle une infinie grandeur. Et cela est indiqué par ce mot : Moi. Car c’est là la personne qui s’est exprimée par la bouche de tous les prophètes, Isaïe 52, 6 : C’est moi qui dis : «Me voici!» [La personne] qui annonce la rédemption de tous les pécheurs, Isaïe 63, 1 : C’est moi qui parle avec justice. [La personne] qui proclame le jugement à la fin des temps, Psaume 75[74], 3 : Quand j’aurai atteint le temps fixé, je jugerai avec justice. Et de même, Psaume 37[36], 30 : Sa langue exprime la justice.

Et c’est à juste titre. Car il possède l’éternité et il est avant toutes choses. Exode 3, 14 : Je suis celui qui suis. Il procède en effet de Dieu d’une manière consubstantielle et de toute éternité, Jean 8, 42 : C’est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu. De même il possède une puissance infinie, et ainsi il a tout créé. Isaïe 45, 6‑7 : Je suis Yahvé et n’y en a point d’autre, je forme la lumière et crée les ténèbres. En effet, comme le Fils est Dieu, principe issu du principe, il possède avec lui l’être et la puissance. De même, il possède une connaissance parfaite et ainsi il gouverne toutes choses, Siracide 24, 3 : Je suis sortie de la bouche du Très-Haut, engendrée la première avant toute créature. Comme lui-même est lumière née de la lumière, clarté née de la clarté, comme le Père est infiniment puissant, le Fils l’est aussi. Jean 8, 12 : Je suis la lumière du monde.

Cependant, «alors que j’étais tellement sublime et d’une dignité si grande, voici que je viens, comme un ami, revêtu de l’habit du service». Je viens, c’est comme s’il disait : «Je n’envoie pas un ange, ni un esprit, ni un lieutenant, mais je viens par moi-même, en quoi se révèle le plus grand amour.» Je viens, dis-je, invité par les saints pères : en effet, tous les saints depuis le commencement du monde l’avaient invité, représentés par la fiancée, Cantique 6, 2 : Mon bien-aimé est venu dans son jardin. Et au dernier chapitre de l’Apocalypse 22, 20 : Viens, Seigneur Jésus. Et ainsi d’Isaïe, de Jérémie et des autres prophètes.

De même. je viens, ému, poussé au fond de mon cœur, par la pitié. Luc 1, 78 : Par l’effet de la tendre miséricorde de notre Dieu, par laquelle, etc. «Là il avait montré sa puissance et sa sagesse; ici, sa miséricorde», comme dit Bernard. Il a aussi compassion de nos infirmités. Matthieu 8, 7 : Je vais aller le guérir. Et Luc 19, 10 : Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Jean 3, 17 : Le Fils de l’homme n’est pas venu dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui.

En effet, parce que nous étions déchus de tout honneur, il est venu comme un chef d’une dignité infinie. Josué 5, 14 : C’est comme un chef de l’armée de Yahvé que je viens maintenant. De même, parce que nous étions séparés de l’amour de Dieu, il est venu comme une paix d'une charité inouïe, Éphésiens 2, 14 : C’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un. En venant, il a prêché la paix, à vous qui étiez loin. Et ce ne fut pas seulement l’amour du Fils qui venait, mais aussi celui du Père qui nous envoyait [son Fils]. Jean 5, 43 : Je suis venu au nom de mon Père. De même, parce que nous étions privés de la lumière ou de clarté, il est venu comme lumière d’un éclat infini, Jean 12, 46 : Je suis venu dans le monde en tant que lumière.

Troisième partie

[L’humilité de la venue du Sauveur]

         Troisièmement, dans les paroles citées au début, nous est montrée l’humilité de la venue [du Sauveur]. Ainsi, j’habiterai au milieu de toi, comme s’il disait : «Je serai ton compagnon pendant ton voyage.» Il dit donc : J’habiterai.

         Il a habité avec nous de trois manières : d’une manière générale, [il a habité] avec tous les hommes la substance de la chair, Jean 1, 14 : Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous; Baruch 3, 38 : Après cela, il a paru sur la terre et il a vécu parmi les hommes. D’une manière particulière, [il a habité] avec les saints par la grâce répandue sur eux, 2 Corinthiens 6, 16 : J’habiterai au milieu d’eux et je serai leur Dieu. D’une manière toute familière, [il a habité] avec les bons par la présence de la vision, Psaume 24, 12 : Pour l’éternité, ils exulteront et tu habiteras en eux. Bernard [écrit] : «Il est venu pour habiter avec les hommes et en eux, pour illuminer les ténèbres des hommes, pour abréger leurs souffrances et éloigner les dangers.»

         Il est aussi venu comme médiateur dans notre réconciliation : Au milieu de toi. Luc 22, 27 : Moi, je suis au milieu de vous, etc. Or, il a été médiateur pour réconcilier Dieu et l’homme. Jean 2, 26 : Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas. Deutéronome 5, 5 : Je me suis tenu comme médiateur entre vous et Dieu.

         Il a aussi voulu nous apporter la plénitude de la joie, Jean 20, 19‑20 : Jésus se tint au milieu de ses disciples et leur dit : «La paix soit avec vous!», et plus loin : Les disciples furent remplis de joie. Isaïe 12, 6 : Pousse des cris de joie et tressaille d’allégresse, maison de Sion, parce que le Saint d’Israël est grand au milieu de toi.

            De même, s’est-il montré grand dans la distribution des récompenses : Le Seigneur dit, etc.[13]

Sermon 8

Puer Jesus : L'enfant Jésus...

Sermon pour le premier dimanche après l’Épiphanie

(Traductionpar Jean-Pierre Vaël, 2004)

Prologue

[Le progrès du Christ proposé en exemple aux adolescents]

            L'enfant Jésus progressait en âge, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc 2, 52).

         Tout ce que le Seigneur a fait ou a souffert dans sa chair constitue des enseignements salutaires. C'est pourquoi on lit en Jean 13, 15 : Je vous ai donné l'exemple afin que, ce que j'ai fait, vous le fassiez aussi. Et parce que le chemin du salut ne fait défaut à aucun âge, principalement aux années qui relèvent de l’âge de raison, l'adolescence du Christ est proposée en exemple aux adolescents.

         Or, le propre des adolescents est la croissance et le progrès. Ainsi, c'est le progrès du Christ qui leur est proposé en exemple. Et pour que nous puissions dire quelque chose qui serve à l'honneur de Dieu et au salut de nos âmes à propos des progrès du Christ, avant tout et pour commencer, prions le Seigneur.

Première partie

[Le progrès du Christ en âge et en grâce]

            L'enfant Jésus progressait en âge, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc 2, 52).

         Si nous voulons examiner soigneusement ces paroles, nous trouvons en elles quatre progrès du Christ. D'abord, le progrès de l'âge concernant le corps; deuxièmement, le progrès de la sagesse concernant l'intelligence; troisièmement, le progrès de la grâce concernant Dieu; et, quatrièmement, le progrès de la grâce en ce qui concerne la société des hommes.

         À vrai dire, tous ces progrès sont réellement admirables et source d'étonnement et d'admiration. En effet, il est admirable que l'Éternité avance en âge parce que le Fils de Dieu est éternité et il est depuis toujours. Psaume 119(118), 89 : Pour toujours Seigneur, ton Verbe demeure jusqu'à la fin. Il est aussi admirable que la Vérité avance en sagesse, parce que le progrès en sagesse est la connaissance de la vérité et que le Christ est la Vérité même; d’où, chez Jean 14, 6 : Moi, je suis le chemin, la vérité, la vie. De même, il est admirable que l’auteur de la grâce progresse en grâce, puisque le Christ est l'auteur de la grâce. D’où, en Jean 1, 17 : La grâce et la vérité sont réalisées par le Christ. Il est admirable enfin que celui qui surpasse tous les hommes progresse parmi les hommes; et même davantage, les hommes doivent progresser avec lui. Psaume 113(112), 4 : Il est élevé au-dessus de tous les peuples.

         De quelle manière, donc, le Christ peut-il progresser ?

         Je dis que, si nous voulons regarder attentivement, la raison en apparaît avec évidence à partir de ce qu'est le progrès en âge. Éternel, le Fils de Dieu a voulu apparaître dans le temps, afin qu'il puisse progresser selon les âges et puisse grandir. Isaïe 9, 5 : Un petit enfant nous est né. S’il est né tout petit, pourquoi ne grandirait-il pas comme une tout petit?

         Mais certains regardent le progrès du Christ comme une grande difficulté. Le Christ a pris la nature humaine tout entière : selon la chair, il est né tout petit, mais non selon son âme, parce que dès le début de sa conception, son âme unie à Dieu, jouissant de la béatitude parfaite, fut remplie de toute grâce et vérité. D’où, en Jean 1, 14 : Nous avons vu sa gloire, cette gloire que, comme Fils unique rempli de grâce et de vérité, il tient du Père. [Le Christ] fut rempli de toute grâce et de toute vérité parce qu’il était le Fils unique de Dieu. Mais, dès le début de sa conception, il était le Fils unique [de Dieu]. Il fut donc alors rempli de grâce et de vérité, et parfait dans toutes les vertus. Jérémie 31, 22 : La femme entoure son mari, non par la chair mais par la perfection de l'esprit.

         Mais de quelle manière dit-on que le Christ progresse en sagesse et en grâce? On doit dire de quelqu’un qu’il progresse en sagesse, non seulement lorsqu’il acquiert une sagesse plus grande, mais aussi quand cette sagesse se manifeste davantage en lui. Il est vrai que le Christ, dès le commencement de sa conception, fut rempli de sagesse et de grâce; cependant, il ne l’a pas manifestée dès le commencement, mais quand les autres s’y furent habitués. Alors, on dit que le Christ a grandi en sagesse, non en lui-même, mais par l’effet qu’il produisait chez les autres.

         S'il avait voulu montrer sa sagesse quand il avait sept ans, les hommes auraient pu douter de la vérité de la nature humaine assumée et, à cause de cela, le Christ a voulu être conforme aux autres. D'où ce que dit l'Apôtre aux Philippiens 2, 7 : Il s'est dépouillé, prenant la condition de serviteur et devenant semblable aux hommes. Le Christ s’est fait petit en prenant notre petitesse; pour se montrer vraiment petit, il est devenu semblable à la multitude des hommes. Baruch 3, 38 : Sur la terre, il s'est manifesté et il s’est mêlé aux hommes. Et lorsque d’habitude chez l’homme apparaît un indice de sagesse, alors le Christ manifesta sa sagesse, à savoir, lorsqu'il eut douze ans. [Il le fit] donc petit à petit. Et il ne voulut pas montrer sa sagesse [trop tôt] pour que la vérité de la nature humaine soit confirmée en lui et pour qu'il nous donne l'exemple de la croissance en sagesse.

         C’est donc de quatre manières que le Christ a avancé : par l'âge, la sagesse, la grâce et la vie avec les hommes.

         Premièrement, examinons l’avancement en âge du Christ, qui se rapporte au corps, et qui nous est proposé en exemple afin que nous avancions par l’âge du corps et de l’esprit comme lui, car un perfectionnement en âge du corps est vain s’il n’est pas accompagné de celui de l’âme. Ainsi, il faut traiter en même temps des progrès du Christ en sagesse et en grâce, car si l'homme ne progresse pas par l’esprit alors qu’il progresse par le corps, il en découle quatre inconvénients : cela est monstrueux, nuisible, pénible et dangereux.

D’abord, je dis que progresser par l'âge du corps sans progresser par l’esprit est monstrueux. L’homme est composé d’âme et de corps, comme le corps est composé d’autres membres. Mais disons qu’un corps se développe dans un seul de ses membres, en demeurant petit dans les autres : cela est monstrueux. C’est la même chose lorsque quelqu’un est homme selon le corps et non selon l’esprit. C’est pourquoi l’Apôtre dit, 1 Corinthiens 13, 11 : Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant. Lorsque je suis devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l'enfant. Les enfants pensent à jouer et aux choses de ce genre.

         Il est vrai que le Seigneur demande que nous soyons comme des enfants en Matthieu 18, 3 : Si vous ne vous convertissez pas et ne devenez pas comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Ce que nous devons retenir du comportement des enfants, c’est qu’ils n’ont pas de malice et qu’ils sont humbles. Nous devons rejeter quelque chose des enfants, car ils manquent de sagesse. Ainsi, l’Apôtre [dit] en 1 Corinthiens 14, 20 : Pour le jugement, ne soyez pas des enfants; mais pour le mal, soyez comme des petits enfants.

            Les sens ayant atteint leur perfection, nous devons penser à progresser par l’âge de l’esprit autant que nous progressons par l’âge du corps. Celui qui grandit d’une seule jambe, et non de l’autre, doit placer toute sa confiance dans le médecin afin de grandir pareillement de l’autre jambe. Pareillement, toi qui grandis par l’âge du corps, tu dois placer tout ton zèle à grandir aussi par l’âge de l’esprit.

         De même, je dis que progresser par l’âge du corps, et non [par celui] de l’esprit, est nuisible. Celui qui aurait le temps d’acquérir une grande chose et qui gaspillerait son temps à ce qui est futile, serait réputé [se causer] un grand tort. Ainsi le marchand qui néglige d’aller aux foires où il croit qu’il gagnerait beaucoup, ou l'étudiant quand il omet d’écouter une leçon utile, s’il gaspille ce temps, se cause un grand tort à lui-même. Le temps t’a été donné pour que tu gagnes, non pas ces choses de peu de valeur, mais pour que tu gagnes Dieu et les choses célestes, que personne ne peut enlever. Ainsi, l’Apôtre [dit] en 1 Corinthiens 2, 9 : Ce que nul homme n’a jamais vu ni entendu, ce à quoi nul homme n’a jamais pensé, Dieu l’a préparé pour ceux qui l’aiment. À cause de cela, il est dit dans l’Ecclésiastique 14, 14 : Ne laisse pas échapper une parcelle de ce qui t’a été donné! [à savoir], une parcelle de temps bon. Et Salomon [dit] dans Proverbes 5, 9 : Ne cède pas à d’autres ton honneur, ni tes années à un homme impitoyable, de peur que des étrangers ne soient remplis de tes forces et que les fruits de ton travail se retrouvent dans une autre maison. Ne cède pas à d’autres ton honneur. L’honneur est donné à l’homme en guerre quand il lui est donné de vaincre ses ennemis. Un tel honneur t’est donné, à savoir, de vaincre le monde, la chair et le Diable. Mais quand tu consacres tes forces naturelles à servir le Diable, alors qu’elles t’ont été données pour vaincre le diable, tu donnes ton honneur à autrui. Vient ensuite : De peur que tu ne donnes les années de ta jeunesse à un homme impitoyable, c’est-à-dire au Diable, car autant que tu le serves, il ne te laissera pas en repos. D’où Jérémie 16, 13 : Vous serez soumis aux dieux étrangers qui ne vous donneront pas le repos. Et [de peur] que les fruits de ton travail ne se retrouvent dans une autre maison. Peut-être fais-tu de bonnes actions auxquelles tu as travaillé. Si tu te tournes vers le Seigneur, ces travaux seront dans ta maison. Si au contraire tu ne te tournes pas vers le Seigneur, tes travaux, c’est-à-dire tes bonnes actions, seront dans la maison d'autrui, parce que les saints, dans la patrie, se réjouiront de tes bonnes œuvres, et non toi. Ainsi est-il dit dans l’Apocalypse 3, 11 : Tiens ferme ce que tu as pour que nul ne te prenne ta couronne.

De même, progresser par l’âge du corps sans progresser par l’esprit est pénible. Mais tu diras : «Je suis jeune, je veux m’amuser dans ma jeunesse. Lorsque je serai vieux, je me tournerai vers le Seigneur.» Assurément, tu t'exposes à un effort pénible. Ce à quoi l’homme est accoutumé depuis sa jeunesse lui est facile. Ainsi, il est clair que celui qui travaille dès sa jeunesse aux travaux des champs y est habitué, alors que cela t’est difficile. De même, si tu as l’habitude de faire ta volonté et de vivre dans le péché, ou bien tu n’espères pas la vie éternelle, ou bien tu te préserves avec grand effort. C’est pourquoi Salomon [dit] : L'adolescent qui marchera selon le chemin [de Dieu], lorsqu’il sera devenu vieux, ne s’en écartera pas. Et Jérémie, Lamentations 3, 27 : Il est bon pour l’homme de porter le joug du Seigneur dès son adolescence, car il peut ainsi facilement s’élever au-dessus de lui-même. C’est pourquoi le Christ nous a donné l’exemple de bien agir dès la jeunesse, parce que, aussitôt qu’il eut douze ans, il grandit avec sagesse.

Enfin, je dis que progresser par l’âge du corps sans progresser par l’âge de l'esprit est dangereux. Dieu exige des comptes de tous, d’où ce qu’on lit dans l’évangile de Matthieu 18, 23 : Il en est du Royaume des cieux comme d'un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Dieu t'a donné du temps [sur terre] pour que tu le serves. Mais il est dit en Job 4 : Il lui a donné le temps, et il abuse de ce temps par son orgueil. Dieu te demandera compte du temps. Isaïe dit, 47, 13 : J'ai dit : «Sans cause et sans motif, j'ai consommé ma force.» Celui-là consomme sa force sans cause et sans motif, qui dépense son temps dans des choses inutiles. Pour cette raison, on lit dans Isaïe 49, 4 : Je serai donc jugé par le Seigneur. Et Salomon, dans Siracide 11, 9 : Réjouis-toi, jeune homme, aux jours de ton adolescence, mais n’oublie pas que sur tout cela Dieu te fera passer en jugement. Ce jugement est-il facile à subir? Non, car Isaïe 65, 20 dit : L'enfant sera maudit pendant cent ans, à savoir, celui qui pèche. D’où ce que dit Baruch 3, 10 : Tu as vieilli sur une terre étrangère, tu es compté parmi ceux qui descendent en enfer. Mais ne désespère pas de la miséricorde de Dieu, bien que, par tes actions, tu le mériterais.

         Notre premier sujet de préoccupation est donc que nous croissions par l’esprit comme [nous croissons] par l’âge. Mais de quelle manière l’homme grandit-il par l'esprit? Certainement quand il grandit en sagesse et en grâce. Et bien que, dans la citation, il soit fait mention de sagesse avant la grâce, nous parlerons d’abord de la grâce, car le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur, Siracide 1, 14.

         La grâce est quelque chose de caché parce qu’elle est dans l’âme. Or, les causes cachées ne sont connues que par leurs effets extérieurs visibles. Parmi tous les fruits de la grâce, aucun n’est plus évident que la paix. C’est pourquoi l’Apôtre associe toujours la paix à la grâce : Les fruits de l’Esprit, ce sont la joie, l’amour, la paix (Galates 5, 22). Et lorsque quelqu'un a la paix, c’est le signe qu’il a la grâce, car il n’y a pas de paix pour les méchants, dit le Seigneur (Isaïe 48, 22). Et Dieu a signalé cela dans la croissance en grâce, car, lorsque [Jésus] eut douze ans, il alla dans un lieu de paix, Jérusalem, dont le nom signifie «vision de paix». Donc, lorsque nous avons l'âge de discrétion, nous devons nous efforcer d'atteindre la paix.

         Mais beaucoup se trompent à propos de la paix : ils pensent l’avoir et ne l’ont pas. D’où ce que disent les faux prophètes : Ils disent : «Paix! Paix!» alors qu’il n’y a point de paix (Jérémie 6, 14). Pour que nous sachions ce qu’est la vraie paix, il faut noter que la paix possède quatre conditions : elle doit être élevée, habituelle, persévérante et appliquée, et prudente.

D’abord, la paix qui vient de la grâce doit être élevée. Car l’homme est constitué de deux éléments, et ainsi, il peut exister une double paix. D’une part, l’homme est composé de chair et d’esprit, qui se font la guerre mutuellement, car la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair (Galates 5, 17). L’esprit est élevé, la chair est dérisoire. En conséquence, l’homme peut faire la paix de deux manières. S’il fait la paix en lui en ce sens que l’esprit consente à la chair, ce n'est pas une paix élevée ni véritable, mais [une paix] dérisoire et mensongère. Ainsi, la Sagesse 14, 22 [dit] : Tant de personnes vivent dans un grand combat, et tous ces maux si grands qu’ils endurent, ils les considèrent comme la paix. Ils sont tels dans ce grand conflit parce qu’ils subissent le combat de l’ignorance et le remords de la conscience.

         C’est une autre paix lorsque la chair consent à l’esprit. Et de quelle manière se fait cette paix? Certainement lorsque la chair est soumise à l'esprit par les souffrances infligées à la chair. Quelqu’un dira : «Je veux faire la paix en moi, en faisant en sorte que mon esprit consente un peu à la chair; ce sera alors la paix, car la chair sera ensuite soumise à l’esprit.» Cela ne peut être le cas, car la chair est de condition servile, et plus on accorde à un esclave, plus l’esclave regimbe. D’où ce qu’on lit dans Proverbes 29, 21 : Si dès l'enfance on gâte son esclave, il deviendra finalement ingrat. Et le Philosophe dit : «L’appétit du plaisir est insatiable. Chez l’insensé, l’action de la convoitise augmentera l’effort.» Si tu donnes satisfaction au plaisir de la chair, loin d’être apaisé, il augmente, car celui qui boit de cette eau-là aura encore soif (Jean 4, 13).

En effet, comment peut-on obtenir cette paix? Sûrement en foulant aux pieds la chair. D’où ce que dit Isaïe 27, 5 : Dans le combat, j’avance contre elle, et elle me laissera la paix. C’est pourquoi nous lisons qu’à l’âge de douze ans, [Jésus] monta à Jérusalem et n'en est pas descendu. Ainsi est-il dit : Ses parents étant montés à Jérusalem, il alla avec eux (Luc 2, 42).

[La paix doit aussi être habituelle.] Lorsque certains veulent obtenir la paix de l’esprit avec leur chair, ils font abstinence, mais ils ne respectent pas la coutume. Ils veulent se distinguer des autres, à l’encontre du commandement du Seigneur dans l’évangile, Matthieu 6, 16 : Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites. L’homme doit faire ses bonnes actions en cachette et, en public, il doit se comporter comme les autres. D’où cette parole de le Siracide 32, 1 : Sois avec eux comme l’un d'eux. Lorsque Augustin vint à Milan, les gens n’y jeûnaient pas, mais, à Rome et à Carthage, on jeûnait. Sa mère s’inquiétait beaucoup de savoir si elle devait jeûner ou non. Alors, Augustin, qui était encore catéchumène, s’enquit auprès d’Ambroise s’il devait jeûner ou non. Et Ambroise dit : «Quelle que soit l’Église où vous venez, respectez sa coutume, si vous ne voulez pas subir de scandale ou en provoquer chez les autres.» Ainsi, Jésus, en Luc 2, 42, monta comme c’était la coutume. Ne soyez pas des exceptions, car Dieu semble beaucoup détester l’exception. Mais remarque ce qu’il a dit : Le jour de la fête. Si tes compagnons veulent agir d’une manière contraire à la vertu, tu ne dois pas agir comme eux. Ainsi, dans l’Exode 23, 2 : Tu ne prendras pas le parti du plus grand nombre pour commettre le mal. Et Jérémie 6, 16 : Renseigne-toi sur ta route auprès des anciens : voyez quelle est la voie du bien et suivez-la. Cela concerne la paix. Psaume 122(121), 3 : Jérusalem est bâtie comme une ville dont les murs tous ensemble ne font qu’un, à savoir, selon l’accord des jugements et du comportement des autres.

         De même, cette paix doit être continue, car il ne suffit pas de l’avoir de temps en temps, mais il faut que l’homme y persévère. Job 27, 5 : Jusqu’à ce que je défaille, je maintiendrai mon innocence; la justification que j’ai entreprise, je ne l’abandonnerai pas. Il dit deux choses. Premièrement, il dit : Jusqu’à ce que je défaille, c’est-à-dire jusqu’à la mort, je maintiendrai mon innocence. L’homme s’éloigne de l’innocence en péchant. Ainsi, dans Siracide 26, 28 : Celui qui abandonne la justice pour le péché, Dieu l’a préparé pour être égorgé, c’est-à-dire pour le glaive aiguisé. Il ne suffit pas que l’homme ne pèche pas. Mais si tu as pris l’habitude de bien agir, il faut que tu n’abandonnes pas tes bonnes actions. Ainsi, il est dit : La justification que j’ai entreprise, je ne l’abandonnerai pas (Job 27, 6). Et, dans l'Apocalyps 2, 4 : J'ai contre toi que ta ferveur première, tu l'as abandonnée. Et ceci est indiqué dans l’évangile d'aujourd'hui, Lu 2, 41 : Aux jours de fête, Jésus demeura dans le Temple. D’autres s’abstiennent bien du péché les jours de fêtes mais, après la fête, ils reviennent au péché. En effet, l’homme doit persévérer dans la justice et dans son innocence, qui est indiquée dans le livre des Rois (1 Rois 2, 37). Salomon dit à Shiméï, qui veut dire «obéissant» : Construis-toi une maison à Jérusalem et demeures-y; n’en sors pas pour aller ici ou là. Le jour où tu sortiras, sache bien que tu mourras, c’est-à-dire que la paix doit être continue.

         Quatrièmement, cette paix doit être prudente. Veux-tu faire la paix avec l’esprit contre la chair? Si tu veux faire la paix avec quelqu’un et te le soumettre, tu dois prendre garde à ses amis. Veux-tu faire la paix avec l’esprit contre la chair? Tu dois prendre garde aux amis de la chair. D’où Jérémie 9, 3 : Que chacun soit en garde contre son prochain, à savoir, [sa] chair, et n’aie confiance en tous ses frères, à savoir, selon la chair, car il est dit en Michée 7, 5 : Les ennemis d’un homme sont ses proches. Et, dans l’évangile d’aujourd'hui, cela est signifié lorsque le Seigneur voulut rester à Jérusalem : Et ses parents n’en eurent pas connaissance (Luc 2, 45). Ceux qui recherchent une parfaite paix de l’esprit doivent prendre garde aux amis et aux proches selon la chair. Psaume 45(44), 11 : Oublie ton peuple et la maison de ton père; le roi désirera ardemment ta beauté, en s’entretenant avec toi dans le présent et en te conduisant à la gloire dans l’avenir.

Que Celui qui vit et règne daigne nous l’accorder, etc.

Deuxième partie

[Le progrès du Christ en sagesse et dans ses rapports avec les hommes]

            L'enfant Jésus progressait, etc. (Luc 2, 52).

         Nous avons parlé aujourd’hui[14] d’un double progrès du Christ : le progrès en âge et le progrès en grâce. Il reste à parler des deux autres progrès, à savoir du progrès en sagesse et dans les rapports avec les hommes. Et de même que le progrès en grâce se manifeste dans la paix, de même le progrès en sagesse se manifeste dans la contemplation. Ainsi, en Qohélet 1, 16, Salomon dit : J’ai dépassé en sagesse tous ceux qui ont été à Jérusalem avant moi. C’est pourquoi il ajoute : Mon esprit a contemplé beaucoup de choses avec sagesse.

         Celui qui contemple beaucoup de choses avec sagesse progresse en sagesse. Voyez : le mot «temple» vient de contempler, ou le mot «contemplation» de temple. Ainsi, le fait que le Seigneur est retrouvé dans le Temple nous montre son application à la contemplation et que, par le Temple, la contemplation est indiquée. Le psaume 27[26], 4 [dit] : J'ai demandé une chose au Seigneur : ce que je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie et de visiter son temple saint. Celui-là visite vraiment le Temple, qui va au Temple, non pour des sornettes et des frivolités, mais pour contempler la volonté de Dieu.

         Voyons ce que le Christ a fait dans le Temple et, par cela, nous pouvons comprendre si l’homme fait des progrès dans le Temple.

         Or, pour que l’homme progresse en sagesse, quatre conditions sont nécessaires : qu’il écoute volontiers, qu’il cherche à découvrir avec soin, qu’il réponde avec prudence, et qu’il médite avec attention.

         Premièrement, je dis que, pour que l’homme progresse en sagesse, il faut qu’il écoute volontiers parce que la sagesse est à ce point profonde qu’aucun homme ne suffit par lui-même à la contempler. Pour ce qui est de lui-même, il est nécessaire qu’il écoute. Ainsi, dans Siracide 6, 33 : Si tu aimes écouter, tu seras sage. Tu diras : «Je suis assez sage et je ne veux pas écouter.» À cause de cela, on ajoute : Le sage qui écoute la sagesse deviendra encore plus sage (Proverbes 1, 5). Aucun homme n'est sage au point qu’il ne puisse rien apprendre en écoutant. Ainsi, ils trouvèrent Jésus en train d’écouter. Mais comment dois-tu écouter? Assurément avec persévérance. Certains veulent écouter une seule leçon dans une seule science en passant : ils n’y mettent pas leur cœur; mais [ses parents] trouvèrent Jésus qui écoutait assidûment après trois jours. Ainsi, toi aussi tu dois écouter avec assiduité. Ainsi, [on lit] dans Proverbes 8, 34 : Heureux l'homme qui m’écoute et qui veille jour après jour à mes portes. Pareillement, nous devons nous mettre à l’écoute non seulement d’un seul homme mais de plusieurs, car l’Apôtre dit en 1 Corinthiens 12, 4, qu’il existe une diversité de grâces. Un seul n’est pas parfait en toutes. Le bienheureux Grégoire connaissait surtout la morale, le bienheureux Augustin sut résoudre au mieux des questions et le bienheureux Ambroise a manié au mieux les allégories. Ce que tu n’apprends pas de l’un, tu l’apprends de l’autre. D’où ce qui est écrit dans le Siracide 6, 34 : Tiens-toi dans l'assemblée des anciens avisés et adonne-toi à la sagesse de leurs cœurs afin de pouvoir écouter la parole de Dieu. Ce que l’un ne raconte pas, l’autre le raconte. Je ne dis pas que je crois utile pour les débutants qui commencent à étudier une science qu’ils écoutent plusieurs [maîtres]. Mais ils doivent en écouter un jusqu'à ce qu’ils soient bien établis, et quand ils sont bien établis, qu’ils en écoutent plusieurs afin de pouvoir cueillir les fleurs de chacun, c’est-à-dire ce qui est utile. De même, Jésus a été trouvé en train d’en écouter plusieurs, en se tenant au milieu d’eux. Ceci convient à un juge juste. En effet, à l’auditeur est confiée la fonction de juge parce qu’il doit à juste titre juger ce qu’il entend. Or, quelques-uns suivent l’opinion des maîtres parce qu’ils les écoutent; mais personne ne doit avoir d’ami dans la recherche de la vérité : il doit seulement adhérer à la vérité, car le Philosophe dit que la divergence des opinions ne s’oppose pas à l’amitié. Le Christ se tenait au milieu, car il est dit dans le Siracide 15, 5 : Au milieu de l’assemblée, il ouvrit la bouche, et le Seigneur le remplit de l’Esprit de sagesse et d’intelligence.

            Deuxièmement, pour le progrès en sagesse, il est requis que l’homme recherche avec soin, car la sagesse est plus précieuse que tout ce qui peut être désiré. Ainsi, dans Proverbes 3, 15 : La sagesse est plus précieuse que toutes les richesses et rien de ce qui est désiré ne peut lui est comparé. Et dans le livre de la Sagesse 7, 8 : Je l'ai préférée [la sagesse] aux sceptres et aux trônes. Voyez : ceux qui ont besoin d’une chose temporelle ne sont pas satisfaits qu’elle leur soit offerte, mais ils la cherchent avec diligence. Ainsi devons-nous chercher la sagesse avec diligence. Salomon [dit] ainsi dans Proverbes 2, 4 : Si tu la recherches comme l’argent, tu la trouveras. Certains traversent montagnes et mers pour gagner de l’argent. Aussi, dois-tu travailler pour la sagesse. Ainsi [ses parents] trouvèrent-ils Jésus dans le Temple en train de les interroger et de chercher la sagesse pour nous donner l’exemple de la recherche de la sagesse. Mais où dois-tu chercher la sagesse et de qui? De trois sources. D’abord, d’un maître ou de sages. Ainsi [est-il] écrit dans le Deutéronome 32, 7 : Interroge ton père, c’est-à-dire un maître, car de même que ton père t’a engendré par le corps, de même le maître t’a-t-il engendré spirituellement. Et il te fera savoir : interroge les anciens, c’est-à-dire les sages, et ils te le diront (Deutéronome 32, 7). De même, tu ne dois pas te contenter seulement d’interroger ceux qui sont présents, mais tu dois interroger ceux du passé qui sont absents. Si tu n’es pas bien pourvu en personnes, tu l’es cependant en écrits. Quand tu vois les écrits d’Augustin et d’Ambroise, interroge-les. Job 8, 8 : Interroge la génération précédente, et examine avec soin les traces des pères, c’est-à-dire le mémorial qu’ils t’ont laissé. De même, il ne suffit pas que tu interroges eux-mêmes ou encore leurs écrits, mais tu dois examiner attentivement les créatures, car il est dit dans le Siracide 1, 9 : Le Seigneur a répandu sa sagesse dans toutes ses œuvres. Les œuvres de Dieu sont les jugements de sa Sagesse. Ainsi, dans l’œuvre artisanale, pouvons-nous conjecturer beaucoup de choses de la sagesse de l’artisan. Aussi Job 12, 7 [dit-il] : Interroge les bêtes, et elles t’enseigneront, les oiseaux du ciel, et ils te parleront.

         De même, l’homme doit-il acquérir la sagesse en communiquant avec les autres. Ainsi lit-on dans Sagesse 7, 13 : Ce que j'ai appris sans fraude, je le communiquerai sans envie. Tout le monde peut faire l’expérience que personne ne peut aussi bien progresser dans une science qu’en communiquant aux autres ce qu’il sait. Aussi lit-on dans Proverbes 22, 21 : Pour te montrer la solidité des paroles de vérité, pour répondre à ceux qui t’ont envoyé. Le Christ a répondu : Tous étaient dans l’admiration à cause de sa prudence et de ses réponses (Luc 2, 47). Dans la réponse, la prudence est requise de trois manières. D’abord, il faut que la réponse soit adaptée à la personne qui répond. Si quelqu’un s’enquiert de quelque chose qui est au-dessus de tes forces, ne te mets pas à lui répondre. D’où [ce qu’on lit] dans Siracide 5, 12 : Si tu sais quelque chose, réponds à ton prochain; sinon, mets la main sur ta bouche, de peur que tu ne sois confondu par une parole confuse. De même, la prudence est requise dans la réponse pour que la réponse soit adaptée à l’auditeur. Il ne faut pas toujours répondre à celui qui interroge, car parfois certains ne t’interrogent que pour te mettre à l’épreuve ou te critiquer. Ainsi, dans Proverbes 26, 4 : Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie de peur de lui devenir semblable toi aussi. Mais quel est le signe d’un insensé? Assurément, quand il interroge avec des paroles outrageantes. Alors tu dois répondre à l’insensé selon sa folie de peur que tu ne paraisses insensé toi aussi, selon la parole de Salomon (Proverbes 26, 4). Ceci, le Christ l’a bien fait, lorsque certains lui demandaient par quel pouvoir il faisait des miracles : il leur répondit par une autre question. De même, la réponse doit être prudente, de sorte que la réponse soit proportionnée à la question, qu’elle ne soit pas accompagnée de vains ornements, mais vise directement la question, autrement, ce serait une réponse pleine de vent. Ainsi, Job 15, 2 : Un sage répond-il par du vent? Le Christ répondit avec prudence : Tous étaient dans l’admiration à cause de sa prudence et de ses réponses. (Luc 2, 47).

Quatrièmement, il faut que l’homme médite d’une manière attentive. Psaume 18, 23 : Mon cœur médite toujours sous ton regard. Nous en avons un exemple dans la bienheureuse Vierge, qui gardait toutes ces paroles dans son cœur (Luc 2, 51). Dans l’explication de cette parole, un certain Grec dit une parole assez remarquable : «Observe Marie, cette femme très prudente ; alors qu’elle est la mère de la vraie sagesse, elle se met à l’école d’un enfant. Et elle lui porte attention non plus comme à un enfant ni même à un homme, mais comme à Dieu. Comme elle l’avait conçu dans son sein, elle conçut tous ses gestes et toutes ses paroles dans son cœur.» Voyez : il y a trois choses dans la méditation de la bienheureuse Vierge Marie. Premièrement, elle est féconde. Quel est le fruit de la méditation? Je dis que la méditation est la clef d’une mémoire qui peut lire et écouter beaucoup de choses, mais ne peut les retenir que si elle médite. Psaume 119(118), 99 : J’ai davantage compris que ceux qui m’enseignaient, car tes témoignages étaient l’objet de ma méditation. En effet, comme la nourriture ne nourrit pas si elle n’est pas d’abord mastiquée, ainsi ne pourras-tu progresser en science qu’en mastiquant ce que tu écoutes par une méditation fréquente. De même, la méditation de la bienheureuse Vierge Marie fut-elle totale, car elle gardait toutes les paroles. [À son exemple], l’homme doit méditer sur tout ce qu’il a entendu. De même, la méditation de la bienheureuse Vierge fut-elle profonde. Certains veulent méditer de façon superficielle seulement. Si tu ne peux tout méditer en une seule fois, tu méditeras une autre fois. Marie gardait fidèlement toutes ces paroles en les retournant dans son cœur (Luc 2, 51). Psaume 77(76), 7 : J’ai médité la nuit en mon cœur, je n’avais pas de repos et j’examinais mon esprit.

         Il n’y a pas de doute que celui qui écoute volontiers, qui répond prudemment, qui cherche avec diligence et médite attentivement progressera beaucoup en sagesse. Telle est la manière de progresser en sagesse.

         Il reste maintenant à parler du progrès dans les rapports avec les hommes. Il est vrai que celui qui le voudrait pourrait tirer de cet évangile la manière de se comporter avec les hommes, tant par rapport aux inférieurs qu’aux supérieurs. Et parce qu’il y a ici peu de supérieurs mais que la plupart sont des inférieurs, nous parlerons des inférieurs.

         Il faut d’abord remarquer que si tu veux progresser dans les rapports avec les hommes, tu dois posséder quatre choses : l’indulgence, la pureté, l’humilité et la discrétion.

En premier lieu, je dis que si tu veux progresser dans les rapports avec les hommes, tu dois posséder l’indulgence. Certains n’ont d’indulgence que pour eux-mêmes, afin de vivre en paix et de progresser en sagesse; mais ils ne veulent pas avoir de condescendance envers les autres. Ceux-là peuvent progresser en grâce au regard de Dieu, mais non auprès des hommes. Mais [Jésus progressait] devant Dieu et devant les hommes (Luc 2, 52). Ceci est indiqué par le fait qu’il est descendu au milieu d'eux (Luc 2, 46). Jésus, en son temps, demeura à Jérusalem; mais, quand il le voulut, il descendit. Ainsi, dans Cantique 6, 2 : Mon bien-aimé est descendu dans son jardin, c’est-à-dire dans un jardin de délices. Et sur l’échelle que vit Jacob (Genèse 28, 12), il vit des anges de Dieu qui montaient et qui descendaient. Ainsi nous devons monter par le progrès spirituel et descendre par l’indulgence envers le prochain.

D’autres montrent de l’indulgence aux autres, mais plus qu’il ne faut, car ils le font jusqu’au péché. C’est pourquoi le Christ descendit à Nazareth (Luc 2, 52), mot qui signifie «fleur», par lequel la pureté est représentée. Ainsi, dans Cantique 1, 16 : Notre lit n’est que fleurs. Heureux celui qui, dans sa conscience, n’a rien de fétide ou qui mérite la honte, mais qui a seulement l’odeur de la bonne renommée. Ainsi, dans Siracide 24, 17 : Mes fleurs sont les fruits de l’honneur et de l’honnêteté. Les fruits, ceux du mérite. Ainsi, l'Apôtre [dit], Romains 6, 22 : Vous portez fruit en vue de la sanctification. Les fleurs sont dans la patrie à venir.

Troisièmement, nous devons posséder l’humilité. Saint Augustin [écrit] : «L’homme rougit de devenir orgueilleux; c’est pourquoi Dieu s’est fait humble.» Le Christ s’est soumis aux hommes pour que, toi, tu sois soumis à tes supérieurs. Grégoire [écrit] : «Tout ce qui progresse en avançant ne s’écarte jamais de l’obéissance.» Avant que l’homme ne parvienne à progresser dans les rapports avec les hommes, il est nécessaire qu’il possède l’obéissance comme un chemin vers le bien. Le Christ a possédé l’obéissance la plus élevée. Certains obéissent bien dans les petites choses et non dans les grandes. Mais le Christ fut obéissant dans les grandes choses. Ainsi, à propos du texte : Il leur était soumis (Luc 2, 51), la Glose dit : «[Ces gens] étaient justes et honnêtes, et cependant ils étaient pauvres, ils manquaient du nécessaire, à preuve la crèche qui servit à un enfantement digne de vénération. Ils cherchaient ce qui était nécessaire à leurs corps par un labeur continuel, et le Christ a travaillé avec eux.» Psaume 87 : Je suis pauvre et j’ai travaillé depuis ma jeunesse. Beaucoup se mettent à étudier et veulent progresser en sagesse; ils ont l’intention non pas de descendre mais de monter. Ils ne sont pas à Nazareth, mais dans la laideur du péché. Ils ne veulent pas être des inférieurs, mais des supérieurs. Mais le Christ descendit à Nazareth, et là, il leur était soumis (Luc 2, 51).

Quatrièmement, la discrétion est nécessaire, discrétion qui se trouve dans l’obéissance. Assurément, nous devons obéissance aux supérieurs pour les choses qui ne nous détournent pas de Dieu. Ainsi, le bienheureux Pierre [dit], Actes 5, 29 : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le Christ a eu cette discrétion. Pour les choses qui ne le détournaient pas de Dieu, il leur était soumis : Ne savez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père? (Luc 2, 51). Psaume 72, 28 : Il m’est bon de m’attacher à Dieu, dans la vie présente, par la grâce, et dans l’avenir, par la gloire, que [je souhaite] à nous et à vous, etc.

Sermon 9

Osanna filio David : Hosanna au fils de David[15]

(Autre sermon pour l’Avent. Traductionpar Charles Duyck, http://vsame.free.fr, 2005)

            Hosanna au fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! (Matthieu 21, 19)

Préambule

         Ces mots sont ceux des foules qui chantent les louanges du Christ, foules qui adhéraient au Christ. Ainsi, s’il plaît à Dieu, demandons d’abord au Seigneur de faire en sorte que nous adhérions à lui pour bien saisir son enseignement.

Première partie

[Le rôle de notre Sauveur]

            Hosanna, etc.

         Dans ces mots, nous pouvons considérer trois choses à la louange de notre Sauveur : premièrement, le rôle joué par notre Sauveur; deuxièmement, le privilège de son origine; troisièmement, la grandeur de son pouvoir.

         D’abord, dis-je, le rôle joué par notre Sauveur est indiqué, en cet endroit : Hosanna… La fonction propre de notre Sauveur est d’être sauveur. En effet, il est venu dans le monde afin de chercher et sauver ce qui était perdu (Matthieu 18, 11). Isaïe 45, 15 : En vérité, tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël, ô Sauveur. Il en résulte que son nom signifie «salut», d’où Matthieu 1, 21 : Tu lui donneras pour nom Jésus, car il sauvera…

         Et ce rôle de Sauveur est indiqué quand [l’évangéliste] dit : Hosanna, parce que ce mot vient d’[un mot] exact [dont l’orthographe] a été corrompue, car osanna est la même chose que osyanna, c’est-à-dire : «Sauve, je t’en supplie.» En effet, c’est en vain qu’on lui demanderait le salut si on ne croyait pas qu’il est le Sauveur.

[La perversité du péché]

         Or, il faut noter que le genre humain avait besoin du salut pour trois raisons : d’abord, à cause de la perversité du péché; deuxièmement, à cause de l’oppression de l’Ennemi; troisièmement, pour rejeter la gloire du monde.

         En premier lieu, je dis donc que le genre humain était privé de salut à cause de la perversité du péché. En effet, quand les malades sont guéris de leur maladie, on dit qu’ils sont sauvés. Le Seigneur [dit] ainsi, Matthieu 9, 22 : Ta foi t’a sauvé. Le péché est une maladie spirituelle; les pécheurs ont donc besoin de salut. Psaume 119(118), 155 : Le salut est loin des méchants. Imaginons que quelqu’un soit malade au point d’être en danger de mort : le médecin dira que ce malade est loin d’être sauvé. Quiconque est en état de péché mortel est un malade en danger de mort, et, par eux-mêmes, les pécheurs ne peuvent accéder au salut. C’est pourquoi s’est approché d’eux le salut, c’est-à-dire le Christ Jésus, qui s’est fait en tout semblable à nous : Il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme en tout ce qui a paru de lui (Philippiens 2, 7), il a pris la nature humaine, il a subi sa passion. De cela, il faut se réjouir, enseigne l’Apôtre lorsqu’il dit : Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps; je le répète, réjouissez-vous car le Seigneur est proche (Philippiens 4, 4). Et c’est cela qui est dit dans l’évangile : Comme Jésus s’était approché…

         Et voyez de qui Jésus s’approche; de trois genres d’hommes : de ceux qui sont en paix avec eux-mêmes, de ceux qui sont pleins de zèle pour Dieu et de ceux qui sont bienveillants envers leur prochain.

         En premier lieu, il s’approche de ceux qui sont en paix avec eux-mêmes. Dieu est en effet un artisan de paix. Où doit habiter la paix si ce n’est dans la paix? L’Apôtre dit aux Corinthiens : Vivez dans la paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous (2 Corinthiens 13, 11). Comment devons-nous vivre en paix avec Dieu? En n’agissant pas à l’encontre de ses commandements. [Comment dois-tu vivre en paix] avec toi-même? En n’agissant en rien à l’encontre de ta conscience. Et avec le prochain? En ne lui faisant aucun tort et en respectant la justice. Isaïe 32, 17 : Le fruit de la justice est la paix. Donc, reste attaché à la paix et tu obtiendras le salut. Ainsi, Isaïe 60, 1 : Lève-toi et resplendis, Jérusalem – qui veut dire «vision de paix» –; le salut prendra possession de tes portes. Si tu es Jérusalem, tu obtiendras le salut, et cela est indiqué par Jésus s’approcha de Jérusalem.

         En deuxième lieu, Jésus, c’est-à-dire le salut, s’est approché de ceux qui sont pleins de zèle pour Dieu. Il est clair que le Seigneur est dans son temple saint (Psaume 11, 4). L’esprit voué au culte divin est le temple de Dieu. Quand donc notre esprit est voué à Dieu, alors Dieu habite en lui et lui donne le salut. Le Psalmiste, Psaume 145[144], 18, [dit] : Le Seigneur est près de tous ceux qui l’invoquent, etc., jusqu’à : et il les sauvera. Et cela est signifié lorsqu’il dit : Lorsqu’il vint à Bethphagé (Matthieu 21, 1), ce qui veut dire «mâchoire» ou «maison de la bouche», et signifie la louange divine qui provient de la piété du cœur.

         En troisième lieu, Jésus, c’est-à-dire le salut, s’approche des miséricordieux. En effet, les oiseaux se rassemblent avec ceux qui leur ressemblent. Et Dieu est miséricordieux, parce que sa compassion s’étend à toutes ses créatures (Psaume 145[144), 9); et quand il en voit une qui lui est semblable, il va vers elle. Si donc tu vois quelqu’un qui est dans le besoin, aie au moins envers lui un sentiment de compassion. Ainsi dans l’évangile (Luc 6, 36) : Soyez miséricordieux, etc., et l’Apôtre [dit] : Il nous a sauvés selon sa miséricorde (Tite 3, 5). Et cela est signifié par sa venue au mont des Oliviers, car la miséricorde est signifiée par l’olive.

         Le genre humain était donc privé de salut à cause de la perversité du péché.

[L’oppression de l’Ennemi]

         Deuxièmement, [le genre humain] avait besoin du salut à cause de l’oppression de l’Ennemi. Il existe une loi dans le monde et auprès de Dieu selon laquelle on est esclave de celui par qui on a été vaincu (2 Pierre 2, 19). Le monde a été vaincu par le Diable en raison du péché, et le Diable tourmentait cruellement son esclave. [Le monde] avait donc besoin de salut, dans la mesure où il semblait pouvoir difficilement être sauvé. Isaïe 49, 24 : Arrachera-t-on au puissant sa proie, et ce qui a été capturé par le fort sera-t-il sauvé? Certes, celui qui a été fait prisonnier par le puissant lui sera arraché, à savoir, quand surviendra un plus puissant que lui, qui lui arrachera ses armes, et que celui qui a été fait prisonnier par le fort sera sauvé (Isaïe 49, 24). C’est ainsi que le Christ a voulu être appelé roi pour que soit signifiée par là la puissance avec laquelle il libérerait le monde. Ainsi est-il dit : Voici que ton roi viendra à toi! Et le Psaume 24, 7 : Portes, élevez vos linteaux, etc., et ensuite : Et le Roi de gloire fera son entrée. Et parce que c’est la coutume que les rois aient leurs serviteurs, ainsi le Christ a-t-il eu des ministres ou des messagers qu’il a envoyés pour sauver le peuple. Ces ministres, ce sont les apôtres, qui ont reçu du Seigneur la fonction de la prédication et du salut. Ainsi est-il dit dans Abdias 1, 21 : Des libérateurs monteront de la montagne de Sion. Ces glorieux apôtres, qui ont reçu du Christ la fonction de sauveurs ou du salut, ont été envoyés deux par deux : il est signifié par là que tout le chœur des prédicateurs doit exister en fonction de deux commandements : l’amour de Dieu et celui du prochain; ou bien, en fonction de la vie active et de la vie contemplative qu’ils doivent avoir, car «il faut qu’ils puisent dans la contemplation ce qu’ils répandent par leur prédication», comme dit Grégoire.

         Remarquez que, dans ces messagers, nous pouvons considérer trois choses : leur audace, leur puissance et leur esprit de justice.

         Je dis d’abord que nous pouvons admirer dans les apôtres leur audace, parce que, alors qu’ils étaient pauvres et illettrés, ils ont eu une foi telle qu’ils ont affronté le monde entier et, par la foi, ils ont conquis des royaumes (Hébreux 11, 33). Job 39, 21 : Il exulte d’audace, il s’élance au devant des armées. Et cette audace est indiquée quand il est dit : Allez au bourg qui est en face de vous (Matthieu 21, 2). Contre eux, il y eut le monde et la vie du monde. C’est pourquoi le Seigneur dit : Je vous ai tirés du monde en vous choisissant; à cause de cela, le monde vous hait. Si vous aviez été du monde, etc. Ne vous étonnez pas si le monde vous hait (Jean 15, 19).

         En deuxième lieu, nous pouvons admirer leur puissance, parce que, alors qu’ils étaient des hommes terrestres, le Seigneur leur a donné le pouvoir de chasser les démons, de guérir les maladies et de ressusciter les morts; il leur a aussi donné le pouvoir de remettre les péchés et d’absoudre des châtiments ou des péchés, ce qui appartient à Dieu. Aussi le Seigneur a-t-il dit à Pierre : Ce que tu auras lié sur la terre, etc. (Matthieu 16, 19). Ce pouvoir est signifié quand il est dit : Vous trouverez une ânesse attachée, etc. ; vient ensuite : Détachez-les et amenez-les-moi (Matthieu 21, 2). L’ânesse a été liée par la synagogue qui a été soumise à la Loi; l’ânon indompté est le peuple des Gentils qui n’avait pas encore reçu la Loi. L’Apôtre [dit] : Nous avons établi que tous les Grecs et les Gentils sont sous l’emprise du péché (Romains 3, 9). De même : Vraiment, tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (Romains 3, 23). Ou bien, il faut comprendre que l’ânesse signifie les grands, et l’ânon les petits, qui tous ont été sous l’emprise du péché. Isaïe 1, 6 : De la plante des pieds au sommet de la tête, il n’y a en lui rien de sain.

         En troisième lieu, nous pouvons admirer chez les Apôtres leur justice qui consiste à «rendre à chacun ce qui lui est dû», et les Apôtres ont été justes parce qu’ils ont rendu <à Dieu> ce qui lui est dû, c'est-à-dire la gloire. Isaïe 42, 8 : Ma gloire, dit Dieu, je ne la donnerai pas à un autre. Les Apôtres ont converti le monde entier. Est-ce qu’ils ont soumis les gens à leurs personnes? Est-ce qu’ils recherchaient une domination ou un bénéfice temporel? Loin de là! Ils ne cherchaient rien d’autre que d’être soumis au Christ. Ainsi pouvaient-ils dire cela : Ce n'est pas moi qui régnerai sur vous, ni mon fils non plus, car c'est le Seigneur qui régnera sur vous (Juges 8, 23). L’Apôtre [dit] : Ne recherchant pas la gloire qui vient des hommes. Les disciples n’ont pas retenu l’ânesse, mais ils l’ont amenée au Christ, et ils ont fait asseoir le Christ sur son dos pour faire comprendre que le peuple converti est soumis au Christ. Celui qui convertit quelqu’un au Christ et cherche à se le soumettre n’en est pas le gardien, mais le voleur.

         Comment les gens sont-ils amenés au Christ? Assurémemnt, par la foi, car il faut que celui qui s’approche du Christ croie. Ils sont amenés (au Christ) par la charité et par l’observance des commandements et des conseils.

         Voyez! À propos de ce passage : Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous direz : «C’est parce que le Seigneur [a besoin de cette ânesse]» (Matthieu 21, 9), Bède dit en cet endroit que «ceux qui enseignent des erreurs empêchent les apôtres d’amener [les gens] au Christ». Mais, à notre époque, qui fait obstacle? Certains disent qu’on ne doit pas mener au Christ dans la vie religieuse ceux qui n’ont pas d’abord été entraînés aux commandements. Sur ce passage du Psaume 131[130], 2 : Comme un enfant sevré sur le sein de sa mère, la Glose dit : «Beaucoup renversent l’ordre qui consiste à aller des choses plus faciles aux choses plus élevées, en voulant, comme les hérétiques et les schismatiques, être sevrés de lait avant qu’il ne soit temps, si bien qu’ils en meurent.» Or, celui qui affirme respecter cet ordre se condamne à un acte mauvais, comme s’il disait : «Qu’il m’arrive comme à celui qui compte sur sa mère et qui, alors qu’il n’est pas assez grand, est sevré.» Vient ensuite : «Non seulement ai-je été humble parce que j’éprouvais de l’humilité, mais j’ai été d’abord nourri de science comme d’un lait, ce que signifie : “Le Verbe s’est fait chair”, et, par la suite, je suis passé au pain des anges : “Le Verbe était au commencement auprès de Dieu.”»

         Mais est-ce que tout ce qui est plus facile passe avant ce qui est plus difficile? Je réponds que non. La continence virginale est plus difficile que la continence conjugale. En conséquence, est-ce que [la continence] conjugale doit précéder [la continence] virginale? Assurément non. Mais je dis que, dans son état, il faut aller de ce qui est plus facile à ce qui est plus difficile. Est-ce que celui qui veut passer à la perfection d’un état doit d’abord accéder à un état plus facile? Il ne le doit pas. Mais qui sont ceux qui renversent l’ordre? Ceux qui commencent par l’esprit et aboutissent à la chair.

         Certains disent qu’il faut critiquer les prédicateurs qui veulent convertir plutôt les riches que les pauvres, et font ainsi acception de personnes. Je dis que, s’ils font cela pour s’enrichir, ils agissent mal. Mais est-ce que cela peut se faire dans un bon esprit? Oui. Augustin dit dans les Confessions : «Ceux qui sont connus de beaucoup sont utiles au salut de beaucoup, et ils en précèdent un grand nombre qui les suivra. C’est pourquoi les saints se réjouissent davantage à leur sujet.» Celui qui convertit un pauvre fait bien, mais celui qui convertit un riche connu d’un grand nombre fait mieux, parce que les autres [en] sont édifiés. Mais est-ce qu’il y a ici acception de personnes? Non, C’est pourquoi Augustin dit : «Loin de toi d’accueillir dans ta tente des gens riches de préférence à des pauvres!» On peut donc faire cela dans un bon esprit. Et Augustin dit : «Pour ce qui est des actes qui peuvent être accomplis dans un bon esprit et dans un mauvais esprit, il faut les interpréter dans le meilleur sens.» Pourquoi donc [les] interprètes-tu au pire? Ainsi, si ces gens avaient vécu à l’époque du Christ, ils auraient critiqué le Christ qui s’invita dans la maison du riche Zachée et le convertit, lui qui était le chef des publicains, alors qu’il y avait alentour beaucoup de pauvres. Ils auraient dit : «Va t’empiffrer auprès de lui!»

         D’autres disent : «Ceux qui vivent bien dans le siècle sont plus dignes de louange que ceux qui vivent dans la vie religieuse.» Et ils donnent un exemple en disant que le soldat qui garde pour le roi une place faible est plus digne de louange que celui qui garde une place bien fortifiée. Tu t’abuses : tu estimes que servir Dieu consiste seulement dans des actes extérieurs, et non dans les actes intérieurs des vertus. Or, les actes principaux sont les vertus intérieures, comme la sagesse et la prudence. Quelqu’un observe la chasteté dans la vie religieuse, qui est une place fortifiée. Diras-tu qu’il est moins chaste et moins prudent parce qu’il évite les occasions de pécher? Assurément non, car l’Apôtre dit, 1 Corinthiens 9, 25 : Celui participe au combat s’abstient de tout. Celui qui placerait le trésor du roi dans une place faible, bien qu’il ait été soucieux de le garder, ne serait cependant pas aussi louable que celui qui le garde dans une place fortifiée, car il faudrait lui reprocher sa négligence. Mais si un besoin impérieux se présentait, il faudrait louer davantage celui qui le garderait dans une place faiblement défendue. Nous avons l’exemple d’Agnès qui conserva sa chasteté dans un lieu de débauche. Faut-il donc que les religieux sortent du cloître pour garder leur chasteté et seront-ils ainsi plus dignes de louange? Certes non, mais si une nécessité impérieuse survenait où il te faut être dans le siècle et y garder ta chasteté, cela sera plus louable.

         Certaines choses m’étonnent : on disait autrefois qu’il était mal que des hérésies soient prêchées en Lombardie; mais voilà qu’elles le sont dans cette ville [Paris]! Deux conseils ont été donnés par le Christ : ceux de la chasteté et de la pauvreté. Au sujet de la chasteté, le Seigneur dit : Que celui qui peut comprendre comprenne! (Matthieu 19, 12), et l’Apôtre : Pour ce qui est des vierges, je n’ai pas de commandement, mais je donne un conseil, comme quelqu’un qui a reçu miséricorde (1 Corinthiens 7, 25). Au sujet de la pauvreté, le Seigneur dit : Qui veut être parfait, qu’il aille vendre tout ce qu’il possède et qu’il me suive. Dans l’Église primitive, il y eut Jovinien et Vigilien. Jovinien disait que la continence conjugale doit être considérée comme égale à la virginité : c’est ce qu’il prêchait. Vigilien prêchait que l’état des riches pratiquant l’aumône devait être considéré comme égal à la pauvreté. À l’encontre de cela, il y a ce que dit Jérôme <...> : «Il est bon de distribuer ses biens aux pauvres; il est mieux de les donner d’un coup et d’être dans le besoin avec le Christ avec l’intention de le suivre.» À l’encontre de tout cela, nous avons cette parole du Seigneur : Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous direz que le Seigneur en a besoin.

[Le rejet de la gloire du monde]

         Le genre humain avait également besoin du salut pour rejeter la gloire du monde. Or, vous devez maintenant savoir que celui-là a beaucoup besoin <du salut> qui le recherche là où il n’y a pas de salut. Certains cherchent le salut dans les biens de ce monde, et il n’y a pas de salut dans ceux-ci. Le Psalmiste [dit] : Le roi n’est pas sauvé par sa grande puissance ni le géant par la grandeur de sa force (Psaume 33[32], 16). Pour montrer que ce chemin vers le salut n’est pas celui qui convient, le Seigneur nous montre donc un autre chemin vers le salut, à savoir, le chemin de l’humilité. Psaume 34[33], 19 : [Le Seigneur] sauvera les humbles en esprit. Il nous donne l’exemple de cette humilité quand il monte sur l’âne; il nous montre l’humilité la plus parfaite quand il voulut prendre sur lui le bois de la croix. L’Apôtre [dit] : Il s’est humilié, etc. (Philippiens 2, 8). Il a donc voulu faire preuve d’humilité afin de nous enseigner à nous humilier. Ainsi, en Matthieu 11, 29 : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, etc. Il a donc voulu pratiquer l’humilité pour nous apprendre à nous humilier nous-mêmes.

         Et remarque que l’homme doit s’humilier de trois façons : il doit humilier son intelligence, son corps et ses désirs.

         Je dis qu’il doit d’abord humilier son intelligence. Nous trouvons un exemple d’orgueilleux dans son intelligence chez celui qui s’enfle dans sa pensée charnelle, comme dit l’Apôtre aux Colossiens 2, 18. Contre ces gens-là, l’Apôtre dit aux Romains 12, 16 : Ne vous fiez pas à votre propre sentiment. Et dans Proverbes 3, 5 : Ne t’appuie pas sur ta propre intelligence. Suivons l’exemple de la vie et des actions des anciens. Les foules ont donné la preuve de cette humilité en suivant le Christ. Le Christ a montré son humilité en montant sur un âne; les foules ont prouvé leur humilité en coupant des branches d’arbre et en se prosternant sur le chemin. Grégoire dit en effet que «couper des branches, c’est tirer des autorités et des exemples des saints et les placer sur le chemin de son comportement». Donc l’homme doit d’abord humilier son intelligence.

         En deuxième lieu, il doit humilier son corps par le jeûne et les veilles. Psaume 35[34], 13 : J’humiliais mon âme par le jeûne. Si quelqu’un avait un serviteur et le nourrissait au départ, et non à la fin, d’une manière délicate, il verrait qu’il est insolent. Il en est ainsi de notre corps. Nous devons donc, pour cette raison, humilier notre corps par le jeûne et les veilles. Les foules ont donné le modèle de cette humilité en déployant leurs vêtements sur le chemin, c'est-à-dire en affligeant leurs corps. Apocalypse 3, 4 : Je connais un petit nombre de personnes à Sardes qui n’ont pas souillé leur vêtement.

         Troisièmement, l’homme doit affliger ses désirs pour les soumettre entièrement à Dieu. Quand tu aimes un bien propre sans le rapporter à Dieu, tu n’es pas parfaitement humilié. Il est dit dans Judith 8, 16 : Humilions nos âmes devant lui et servons-le avec un esprit contrit et humilié. Et Hosanna…!

Deuxième partie

[Le privilège de son origine]

         En voilà assez sur le rôle du Sauveur. Parlons de son origine.

[Les foules se souviennent de son humanité]

         Vous devez savoir que, dans l’Ancien Testament, le salut était promis de deux manières : d’abord par quelqu’un qui naîtrait de la race de David, lorsqu’il est dit : En ces jours, Juda sera sauvé…, et je susciterai à David un descendant juste (Jérémie 23, 5‑6). Et, ailleurs, le salut leur est promis par la venue du Seigneur. Ainsi, Isaïe 63, 9 dit : Le Seigneur lui-même viendra et vous sauvera. Les foules ont donc agi avec sagesse en liant ces deux [promesses], à savoir que celui qui naîtra de la semence de David nous sauvera, et que c’est le Seigneur qui nous sauvera par sa venue. Quand ils l’appellent «Fils de David», ils rappellent son humanité; et ils rappellent aussi sa divinité quand ils disent : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

         Et vous voyez que David est la figure du Christ sur trois points : son pouvoir royal, sa victoire dans les guerres, sa grâce.

         D'abord, David est la figure du Christ quant à son pouvoir royal. Vous savez que David a été le premier <roi> approuvé par Dieu en Israël, et du Christ il est dit dans Luc 1, 32 : Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père.

         Deuxièmement, David est la figure du Christ quant à sa victoire dans les guerres, car il a été victorieux à la guerre. Ainsi, Psaume 144[143], 1 : Béni soit le Seigneur mon Dieu qui guide mes mains au combat, etc. Et le Christ fut surtout victorieux parce qu’il vainquit des puissances d’airain, en soustrayant les captifs à la fosse sans eau (Zacharie 9, 11).

         Enfin, David est la figure du Christ quant à la grâce. Ainsi, le Seigneur dit de David : J’ai trouvé un homme selon mon cœur (1 Samuel 13, 14). Et du Christ, Dieu [dit] : Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Matthieu 3, 14). De même, nous découvrons que David avait la charité; c’est pourquoi il dit : J’étais un homme de paix avec ceux qui haïssent la paix, etc. (Psaume 120[119], 7). Et aussi : Si j’ai rendu le mal à ceux qui étaient en paix avec moi, etc. (Psaume 7, 5). Aussi fut-il doux, selon Psaume 132[131], 1 : Souviens-toi de David et de toute sa douceur. Il eut également l’humilité, Psaume 131[130], 1 : Seigneur, mon cœur n’est pas hautain. Le Christ aussi fut doux et humble; il dit à ses disciples : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matthieu 11, 29). En rappelant l’humilité du Christ, les foules disent donc : [Hosanna]au fils de David!

[Les foules se souviennent aussi de sa divinité]

         Pour ce qui est de la reconnaissance de sa divinité, [on lit] : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!. Et voyez que c’est de trois manières que le Christ vient au nom du Seigneur.

         Premièrement, dans la vérité du nom divin. En effet, quand la génération est parfaite, l’engendré reçoit la nature et le nom de celui qui l’a engendré. Ainsi, parce que la génération du Christ fut parfaite, le Christ a reçu de son Père sa nature divine et son nom. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] : Il lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom (Philippiens 2, 9), c'est-à-dire le nom de Dieu. Il est donc venu d’abord dans la vérité du nom divin.

         En deuxième lieu, il est venu dans la puissance du nom divin. Ainsi, dans Proverbes 18, 10 : Le nom de Yahvé est une tour très forte. Dans les choses naturelles, la puissance d’une cause n’a pas d’effet si ce n’est par application; ainsi tout ce qu’ont réalisé les saints l’a été par la puissance du nom de Dieu.

         Troisièmement, il vient manifester le nom divin quand il dit : Père, tu as manifesté ton nom aux hommes.

Troisième partie

[La grandeur de son pouvoir]

         Voilà qui est clair en ce qui concerne le rôle du Sauveur et son origine. Voyons la grandeur de son pouvoir lorsqu’on dit : Hosanna, c'est-à-dire : «Sauve» au plus haut des cieux. Certains sont sauvés pour les choses les plus petites : Aux hommes et aux bêtes, tu portes secours, Seigneur (Psaume 36, 7), à savoir, afin que les hommes soient en santé et en sécurité. Le salut, au sens le plus élevé, est le salut en Dieu, comme dit Osée 1, 7 : Je les sauverai par leur Dieu, c'est-à-dire par la participation à la gloire de Dieu. Ailleurs il est dit : <…> Ceux-là disent : Hosanna dans les hauteurs! c'est-à-dire : «Je t’en prie, Seigneur, que ton salut soit dans les hauteurs!»

         Mais voyez : alors que Dieu est un, il est dit : Au plus haut des cieux [au pluriel]. La raison en est qu’il a voulu effectuer une distinction des personnes pour que nous considérions ce qui est attribué aux personnes. Hilaire dit que «l’éternité est dans le Père; le reflet ou la beauté, dans [son] image; et l’usage ou la délectation, dans [son] don». Au Père, qui est le principe, est attribuée l’éternité; au Fils, qui est appelé [son] image, est attribuée la beauté; à l’Esprit Saint, qui est [son] don, est attribué l’usage ou la fruition. Si bien que notre salut consiste dans la stabilité de l’éternité, dans la beauté de la lumière, dans la jouissance de la délectation.

         Je dis en premier lieu que notre salut consiste dans la stabilité de l’éternité. Un navire est en sécurité quand il a atteint un port sûr; ainsi l’homme n’est-il pas en sécurité en cours de route, mais dans la patrie. Isaïe 45, 17 [dit] ainsi : Israël est sauvé par Yahvé d’un salut éternel. Les erreurs disparaissent et n’existent plus quand les hommes connaissent la vérité.

         En deuxième lieu, notre salut consiste dans la beauté de la lumière divine. D’une certaine façon, les hommes sont sauvés dans ce monde-ci. Psaume 85[84], 8 : Fais-nous voir ton visage et nous serons sauvés. Mais alors, ils seront parfaitement sauvés en voyant son visage, ce en quoi consiste tout ce qui est bon, selon ce passage de l’Exode 25, 9 : Je te ferai voir tout ce qui est bon.

         Troisièmement, [notre salut consiste] dans la jouissance de la délectation. Le Psalmiste [dit] : Ils s’enivreront de l’abondance de ta maison (Psaume 36[35], 9). L’homme ivre est comme hors de lui-même; ainsi seront les saints dans la patrie, et tu les abreuves au torrent de tes délices, c'est-à-dire quand ils diront : Mon cœur tressaille de joie dans mon salut, etc.

         Nous demanderons au Seigneur, etc.

Sermon 10

Ecce Rex : Voici que ton roi vient à toi!

(Sermon pour l’Avent. Traduction par Charles Duyck, http://vsame.free.fr, 2004)

Prologue

            Voici que ton Roi vient à toi, plein de douceur (Zacharie 9, 9)

         Nombreuses sont les merveilles des œuvres divines. Comme dit le psaume 98[97], 1 : Merveilleuses sont tes œuvres! Mais aucune œuvre de Dieu n’est aussi merveilleuse que la venue du Christ dans la chair; la raison en est que, dans ses autres œuvres, Dieu a imprimé dans sa créature une ressemblance [similitudinem] avec lui-même, tandis que dans l’œuvre de l’incarnation, Dieu s’est imprimé [impressit] lui-même, et il s’est uni à la nature humaine dans l’unité de la personne, ou encore, il a uni notre nature à lui-même. Et ainsi, alors que les autres œuvres de Dieu ne peuvent pas être sondées parfaitement, cette œuvre-là, à savoir l’incarnation, est tout à fait hors de portée de notre raison. D’où, chez Job 5, 9 : Toi qui es l’auteur d’œuvres grandioses et insondables, de merveilles qu’on ne peut compter. Il y a une seule œuvre que je ne peux pas voir : s’il vient vers moi, je ne le vois pas. Et chez Malachie 3, 1‑2 : Voici venir le Seigneur des armées : qui pourrait concevoir le jour de sa venue? C’est comme s’il disait que cela dépasse les limites de la connaissance humaine. Mais l’Apôtre enseigne qui pourra concevoir le jour de sa venue, en disant : Ce n’est pas que de nous-mêmes nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous; non, notre capacité vient de Dieu (2 Corinthiens 3, 5). our commencer^, nous demanderons donc au Seigneur qu’il me donne lui-même quelque chose à dire, etc.

Première partie

[Les quatre venues du Christ]

            Voici que ton Roi [vient à toi, plein de douceur], etc.

         Ces mots sont tirés de l’évangile que nous lisons aujourd’hui et ils sont empruntés à Zacharie 9, 9, bien qu’ils y soient prononcés un peu après d’autres paroles. Or, dans ces paroles, nous est clairement annoncée la venue du Christ. Pour que nous n’avancions pas sur de l’incertain, vous devez savoir que la venue du Christ s’entend de quatre manières : la première manière est celle par laquelle il vient dans la chair; sa deuxième venue est celle par laquelle il vient dans notre esprit; la troisième, celle par laquelle il vient à la mort des justes; mais la quatrième venue du Christ, celle par laquelle il vient pour juger.

         Premièrement, je parle de la venue du Christ dans la chair. Et il ne faut pas comprendre qu’il vient dans la chair en changeant de lieu, puisqu’il proclame dans Jérémie 23, 24 : Est-ce que le ciel et la terre, je ne les remplis pas? Comment donc est-il venu dans la chair? J’affirme qu’il est venu dans la chair en descendant du ciel, non pas en abandonnant le ciel, mais en prenant sur lui notre nature. D’où chez Jean 1, 11 : Il est venu chez lui. Et comment puis-je dire qu’il était dans le monde? Parce que le Verbe s’est fait chair (Jean 1, 14).

         Et il n’aurait servi à rien que le Christ fût venu dans la chair si en même temps il n’était venu dans notre esprit, à savoir, en nous sanctifiant. D’où chez Jean 14, 23 : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui, et nous ferons chez lui notre demeure. Dans sa première venue, le Fils seulement est venu. Dans la deuxième, le Fils est venu avec le Père pour habiter notre âme. Par cette venue, qui se fait par la grâce qui justifie, l’âme est libérée du péché, mais non de toute peine, parce que la grâce est conférée, mais pas encore la gloire.

         Pour cette raison, la troisième venue du Christ est nécessaire, quand il nous prend avec lui. D’où chez Jean 14, 2 : Si je m’en vais – dans sa passion – et si je vous prépare une place – en enlevant tout obstacle –, je viendrai de nouveau vers vous – c’est-à-dire à la mort – et je vous prendrai avec moi – c’est-à-dire dans la gloire – pour que là où je suis, vous soyez vous aussi. De même, [Jésus] dit dans Jean 10, 10 : Je suis venu pour qu’ils aient la vie – c'est-à-dire sa présence dans les âmes – et qu’ils l’aient en abondance, c’est-à-dire par la participation à sa gloire.

         La quatrième venue du Christ sera cella où il viendra pour juger, à savoir quand le Seigneur viendra pour le jugement, et alors la gloire des saints rejaillira sur les corps, et les morts ressusciteront. D’où chez Jean 5, 28 : L’heure vient, et c’est maintenant, où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivron".

         Et c’est peut-être en raison de ces quatre venues du Christ que l’Église célèbre quatre dimanches de l’avènement du Christ. Or, c’est en ce dimanche-ci quelle commémore la première venue du Christ, et nous pouvons, dans les mots proposés, voir quatre choses : d’abord, la présentation de la venue du Christ : Voici; ensuite, la qualité de celui qui vient : Ton roi; troisièmement, l’utilité de celui qui vient : Il vient à toi; quatrièmement, la manière de sa venue : Plein de douceur.

         Premièrement, je dis que nous pouvons voir dans Voici la présentation de la venue du Christ. Et il faut noter que par Voici, nous comprenons d’habitude quatre choses. D’abord, une confirmation de la chose : de quelque chose qui nous apparaît clairement, nous disons : «Voici!». En deuxième lieu, nous entendons par «voici» la fixation d’une limite de temps; troisièmement, la manifestation d’une chose; quatrièmement, la réconfort apporté aux hommes.

En premier lieu, je dis que par «voici», nous avons coutume d’entendre d’abord la confirmation d’une chose. Quand quelqu’un veut confirmer, il dit : Voici! C’est ainsi que le Seigneur dit dans la Genèse 9, 9 : Voici que j’établis mon alliance avec vous et avec vos descendants après vous. Je mets mon arc entre vous et moi, c'est-à-dire un signe de paix. Par cet arc est signifié le Fils de Dieu, car, de même que l’arc naît de la réverbération du soleil sur un nuage humide, de même le Christ est issu du Verbe de Dieu et de la nature humaine, qui est comme un nuage. Et, de même que l’âme et la chair constituent un seul homme, de même Dieu et l’homme sont un seul Christ; et du Christ il est dit qu’il monte sur une nuée légère, c’est-à-dire sur la nature humaine, en l’unissant à lui-même. Et le Christ est venu à nous en signe de paix; et il était nécessaire que cela se passât ainsi parce qu’il y en a qui doutent de la deuxième venue du Christ. Ainsi, un apôtre [dit] : Aux derniers jours viendront des railleurs, s’écartant de la foi, marchant selon leurs passions, et qui diront : «Où est maintenant la promesse? Où est son avènement?» (2 Pierre 3, 3). Ces gens diront en effet que l’âme ne subsistera pas après [la dissolution du] corps, et c’est pourquoi, pour la confirmation de la venue du Christ, le prophète dit : Voici, etc. Et chez Habacuc 2, 3 : Le Seigneur apparaîtra à la fin et ne mentira pas. Et chez Isaïe : Le Seigneur des armées viendra.

         En deuxième lieu, par «voici» nous avons coutume de comprendre la fixation d’une limite de temps. Pour la venue du Christ en vue d’un jugement, il n’y a pas pour nous de temps fixé. Ainsi Job : Je ne sais combien de temps je subsisterai et quand mon Créateur m’emportera. Et chez Luc 17, 20 : Le royaume de Dieu ne viendra pas de manière qu’on puisse l’observer. Et pour quelle raison n’y a-t-il pas à cette venue un temps qui soit fixé pour nous? Sans doute parce que le Seigneur a voulu que nous soyons toujours vigilants. Mais pour la venue du Christ dans la chair, un temps nous a été fixé. Ainsi Jérémie 23, 5 : Voici que des jours viennent où je susciterai à David un descendant juste; il règnera en roi et il sera sage.

         En troisième lieu, par «voici», nous avons l’habitude de comprendre la manifestation d’une chose. Il y a une venue de Dieu qui est cachée pour nous, à savoir, celle par laquelle il vient dans notre esprit, et cette venue-là ne peut pas être connue par une confirmation. D’où chez Job 9, 11 : S’il passe près de moi, je ne le vois pas; s’il s’éloigne, je ne m’en aperçois pas. Tandis que pour sa venue dans la chair, le Christ est venu de manière manifeste et visible. Chez Isaïe 52, 6 : C’est pourquoi mon peuple connaîtra mon nom, il saura que c’est moi qui dis : «Me voici!» Et Jean [le Baptiste] l’a montré du doigt quand il fut devant lui, en disant : Voici l’agneau de Dieu! Zacharie l’a bien montré par «voici» pour annoncer qu’il viendrait.

         En quatrième lieu, par «voici», nous entendons le réconfort apporté aux hommes, et cela de deux manières. Si un homme subit des désagréments de la part de ses ennemis et que ses ennemis lui sont soumis, il dit : «Voici!». D’où Lamentations 2, 16 : Mes ennemis ouvrent la bouche contre moi, et voici venir le jour que j’ai attendu. De même, quand un homme obtient quelque chose, il dit : «Voici!». Ainsi le Psaume : Voici qu’il est bon, qu’il est agréable que des frères habitent ensemble, etc. Nous avons obtenu ces deux choses par la venue du Christ : l’homme a été libéré des insultes des démons, et il se réjouit d’un espoir qui s’est réalisé. Ainsi Isaïe 35, 4 : Dites à ceux qui ont le cœur troublé : «Prenez courage, ne craignez point, voici votre Dieu; il amène la vengeance sur vos ennemis, il viendra lui-même, il vous sauvera.»

         Voyons maintenant les circonstances de sa venue. La venue d’une personne est recherchée, attendue ou annoncée avec solennité en raison de la grandeur de la personne, [par exemple], si c’est un roi ou un légat du seigneur pape, ou en raison de l’amitié et de la familiarité. Or, celui qui vient est notre roi, notre proche et notre ami. Pour cette raison, nous devons l’attendre avec solennité. Vous savez qu’un roi règne en vertu de son pouvoir, mais on n’appelle pas roi quiconque possède l’autorité du pouvoir, car quatre conditions sont requises pour que quelqu’un soit appelé roi, et si l’une d’entre elles fait défaut, il n’est pas appelé roi. Un roi, en effet, doit d’abord être unique; deuxièmement, il doit avoir un pouvoir plénier; troisièmement, un droit de justice étendu; et quatrièmement, l’équité de la justice.

         Premièrement, je dis qu’un roi doit être unique. Si dans un royaume il y a plusieurs seigneurs et si le pouvoir n’appartient pas à un seul, on ne parle pas de roi. Un royaume est donc comme une monarchie, et le Christ possède cette unicité. Ainsi, chez Ézéchiel 37, 22 : Un seul roi régnera sur eux tous. Il dit : Un seul roi, pour signifier que ce ne sera pas un étranger, un autre maître, mais que le Seigneur unique, le Fils avec le Père, sera notre roi. Le Christ dit : Le Père et moi nous sommes un, ce qui est contraire à la pensée d’Arius qui prétend qu’autre est le Père, autre le Fils. L’Apôtre dit : S’il y a beaucoup de dieux et beaucoup de seigneurs, pour nous, il y a un seul Dieu, un seul Seigneur (1 Corinthiens 8, 5).

         En deuxième lieu, un roi porte en lui la plénitude du pouvoir. Celui qui gouvernerait, non pas avec la plénitude du pouvoir, mais selon des lois [qui lui seraient] imposées, ne serait pas appelé roi mais consul ou podestat [potestas]. Or, il devait arriver qu’à la venue du Christ, la loi soit changée par Dieu pour ce qui est des lois cérémonielles. Ainsi, c’est le Christ lui-même qui peut établir la loi. Il dit donc : Il a été dit à vos pères : «Tu ne tueras pas.» Eh bien! moi, je vous dis, comme s’il disait : «Je possède le pouvoir, je peux établir des lois.» Ainsi, Isaïe 33, 22 : Le Seigneur est notre juge, notre législateur, lui-même viendra pour nous sauver. On lit que le Père a donné à son Fils tout pouvoir de juger. Le Seigneur est notre législateur et, par conséquent, il est notre roi. En Esther : Dieu tout-puissant, notre Seigneur, notre roi, en ton pouvoir sont placées toutes choses. Aussi le Fils dit-il : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

         En troisième lieu, un roi porte en lui la plénitude du droit de justice. Un père de famille possède la plénitude du pouvoir dans sa maison, mais il n’est pas considéré comme roi. De la même façon, celui qui possède un seul village n’est pas considéré comme roi, mais celui qui a pouvoir sur de nombreuses terres et sur une grande cité, celui-là est un roi. C’est ce que nous voyons dans celui qui vient à nous : toute créature lui est soumise, car Dieu est le roi de toute la terre, et il fallait que vînt quelqu’un qui eût un tel pouvoir, car, autrefois, c’est aux Juifs seulement que fut donnée la loi, et les Juifs étaient considérés comme le peuple qui appartenait à Dieu en propre. Or, il fallait que tous soient amenés au salut; aussi fallait-il qu’il y eût un roi de tous les hommes, qui pût sauver tous les hommes. Tel fut celui qui vint à nous. Le Psaume 2, 8 dit : Fais-m’en la demande, et je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine les extrémités de la terre.

         Quatrièmement, il faut qu’un roi possède l’équité, car, autrement, il serait un tyran. En effet, un tyran tourne à son propre profit tout ce qui se trouve dans son royaume, tandis que le roi ordonne son royaume en vue du bien commun. Dans les Proverbes 29, 4 : Un roi juste raffermit son territoire, celui qui est avide le ruine. Or, le Christ vient, non pas en recherchant son propre profit, mais le tien, car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. Et celui qui vient pour servir vient certes donner sa vie pour la rédemption de la multitude et pour mener les rachetés à la gloire éternelle, vers laquelle [nous souhaitons] qu’il nous conduise, etc.

Deuxième partie

            Voici que ton Roi vient à toi, plein de douceur.

         Nous avons dit[16] que, dans ces mots, nous pouvons voir la confirmation de la venue du Christ, quand il dit : Voici; en deuxième lieu, l’utilité de sa venue : Il est venu; en troisième et quatrième lieux, la manière dont il vient : Doux.

         Nous avons dit que, par ce que [le prophète] dit : Voici, nous pouvons comprendre quatre choses : d’abord, la confirmation de la chose; ensuite la fixation d’une limite de temps; troisièmement, la manifestation d’une chose, et, quatrièmement, le réconfort.

         À partir de la qualité de celui qui vient – qui est indiquée quand [le prophète] dit : Ton roi –, nous avons dit que la venue d’une personne est recherchée, attendue ou annoncée avec solennité en raison de sa grandeur, si c’est un roi ou un légat, ou en raison de l’amitié et de la familiarité, et que ces éléments se trouvent présents dans : Celui qui vient.

         Or, il faut considérer qu’il est lui-même roi de toute créature. Ainsi chez Judith 9, 12 : Créateur des eaux et roi de toute créature. Mais il est appelé «ton roi» – c'est-à-dire, le roi de l’homme –pour quatre raisons : premièrement, en raison de la ressemblance de son image; deuxièmement, en raison d’un amour particulier; troisièmement, en raison d’une sollicitude et d’un soin particuliers; et, quatrièmement, en raison de son association avec la nature humaine.

         En premier lieu, je dis donc que le Christ est appelé «ton roi», c’est-à-dire [le roi] de l’homme, en raison de la ressemblance de son image. Vous savez qu’on dit de ceux qui portent les insignes de roi, pour ainsi dire son image, qu’ils se rattachent d’une manière spéciale au roi; et, alors que toute créature est de Dieu, c’est cependant d’une manière plus spéciale qu’on considère comme créature de Dieu celui qui porte en lui l’image de Dieu, et celui-ci est l’homme. Ainsi, dans la Genèse 1, 26 : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. En quoi consiste cette ressemblance? J’affirme qu’elle ne s’applique pas en raison d’une ressemblance corporelle, mais en raison de la lumière intelligible de l’esprit. Or, en Dieu est la source de la lumière intelligible, et nous portons la marque de cette lumière. D’où, dans le psaume 4, 7 : La lumière de ton visage se lève sur nous, Seigneur. L’homme possède l’empreinte de cette lumière. Ainsi cette image a-t-elle été produite en l’homme, mais il arrive qu’elle a été retranchée et obscurcie par le péché. Le psaume 73[72], 20 dit : Leurs images, tu les réduis à rien. C’est pourquoi Dieu a envoyé son Fils pour restaurer cette image déformée par le péché. Efforçons-nous donc à nous réformer, selon ce que dit l’Apôtre, Éphésiens 4, 24 : … Vous dépouillant du vieil homme, revêtez l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu et qui est rénové à l’image de celui qui l’a créé. Et comment nous rénover? Assurément en imitant le Christ. Cette image qui, en nous, est déformée, est parfaite dans le Christ. Nous devons donc porter l’image du Christ. Ainsi, dit l’Apôtre, 1 Corinthiens 15, 49 : De même que nous avons porté l’image de ce qui était terrestre, portons aussi l’image de ce qui est céleste, et dans l’épître d’aujourd’hui : Revêtez le Christ, c’est-à-dire imitez le Christ. C’est en cela que consiste la perfection de la vie chrétienne.

         En deuxième lieu, le Christ est appelé : Ton roi, c’est-à-dire le roi de l’homme, en raison d’un amour particulier. C’est la coutume, dans une assemblée, que lorsque l’évêque aime les uns d’une manière plus spéciale que d’autres, on l’appelle leur évêque. Dieu aime tout ce qui existe, mais il aime les hommes d’une manière particulière. Ainsi Isaïe 63, 15 : Où est ton zèle, où est ta puissance, le frémissement de tes entrailles pour moi? Vous constatez que Dieu aime spécialement la nature humaine. Nous découvrons en effet qu’il y a plusieurs degrés dans la nature, mais nous ne voyons pas que Dieu transforme un degré inférieur de la nature en un degré supérieur de la nature, comme le degré d’une étoile en degré du soleil, ou comme le degré des anges inférieurs en degré des anges supérieurs. Mais Dieu a amené l’homme à un degré égal à celui des anges. D’où Luc 20, 36 : Les fils de la résurrection, les saints, seront égaux aux anges. Dieu aime donc les hommes d’une manière spéciale. Nous ne devons donc pas être ingrats envers un si grand amour, mais nous devons transporter totalement sur lui-même notre amour. Si le roi aimait un pauvre, le pauvre se considérerait comme misérable s’il ne rendait pas son amour au roi, selon ses possibilités. Le Seigneur, dans un amour infini, dit à l’homme : Mes délices sont avec les enfants des hommes (Proverbes 8, 31). Nous devons donc lui rendre cet amour en retour.

         En troisième lieu, le Christ est appelé : Ton roi, c’est-à-dire le roi de l’homme, en raison d’une sollicitude et d’un soin particuliers. Il est bien vrai que Dieu prend soin de toutes choses. Dans le douzième livre de la Sagesse 12, 13, [on lit] : Il prend soin de toutes choses. Il n’existe pas de chose si petite qu’elle soit soustraite à la Providence divine, car, de même qu’une chose vient de Dieu, ainsi l’ordre vient-il de Dieu, et la Providence est la même chose que l’ordre. Les hommes sont particulièrement soumis à la Providence divine. Ainsi dit le psaume 36[35], 7 : Les hommes et les bêtes, tu les sauves, Seigneur – il s’agit du salut corporel –, les fils d’Adam espèrent en l’abri de tes ailes. Et comment espèrent-ils? Je dis que non seulement les biens spirituels, mais aussi [les biens] éternels sont préparés par Dieu pour ceux qu’il conduit à la vie éternelle et, sur ce point, Dieu ne prend pas soin des autres [êtres]. L’Apôtre [dit] : Dieu ne prend pas soin des bœufs. Dieu ne permet pas qu’un acte humain n’ait pas été examiné à fond. Ainsi dans le livre de la Sagesse 12, 18 : Toi, dominant ta force, tu juges le péché avec modération.

         En quatrième lieu, le Christ est appelé : Ton roi, c’est-à-dire le roi de l’homme, en raison de son association avec la nature humaine. Deutéronome 17, 15 : Tu ne pourras pas faire roi quelqu’un d’une race étrangère, qui ne soit pas ton frère. En effet, dans cette prophétie, le Seigneur déterminait, à propos du Christ, qu’il en ferait un roi pour les hommes. Il n’a pas voulu qu’il soit d’une autre race, c’est-à-dire d’une autre nature, qu’il ne soit pas notre frère. Ainsi un apôtre dit du Christ : Il ne prend pas des anges, mais la semence d’Abraham (Hébreux 2, 16), en quoi l’on voit que l’homme est privilégié par rapport aux anges. Le Christ est roi des anges et il est homme, et non ange. Même les anges sont au service de l’homme. C’est ainsi que l’Apôtre [dit] : Tous [les anges] sont des esprits chargés d’un ministère (Hébreux 1, 14). Il a aussi fallu que le Christ soit un homme pour qu’il soit sauveur, car – dit l’Apôtre aux Hébreux (Hébreux 2, 11) – la sanctification et les sanctifiés ont la même origine; c’est parce qu’il est transpercé de compassion envers nos frères qu’il dit : J’annoncerai mon nom à mes frères (Psaume 22[21], 23).

         On voit maintenant clairement la manifestation de la venue et la condition de celui qui venait.

         Il reste à voir l’utilité de celui qui vient, qui est indiquée lorsque [le prophète] dit : Il vient à toi, c'est-à-dire qu’il n’est pas poussé par sa propre utilité, mais par la nôtre.

         Or, il vient pour quatre raisons : d’abord, il vient pour manifester la majesté divine; deuxièmement, pour nous réconcilier avec Dieu; troisièmement, pour nous libérer du péché; enfin, pour nous donner la vie éternelle.

         Premièrement, je dis que le Christ vient pour manifester la majesté divine. L’homme désire par-dessus tout connaître la vérité et, au premier chef, c’est au sujet de Dieu que la vérité est envisagée. Or, les hommes étaient dans une ignorance si grande qu’ils ignoraient ce qu’était Dieu. Les uns disaient qu’il était corporel, les autres disaient qu’il n’avait pas souci des êtres singuliers; c’est pourquoi le Fils de Dieu est venu pour nous enseigner la vérité. Ainsi, il dit en Jean 18, 37 : Je suis né et je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Et en Jean (1 Jean 4, 12) : Dieu, personne ne l’a jamais vu. C’est pourquoi le Fils de Dieu est venu pour que tu connaisses la vérité. Nos pères furent dans une si grande erreur qu’ils ont ignoré la vérité sur Dieu. Mais nous, grâce à la venue du Fils de Dieu, nous sommes ramenés à la vérité de la foi.

         En deuxième lieu, le Christ est venu pour nous réconcilier avec Dieu. Tu aurais pu dire : «À cause du péché, Dieu m’était hostile; c’était donc mieux pour moi de l’ignorer que de le connaître.» C’est pourquoi le Christ est venu, non seulement pour nous manifester la majesté divine, mais aussi pour nous réconcilier avec Dieu. Et l’Apôtre dit aux Éphésiens qu’en venant, il annoncera la paix à ceux qui sont proches comme à ceux qui sont loin. Et ailleurs, l’Apôtre dit : Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils (Romains 5, 10). C’est ainsi qu’à la naissance du Christ, les anges chantaient : Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Et, après la résurrection, le Seigneur apporte la paix à ses disciples en disant : La paix soit avec vous!

         En troisième lieu, le Christ est venu pour nous libérer de l’esclavage du péché. L’Apôtre dit : Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs. Celui qui commet le péché est esclave du péché (1 Timothée 1, 15). Et aussi : Si le Fils vous libère, vous serez réellement libres (Jean 8, 36). Et Luc 19, 10 : Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

         En quatrième lieu, le Christ est venu pour nous donner, en ce monde, la vie de la grâce et, dans [le monde] à venir, la vie en gloire. Ainsi, chez Jean 10, 10 : Moi, je suis venu pour qu’ils aient la vie – c’est-à-dire la vie de la grâce en ce monde-ci – et parce que le juste vit de la foi, qu’ils l’aient en abondance, c’est-à-dire la vie de la gloire dans la vie future, grâce à la charité. Ainsi Jean dit-il : Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères (1 Jean 3, 14). Vivons donc par les bonnes œuvres. De même, chez Jean 17, 3 : La vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus, le Christ.

         On voit maintenant clairement l’utilité de celui qui vient.

         Mais comment vient-il? Je dis qu’il vient plein de douceur, c’est-à-dire avec beaucoup [de douceur]. Dans les Proverbes 19, 12 : Tel le rugissement du lion, telle aussi la fureur du roi; telle sa joie, telle la rosée sur l’herbe. La mansuétude, c’est la colère apaisée. Maintenant, Dieu vient avec douceur, mais, dans l’avenir, il viendra avec colère. Ainsi Isaïe dit : Voici que le nom du Seigneur viendra de loin, comme brûlant de colère (Isaïe 30, 27). Et Job 35, 15 : Car sa colère ne sévit pas encore, ni son ardeur ne se venge. Maintenant, le Seigneur vient avec douceur et nous, c’est avec douceur que nous devons le recevoir. C’est pourquoi le bienheureux Jacques dit : Recevez avec douceur la parole inscrite en vous, parce qu’elle peut sauver vos âmes (Jacques 1, 21).

         Voyez : nous pouvons observer la douceur du Christ sur quatre points : d’abord, dans son comportement; en deuxième lieu, dans sa manière de corriger; troisièmement, dans son obligeant accueil de l’homme ; et, quatrièmement, dans sa passion.

         Premièrement, je dis que nous pouvons voir la douceur du Christ dans son comportement, parce qu’il fut tout entier pacifique; il ne rechercha pas de prétextes à disputes et évita tout ce qui pouvait provoquer des querelles. Ainsi dit-il : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matthieu 11, 29). Et en cela nous devons l’imiter. Montant à Jérusalem, le Christ s’assit sur un âne, qui est un animal doux, et non sur un cheval. Et il fut un fils soumis. Nous devons donc être doux. Ainsi, dans le Siracide : Mon fils, accomplis tes œuvres avec douceur et tu seras aimé au-delà de la gloire des hommes (Siracide 3, 17).

         Deuxièmement, la douceur du Christ apparaît aussi dans sa manière de corriger. Il subit beaucoup d’outrages de la part de ses persécuteurs, et cependant il ne leur répondait pas avec colère ou querelle. À ce sujet, [on lit] : À cause de la vérité et de la douceur, etc. (Psaume 45[44], 5). Augustin dit dans un exposé que, «lorsque le Christ parlait, la vérité était reconnue; quand il répondait à ses ennemis avec patience, on louait sa douceur». Dans le psaume 90, 17 : Sa douceur vient sur nous et nous serons corrigés. Et Isaïe 53, 7 : Il ne chicane pas et ne pousse pas de cris.

         Troisièmement, la douceur du Christ apparaît dans son obligeant accueil de l’homme. Certains hommes ne savent pas accueillir avec douceur. Mais le Christ accueillait les pécheurs avec bienveillance; il mangeait avec eux, les admettait à ses repas ou assistait à leurs repas, ce qui étonnait les Pharisiens qui disaient : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains? (Matthieu 9, 11). Il fut donc plein de douceur. Ainsi l’Église peut-elle dire de lui ce qui est dit dans le deuxième livre des Rois : Ta douceur m’a fait grandir (2 Samuel 22, 36). Ceux qui doivent gouverner les autres doivent donc être pleins de douceur.

         Enfin, la douceur du Christ apparaît dans sa passion, car, comme un agneau, il souffrit sa passion et, alors qu’il était insulté, il ne rendait pas l’insulte (Isaïe 53, 7). Cependant, il pouvait tous les livrer à la mort. Aussi dit-il dans Jérémie 11, 19 : Moi, comme un agneau qui est mené au sacrifice. Le bienheureux André a bien imité le Christ lui-même par sa douceur, lui qui, alors qu’il était placé sur la croix et que le peuple voulait l’en faire descendre, obtint par ses prières et ses supplications qu’ils ne le fassent pas descendre de la croix et qu’ils le suivent lui-même dans sa passion. Ainsi s’est accompli en lui [ce qui est dit] : C’était un homme fort doux, plus qu’aucun homme parmi le peuple. La douceur fait hériter de la terre. Ainsi, chez Matthieu 5, 4 : Heureux les doux : ils possèderont la terre, car il est digne de l’emporter sur nous lui qui, avec Dieu le Père et l’Esprit Saint, règne pour les siècles des siècles, etc.

3 – L'Esprit Saint qui ouvre le cœur

Sermon 11[17]

Emitte Spiritum tuum : Envoie ton Esprit

Sermon pour le jour de la Pentecôte

(Traduction par Charles Duyck, http://vsame.free.fr, 2005)

            Envoie ton Esprit et ils seront créés, et tu renouvelleras la face de la terre (Psaume 104[103], 30)

Préambule

         Il nous faut parler de Celui dont nul ne peut parler correctement et qui peut faire parler avec profusion, ou qui le fait [effectivement]. En vérité, sans lui nous ne pouvons pas parler correctement. Il ne faut pas s’étonner de ce qui est dit dans le livre de la Sagesse (9, 17) : Qui pourra connaître ta pensée – la vérité de Dieu – s’il n’envoie pas d’en haut son Esprit Saint? Sans le sens de la vérité, personne ne peut parler en vérité. C’est aussi l’Esprit Saint qui fait parler avec profusion. Ainsi, Grégoire dit : «Il rend sages ceux qu’il a remplis.» On voit cela clairement aujourd’hui, alors que les Apôtres furent remplis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en diverses langues (Actes 2, 4). J’invoque donc cet Esprit qui fait parler avec profusion, moi qui ai la bouche muette, pour qu’il m’accorde de parler, etc.

[Division du sermon]

            Envoie ton souffle et ils seront créés, etc.

         Aujourd’hui notre mère la sainte Église célèbre solennellement la mission du Saint-Esprit faite aux Apôtres, que le prophète demandait par l’esprit de prophétie en disant : Envoie ton souffle et ils seront créés, etc. Dans ces mots, nous pouvons considérer quatre choses : les caractères propres de l’Esprit Saint, sa mission, la qualité de celui qui est envoyé, et la matière qui reçoit cette puissance. [Le prophète] dit donc : Envoie! : voilà la mission; ton Esprit : voilà la personne qui est envoyée; ils seront créés et tu renouvelleras : tel est l’effet de celui qui est envoyé; la face de la terre : voilà la matière qui reçoit cet effet.

Première partie

[Les caractères propres de l’Esprit Saint]

         Je dis donc d’abord que les caractères propres de l’Esprit Saint sont indiqués lorsque[le prophète] dit : ton Esprit. Il faut noter ici que le mot «esprit» semble suggérer quatre traits : la finesse de sa substance, la perfection de sa vie, l’impulsion de son mouvement et le caractère secret de son origine.

         Premièrement, je dis que le mot «esprit» semble suggérer la finesse d’une substance. En effet, nous appelons d’habitude «esprits» les substances non corporelles; de même nous appelons «esprits» les corps subtils comme l’air et le feu. Ainsi, dans le dernier chapitre de Luc (24, 39) : Touchez-moi et constatez, car un esprit n’a ni chair ni os. Et ainsi l’esprit se distingue des choses qui ont une matière grossière, qui sont composées de chair et de corps.

         Deuxièmement, le mot «esprit» semble suggérer la perfection de la vie. En effet, aussi longtemps que les êtres vivants possèdent le souffle (spiritum), ils sont en vie, et, quand ce souffle disparaît, ils meurent. Le Psalmiste (104, 29) dit : Tu leur retires le souffle, ils expirent, et dans la Genèse 6, 17, on dit que [Dieu] appela vivante toute chair ayant un souffle de vie.

         Troisièmemenet, le mot «esprit» semble suggérer l’impulsion du mouvement. En effet, nous appelons ainsi les vents des «souffles» (spiritus). Et il est question de cela dans le psaume 107, 25 : Il parla et il fit lever un fort vent [spiritus] <de tempête. Les vents de tempête> font partie de leur sort. On dit aussi des hommes qu’ils agissent avec esprit quand ils font quelque chose avec élan. Isaïe 25, 4 : L’esprit des tyrans est comme l’ouragan qui assaille une muraille.

         Le mot «esprit» indique d’habitude une origine secrète, comme lorsque quelqu’un est incommodé et, ne sachant ce qui l’incommode, il l’attribue à un esprit. Dans Jean 3, 8 : L’Esprit souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas, etc.

         Cherchons les caractères propres de l’Esprit Saint en fonction de ces quatre traits, et, pour procéder selon l’ordre inverse, disons que l’Esprit est saint en raison de son origine secrète, en raison de l’impulsion de son mouvement, en raison de la sainteté de sa vie et en raison de la finesse de sa substance.

         Je dis que le premier caractère propre de l’Esprit Saint est son origine secrète. La foi enseigne et la raison persuade que toutes les choses visibles et changeantes ont une cause cachée. Quelle est-elle? Cette cause est Dieu. Ainsi, l’Apôtre dit (Hébreux 3, 4) : Celui qui a créé toutes choses, c’est Dieu. Il est bien établi que toute autre chose qui vient de Dieu a été créée par Dieu. Mais comment Dieu a-t-il créé toutes choses? Je dis que Dieu a tout créé, non par une nécessité naturelle, comme le feu brûle, mais par sa propre volonté. Le Psalmiste (115[114], 3) dit : Tout ce qu’il a voulu, [Dieu] l’a fait. L’ouvrier fabrique une maison par sa volonté et aussi par une nécessité ou un intérêt pressant, par exemple, celui de faire un gain ou d’habiter la maison. Mais Dieu a fait le monde sans intention intéressée, parce qu’il n’éprouve pas le besoin de nos biens. Pourquoi donc a-t-il fait le monde? Assurément, avec une intention d’amour, et non d’intérêt. Nous avons un exemple : l’ouvrier qui serait capable de concevoir une maison, alors qu’il n’en a pas besoin, mais parce qu’il aime la beauté de cette maison; cet amour de l’ouvrier ferait exister la maison. Mais quelles sont la cause et la source de la production des choses cachées? L’amour, assurément. Ainsi dans le livre de la Sagesse 11, 24 : Tu aimes toutes les créatures et tu n’as haï rien de ce que tu as fait. Et le bienheureux Denis dit que «l’amour divin ne s’est pas laissé lui-même sans descendance». L’Amour est l'Esprit Saint. Ainsi est-il dit dans la Genèse 1, 2, au début de la création, que l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux, à savoir, pour produire la matière et amener les choses à l’existence. Nous célébrons maintenant la fête de l’Esprit Saint, Esprit qui est le principe de l’existence de toutes choses. L’Esprit Saint a donc une origine secrète dont le caractère propre est l’amour.

         En deuxième lieu, l’Esprit Saint comporte l’impulsion du mouvement. En effet, dans le monde, nous constatons différents mouvements, naturels et volontaires, chez les hommes et chez les anges. D’où viennent ces différents mouvements? Il est nécessaire qu’ils viennent d’un certain premier «moteur», à savoir Dieu. Psaume 102[101], 27 : Tu les changeras et ils seront changés. Et Dieu meut par sa volonté. Mais quel est le premier «moteur» de la volonté? Assurément, l’amour. Et en quoi consiste l’opération de l’amour? Je dis que celui qui est mû par l’amour se réjouit de l’objet aimé et s’afflige de ce qui lui est contraire; ainsi dans Ézéchiel 1, 12 : Là où les portait l’élan de l’Esprit – c'est-à-dire l’inclination de l’amour divin –, ils se déplaçaient. Et à juste titre, tout ce qui existe dans le monde est-il mû par l’Esprit Saint, ce qui est indiqué dans Esther 6, 13, lorsqu’on dit : Il n’est personne qui puisse résister à ta volonté. Cet Esprit Saint, dont nous célébrons la fête, est le principe du mouvement de toutes choses. Or, dans le monde, certaines choses se meuvent par elles-mêmes, d’autres sont mues par d’autres. Celles qui possèdent la vie se meuvent par elles-mêmes, celles qui sont privées de vie sont mues par d’autres. Le principe du mouvement de toutes choses, c’est le vivant, ou plutôt la vie. Ainsi, l’Esprit Saint, en tant qu’il est le principe du mouvement de toutes choses, est la vie. Le Psalmiste 36[35], 10 dit : Auprès de toi est la source de la vie. Et parce qu’il est la vie, il donne la vie. Grand est donc l’Esprit Saint parmi tout ce qui est, se meut et vit. Ainsi dans les Actes 17, 28 : C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être. C’est pourquoi toutes choses reçoivent de l’Esprit Saint le mouvement et l’être.

         Troisièmement, si nous considérons dans l’Esprit Saint la finesse de sa substance, nous verrons que l’Esprit Saint est amour. De qui? [L’amour] de Dieu et de celui qui aime Dieu. C’est pour cette raison que l’Esprit Saint possède une substance fine. Et du point de vue de l’aimé, il y a l’amour dont Dieu aime Dieu, dont le Père aime le Fils. Ainsi dans la Sagesse 7, 22 : En elle, en effet – c’est-à-dire dans la sagesse de Dieu –, est l’esprit d’intelligence, qui fait que les hommes sont intelligents. En grec, «saint»[18] désigne la pureté. Il est vrai que l’amour dont l’homme aime les choses corporelles est impur : en effet, en aimant, celui qui aime s’unit par amour à l’objet aimé, et plus celui qui aime est mélangé à l’objet aimé, plus il contracte de l’impureté. De même que l’argent, quand il est mélangé à quelque chose d’impur, contracte une impureté, ainsi si ton esprit se mêle par amour aux choses inférieures, il contracte une impureté. Et quand [ton esprit] se mêle à une chose très élevée, alors on dit que l’amour est saint. Il y en a qui veulent se donner à Dieu et négligent le salut de leur prochain. Mais ce n’est pas ainsi que l’Esprit est saint. L’apôtre Paul s’est préoccupé du salut de ses proches, et il dit (1 Corinthiens 9, 19) : Je me suis fait tout à tous, pour les gagner tous. De même, certains ont de multiples facettes mais sont trompeurs. L’Esprit Saint n’est pas ainsi, mais il est multiple, de telle manière cependant qu’unique, il se donne à plusieurs. De même, [l’Esprit] est fin, car il fait en sorte que l’homme s’écarte des choses grossières et s’attache à Dieu. Le Psalmiste 27, 4 [dit] : Il est une seule chose que je demande au Seigneur, et ailleurs (73[72], 28) : Pour moi, mon bonheur est de m’attacher à Dieu.

         Quatrièmement, cet Esprit Saint, non seulement nous donne d’être, de vivre et de nous mouvoir, mais, bien plus, il nous rend saints; ainsi l’Apôtre [dit-il] aux Romains 1, 4 : Dieu en sa puissance selon l’Esprit de sanctification. Nul n’est saint si ce n’est parce que l’Esprit Saint le sanctifie. Et comment sanctifie-t-il? Je dis qu’il fait apparaître en ceux qu’il sanctifie chacune des choses qui ont été mentionnées, car ceux qu’il sanctifie, il les rend légers et leur fait mépriser les choses temporelles; ainsi, chez Jean (1 Jean 2, 15) : N’aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui. De même, à ceux qu’il sanctifie, il fait don de la vie éternelle; ainsi, dans Ézéchiel 37, 5 : Voici que je ferai entrer en vous l’Esprit, et vous vivrez. La vie spirituelle se réalise par l’Esprit Saint. L’Apôtre dit : Si vous vivez par l’Esprit, marchez selon l’Esprit (Galates 5, 16). L’Esprit Saint pousse également par son élan à bien agir ceux qu’il sanctifie. Isaïe 59, 19 : Il viendra comme un fleuve resserré que précipite l’Esprit du Seigneur. Il y en a qui sont paresseux, et ceux-là semblent ne pas être poussés par l’Esprit Saint. Ainsi, à propos de : Il vint du ciel un bruit, etc. (Actes 2, 2), la Glose dit : «La grâce du Saint-Esprit ignore les grands efforts des paresseux.» L’Esprit Saint ramène aussi à l’origine secrète par laquelle nous sommes unis à Dieu. Isaïe 63, 14 [dit] : L’Esprit du Seigneur te conduira vers ce que tu ignores, c’est-à-dire vers l’héritage céleste. Psaume 143[142], 10 : Que ton bon Esprit me conduira, etc.

         Le caractère propre de l’Esprit Saint est maintenant clair, ainsi que le fait          qu’il est l’origine de la vie, de l’être et du mouvement.

Deuxième partie

[La mission de l’Esprit Saint]

         En deuxième lieu, examinons le second point, c’est-à-dire la mission de l’Esprit Saint, qui est admirable et inconnue de nous, parce que l’Esprit Saint a été envoyé sans besoin de sa part, sans changement de sa part, sans abaissement et sans séparation.

         Premièrement, l’Esprit Saint a été envoyé sans nécessité de sa part. Quand quelqu’un est envoyé en quelque endroit pour que s’accomplissent certaines choses qui ne peuvent s’accomplir s’il n’y est pas envoyé, il s’agit d’une mission qui a lieu par nécessité. Mais tel n’est pas le cas dans la mission de l’Esprit Saint ; ainsi, en Siracide 15, 18, [il est écrit] : Il est tout-puissant, il voit tout. Quelle est donc la raison d’être de la mission de l’Esprit Saint? Je réponds : notre indigence; et le caractère nécessaire de cette indigence tient en partie à la dignité de la nature humaine, et en partie à sa déficience. En effet, la créature raisonnable l’emporte sur les autres créatures parce qu’elle peut atteindre à la jouissance (fruitio) de Dieu, ce que ne peut aucune autre créature. Ainsi dans les Lamentations 3, 24 : Tel est mon sort, dit le Seigneur à mon âme. Certains cherchent leur sort dans le monde, comme les honneurs, la dignité. Mais le Psalmiste (73, 28) dit : Pour moi, mon bonheur est de m’attacher à Dieu. Vous devez considérer que tout ce qui est mû vers une fin doit être mû par quelque chose qui le meut vers cette fin. Ce qui est mû vers une fin naturelle a quelque chose d’intérieur à [sa] nature pour le mouvoir; mais ce qui est mû vers une fin surnaturelle, à savoir, la jouissance de Dieu, doit avoir quelque chose de surnaturel pour le mouvoir. Or, à cela, rien n’a pu nous conduire, si ce n’est deux choses, car l’on n’est conduit à cette fin que par deux choses : la connaissance et l’amour. Une connaissance de ce genre est surnaturelle; ainsi, dans 1 Corinthiens 2, 9 : Ce que l’oeil n’a point vu, que l’oreille n’a point entendu, et qui n’est pas monté au coeur de l’homme, etc., et dans Isaïe 64, 3 : Jamais l’oreille n’a entendu ni l’œil n’a vu ce que toi, Dieu, tu as préparé pour ceux qui espèrent en toi. Tout ce que l’homme connaît, il le connaît pour l’avoir découvert ou pour l’avoir appris. La vue et l’écoute de l’enseignement servent à découvrir; et c’est pourquoi l’on dit : Ce que l’oeil n’a point vu ni l’oreille n’a entendu, pour montrer ce qui dépasse la connaissance humaine. Cela surpasse même le désir de l’homme; c’est pourquoi il est dit : Ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme. Comment donc l’homme est-il conduit à la connaissance de cela? Il fallait que les mystères du ciel soient révélés à l’homme, c’est-à-dire que l’Esprit Saint soit envoyé de manière invisible afin que le désir de l’homme soit mû à tendre vers ces [mystères]; aussi dit-il : L’oeil n’a point vu. Comment donc [le)] connaissons-nous? Dieu nous [l’]a révélé par son Esprit, car l’Esprit scrute tout, même les profondeurs de Dieu (1 Corinthiens 2, 10). Ainsi, dans le livre de la Sagesse 9, 17 : Qui pourra connaître ce que tu penses, si tu ne lui as pas donné la sagesse, et si tu n’as pas envoyé d’en haut ton Esprit Saint? L’Esprit Saint a donc été envoyé, non pas pour son propre besoin, mais pour le nôtre.

         [Deuxièmement], l’Esprit Saint [a aussi été envoyé] sans changement de sa part. Quand un messager est envoyé d’un lieu à un autre, c’est au prix d’un changement. Mais l’Esprit Saint a été envoyé sans changement de lieu, car il est le vrai Dieu, immuable. Ainsi, dans le livre de la Sagesse 7, 27, on dit : Restant la même, elle renouvelle tout. Comment donc l’Esprit Saint est-il envoyé? Il nous attire à lui et, en ce sens, on dit qu’il est envoyé, comme lorsque quelqu’un participe à l’écat du soleil, on dit que le soleil lui est envoyé. Il en est ainsi de l’Esprit Saint. Aussi, à propos de la Sagesse incréée, dit-on au livre de la Sagesse 9, 10 : Envoie-la du haut des cieux, du haut du trône de ta gloire, pour qu’elle m’accompagne. De même, dans Galates 4, 6 : Dieu a envoyé [en nos cœurs] l’Esprit [de son Fils] qui crie : «Abba, Père!» Ces missions se répandent à travers toutes les nations et vont vers les âmes saintes. Quand fut venue la plénitude des temps, le Fils de Dieu fut envoyé dans la chair; ainsi convenait-il que l’Esprit Saint fût aussi envoyé de manière visible, mais non qu’il fût assumé dans l’unité de la personne, comme ce fut le cas pour le Fils dans la nature humaine.

         [Troisièmement], l’Esprit Saint [a aussi été envoyé] sans abaissement de sa part. Les serviteurs sont envoyés par leurs maîtres parce qu’ils leur sont soumis. C’est ainsi que certains hérétiques croyaient que le Fils et l’Esprit Saint sont inférieurs parce qu’ils ont été envoyés par le Père. Mais cela n’est pas vrai. L’Esprit Saint nous rend libres; il n’est donc pas un esclave. Il est envoyé de son propre gré parce que l’Esprit souffle où il veut, et on dit qu’il est envoyé seulement parce que le Père est la source (auctoritas). Nous trouvons que l’Esprit Saint est envoyé parfois par le Père, parfois par le Fils. Les Grecs s’insurgent contre cela parce qu’ils disent que l’Esprit Saint procède seulement du Père, non pas du Fils[19], et ils s’y prennent d’une manière rudimentaire. En effet, quand le Fils parle de la mission de l’Esprit Saint, il relie le Fils au Père ou le Père au Fils. Il dit en effet, dans un passage de Jean 14, 26 : Le défenseur que le Père enverra en mon nom, et, en un autre passage (15, 26) : Lorsque viendra le Défenseur que je vous enverrai d’auprès du Père. La source (auctoritas) de son origine est donc le Père.

         [Quatrièmement], l’Esprit Saint [a aussi été envoyé] sans séparation, car l’Esprit d’unité répugne à la séparation; ainsi Ephésiens 4, 3 : Vous efforçant de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. L’Esprit Saint rassemble. Ainsi, en Jean 17, 11 : Afin qu’ils soient un en nous, par l’unité de l’Esprit Saint, comme nous sommes un. Cette union commence dans le présent par la grâce et sera achevée dans le futur par la gloire, à laquelle, etc.

Conférence du soir

            Envoie ton Esprit, etc.

Troisième partie

[Les effets de l’Esprit Saint]

         Aujourd’hui, nous avons parlé selon notre faiblesse des caractères de l’Esprit Saint et de sa mission. Il nous reste maintenant à parler des effets de l’Esprit Saint et de celui à qui il convient de recevoir ces effets.

         Et, pour autant que cela fait partie des paroles rappelées, il nous est donné de saisir deux effets de l’Esprit Saint, à savoir, la création et le renouvellement, lorsqu’il est dit : Ils seront créés et tu renouvelleras.

         Et si nous voulons entendre ces paroles au sens où la création comporte que les choses soient amenées à exister selon leur nature, alors l’Esprit Saint est le créateur de toutes choses, selon ce qui est évoqué dans Judith 9, 5 : Tu as envoyé ton Esprit et [tout] a été créé.

         Parlons maintenant d’une autre création. L’usage commun est bien établi de dire «créés» les êtres qui sont élevés à un état supérieur, comme [à l’état] d’évêque ou à une autre dignité. Ainsi, on dit de tous ceux qui sont élevés pour devenir fils de Dieu qu’ils sont créés, au sens de promus. Aussi le bienheureux Jacques 1, 18 [dit-il]: Afin que nous soyons comme les prémices de ses créatures. Le Seigneur a voulu instaurer une créature nouvelle; [on lit] dans le livre de la Sagesse 1, 14 : Dieu a créé toutes choses pour qu’elles existent – à savoir, selon leur existence naturelle –, et il a voulu les recréer, à savoir, pour qu’elles aient une existence selon la grâce. De cette recréation, les apôtres furent les prémices. De cette création, [il est dit] dans Galates 5, 6 : Dans le Christ Jésus, il n’y a ni circoncision, ni incirconcision, mais une créature nouvelle. Que signifie cette parole? Auparavant, il y avait les Gentils – et, pour cette raison, il dit «incirconcision»; ensuite, il y eut les Juifs circoncis, mais cette condition ne valait rien encore, s’ils n’étaient pas recréés par la grâce du Christ. Cette création est un effet de l’Esprit Saint.

         Vous devez savoir que cette recréation se produit par degrés : d’abord, pour ce qui est de la grâce de la charité; deuxièmement, elle se remarque par la sagesse de la connaissance; troisièmement, pour ce qui est de la concorde dans la paix; et, quatrièmement, pour ce qui est de la ferme constance.

         [Premièrement], de même que vous voyez que, lorsque les hommes sont amenés à l’existence, ils obtiennent d’abord de vivre, ainsi doit-il en être de l’existence selon la grâce. Mais par quoi l’homme vit-il dans une existence selon la grâce? Assurément, par la charité. Ainsi, chez saint Jean (1 Jean 3, 14) : Nous, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Quiconque n’aime pas son frère, quelles que soient les œuvres de bien qu’il accomplisse, est mort. La charité fait la vie de l’âme; en effet, de même que le corps vit par l’âme, ainsi l’âme vit-elle par Dieu, et Dieu habite en nous par la charité, comme le dit Jean (1 Jean 4, 16) : Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu, etc. Dans l’évangile d’aujourd’hui, [on lit] : Si quelqu’un m’aime, etc., jusqu’à : nous ferons [en lui notre demeure] (Jean 14, 23). Mais il n’aime pas Dieu parfaitement celui qui n’accomplit pas la volonté de Dieu, parce que «les amis aiment ou n’aiment pas la même chose». Grégoire [dit], dans l’homélie d’aujourd’hui : «La preuve de l’amour, c’est de montrer que tu agis.» Mais tu diras : «Je ne peux pas accomplir les commandements de Dieu.» Je réponds que, par tes propres forces, tu ne peux pas les accomplir, mais, avec la grâce de Dieu, tu le peux. Ainsi, il ajoute : Mon père l’aimera – il ne lui fera donc pas défaut – et nous viendrons à lui, c’est-à-dire que nous serons à ses côtés et nous lui donnerons les forces pour accomplir les commandements de Dieu. De cette charité en vue d’accomplir les commandements de Dieu, il est question dans Éphésiens 2, 10 : Nous sommes son ouvrage, ayant été créés dans le Christ Jésus pour des œuvres bonnes. D’où vient cette charité en nous? De l’Esprit Saint. Ainsi [dit] l’Apôtre (Romains 5, 5) : La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Qui participe à la lumière la reçoit du soleil. Ainsi celui qui possède la charité la reçoit-il de l’Esprit Saint. Envoie donc ton Esprit, ils seront créés, c’est-à-dire qu’ils entreront dans l’existence selon la grâce par la charité.

         [Deuxièmement], vous voyez que les hommes, lorsqu’ils deviennent plus aimés, progressent vers la connaissance de la volonté divine. Ainsi, selon un proverbe, «c’est le propre des amis que de n’avoir qu’un seul cœur», et Dieu révèle ses secrets à ses amis. C’est là le second degré de la création qui est le fait de l’Esprit Saint : par la sagesse, atteindre à la connaissance de Dieu. Ainsi, chez Jean 15, 15 : Je vous ai appelés mes amis parce que, tout ce que j’ai appris, etc.. La connaissance de la vérité vient donc de l’Esprit Saint. Dans l’évangile (Jean 14, 26), [il est dit] : Le défenseur, l’Esprit Saint, que mon Père enverra, etc. Autant que l’homme enseigne de l’extérieur, si l’Esprit Saint n’assiste pas de l’intérieur, cela ne lui sert à rien. Ainsi, dans l’évangile (Jean 14, 26) : L’onction vous enseignera tout. Et non seulement cet Esprit enseigne, mais, davantage encore, il incite. Je peux vous enseigner [quelque chose], mais vous ne [le] croyez pas ou ne voulez pas l’accomplir. Mais celui qui fait en sorte que vous croyiez et que vous accomplissiez ce que vous avez entendu, celui-là incite. C’est l’Esprit Saint qui accomplit cela, car il incline le cœur à approuver et à accomplir ce qu’il a entendu; ainsi le Seigneur [dit-il] : Tous ceux qui m’auront écouté et auront été enseignés par le Père, viendront à moi (Jean 6, 45).

         Le troisième degré de la création s’applique à la concorde dans la paix. Dans son épître, Jacques distingue entre la sagesse «terrestre» et la sagesse «d’en haut», et, traitant des caractères de la sagesse d’en haut, il dit (Jacques 3, 17) : En premier lieu, la sagesse d’en haut est pure; ensuite, [elle est] pacifique, humble, docile, etc. Tandis que la sagesse terrestre n’est pas pure, car elle laisse le désir [affectum] se corrompre par l’amour des biens terrestres; ainsi encore, dans l’épître canonique de Jude 1, 10 : Ce qu’ils connaissent, ils s’y corrompent. De même, [la sagesse terrestre] rend-elle les hommes d’humeur chagrine et querelleurs, tandis que la sagesse qui vient d’en haut consiste en ce qu’elle attire vers Dieu, parce qu’elle est pacifique, humble, etc. Les disputes proviennent de trois sources. Premièrement, lorsque quelqu’un manque de modestie; ainsi, dans les Proverbes 28, 25 : L’homme qui se vante et se gonfle excite les querelles. De même, certains sont obstinés dans leur jugement et ne se laissent persuader de rien, sinon de ce qu’ils ont dans la tête, tandis que la sagesse d’en haut est docile. De même aussi, la sagesse du monde ne permet pas à ses sages de consentir à quelqu’un d’autre, alors que la sagesse d’en haut consent à ce qui est bien. Elle est donc pacifique.

         Mais qui donne la paix? L’Esprit Saint, parce que Dieu n’est pas un Dieu de discorde mais de paix (1 Corinthiens 14, 33). Ainsi, Éphésiens 4, 3 : Vous efforçant de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. Le Seigneur exhorte à garder cette paix en disant dans l’évangile (Jean 14, 27) : Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix; ce n’est pas comme la donne le monde que moi je vous la donne. Il y a une double paix. L’une, dans le présent, par laquelle nous vivons de manière pacifique, de manière cependant à combattre les vices; c’est cette paix que Dieu nous laisse. Une autre paix existera dans l’avenir, sans combat, et c’est de cette paix-là que le Seigneur dit : Ce n’est pas comme le monde la donne que moi je vous la donne. Certains veulent la paix pour jouir de leurs biens, comme dans le livre de la Sagesse 14, 22 : Vivant dans un [état] de guerre violente sans le savoir, ils estimaient que de tels maux étaient la paix. Mais qu’est-ce que la vraie paix? Augustin dit : «La paix est la sécurité de l’esprit, la tranquillité de l’âme, la simplicité du cœur, le lien de l’amour, la communion de la charité.» Le mot «paix» a trois sens : par rapport à soi, par rapport au prochain et par rapport à Dieu. La paix est nécessaire pour soi-même, à savoir, pour que la raison ne soit pas infectée par les erreurs ou obscurcie par les passions; et c’est dans ce sens qu’Augustin dit : «La paix est la sécurité de l’esprit.» [La paix] doit aussi être une tranquillité du désir (affectus), et c’est en ce sens qu’il dit : «une tranquillité de l’âme»; de même, elle doit être une simplicité dans l’intention, et, sur ce point, il dit : «une simplicité du cœur». La paix par rapport au prochain est «le lien de l’amour» et la paix par rapport à Dieu est «une communion de charité». La paix nous est-elle très nécessaire? Certes oui. Le Seigneur a fait de la paix son testament, et ceux qui ne veulent pas être fidèles à ce testament ne peuvent percevoir entièrement son héritage. Ainsi ceux qui ne veulent pas garder la paix ne peuvent parvenir à l’héritage céleste. Mais quelqu’un pourrait dire : «Je veux bien la paix avec Dieu, mais pas avec mon prochain.» Cela ne peut être, comme l’a dit un saint : «Qui ne s’entend pas avec un chrétien ne peut pas être en paix avec le Christ.» Le troisième degré de la création est donc la concorde dans la paix, comme [le dit] Isaïe (57, 19) : J’ai créé sur tes lèvres la paix.

         Le quatrième degré [de la création] est une ferme constance. Et celle-ci vient bien de l’Esprit Saint, comme dit l’Apôtre dans Éphésiens 3, 16 : Qu’il vous donne par l’Esprit Saint la puissance qui vous confortera, etc. Et chez Ézéchiel 2, 2 : L’Esprit est entré en moi, et je me suis tenu debout. Et dans l’évangile (Jean 14, 27) : Que votre coeur ne se trouble ni ne craigne, etc. Et dans la Sagesse 2, 23 : Dieu a créé l’homme pour l’immortalité. Le premier effet de l’Esprit Saint est donc de créer.

         Le second effet de l’Esprit Saint est de renouveler, ce qui consiste en quatre choses : en fonction de la grâce qui purifie, en fonction de la justice qui se développe, en fonction de la sagesse qui illumine et en fonction de la gloire qui perfectionne.

         Le renouvellement par l’Esprit Saint se fait d’abord par la grâce qui purifie. Le péché est une certaine vieillesse de l’âme et l’homme n’est libéré de cette vieillesse que par la grâce qui justifie, par laquelle l’homme est lavé de ce péché; ainsi, l’Apôtre [dit] (Romains 6, 4) : Comme le Christ est ressuscité d’entre les morts, ainsi marchons nous aussi dans une vie nouvelle. D’où vient cette nouveauté? De l’Esprit Saint, comme le dit l’Apôtre à Tite 3, 5 : Il nous a sauvés, non en vertu d’œuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par un bain de régénération et de rénovation, etc. Grâce à ce bain, tous les péchés sont remis, et ainsi l’homme est renouvelé.

         Deuxièmememnt, le renouvellement consiste dans une justice qui se développe. Si quelqu’un marchait, s.il était fatigué et devenait épuisé, <et si ensuite il se reposait>, ses forces sembleraient renouvelées. Et quand l’homme peine à la tâche, il est renouvelé quand les forces lui reviennent pour travailler de nouveau. De ce renouvellement, Job 29, 20 dit : Ma gloire reverdira sans cesse, et mon arc reprendra sa vigueur dans ma main. La gloire des saints est le témoignage de leur conscience. L’homme est renouvelé quand il est résolu au combat contre les vices. Isaïe 40, 31 [dit] : Ils recevront des ailes comme des aigles, ils voleront et ne se fatigueront pas, à savoir, de courir dans la voie des commandements de Dieu. Mais qui fait cette course? L’Esprit Saint. Ainsi Isaïe 63, 13 : Il nous fit marcher à travers les abîmes sans trébucher, comme un cheval dans la steppe; l'Esprit du Seigneur fut leur guide.

         Troisièmement, le renouvellement se réalise par la sagesse qui illumine. Quand l’homme se met à connaître davantage les bienfaits de Dieu, il est renouvelé. De c renouvellement, il est dit dans l’épître aux Colossiens 3, 10 : Revêtez l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu. Le Christ est appelé un homme nouveau parce que nouvelle fut sa conception, non de la semence d’un homme, etc. Nouvelle fut sa naissance parce que sa mère fut vierge après l’enfantement. Nouvelle fut sa passion parce qu’il était sans péché. Nouvelle fut sa résurrection parce qu’elle fut instantanée et rénovatrice : en effet, dès qu’il ressuscita, il fut dans la gloire. Nouvelle fut son ascension, parce qu’il monta [u ciel] par sa propre puissance, et non par celle d’un autre, comme Énoch et Élie. C’est pourquoi [il est dit] dans le Siracide 36, 5 : Renouvelez les prodiges et reproduisez les merveilles. Et parce que tout est renouvelé par le Christ, nous utilisons des vêtements nouveaux dans l’Église lors des fêtes pour chanter au Seigneur un cantique nouveau (Psaume 96[95], 1), comme si on disait de celui qui renouvelle la propreté extérieure de son vêtement qu’il est renouvelé intérieurement en esprit par la grâce. L’Apôtre [dit] aux Colossiens 3, 9 : Débarrassez-vous du vieil homme, c’est-à-dire du vêtement des péchés, avec les actes qui lui sont propres, [revêtez] le vêtement des vertus qui ne manque pas d’actes, [et revêtez] l’homme nouveau, c’est-à-dire un esprit raisonnable, un homme nouveau qui sera renouvelé dans la connaissance de Dieu, etc. Vient ensuite : Revêtez l’homme nouveau, comme ci-dessus. Et dans l’épître aux Romains 13, 14 : Revêtez le Seigneur Jésus, le Christ. D’où vient cette sagesse? De l’Esprit Saint. Job 32, 8 [dit] : Comme je le constate, l’Esprit est dans l’homme et l’inspiration du Tout-puissant lui donne, etc.

         Quatrièmement, le renouvellement s’effectue par la gloire qui perfectionne, à savoir quand le corps sera renouvelé de la vieillesse de la peine et de la vieillesse de la faute; de ce renouvellement il est question dans Isaïe 65, 17 : Car voici que je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle. Et d’où vient ce renouvellement? De l’Esprit Saint; c’est lui qui est le gage de notre héritage et nous conduit à l’héritage du ciel. Celui qui a besoin d’être créé et renouvelé, il l’obtiendra de l’Esprit Saint.

Quatrième partie

[Les effets de l’Esprit Saint chez celui qui les reçoit]

         Qui donc reçoit cette rénovation? La face de la terre, c’est-à-dire le monde entier qui était autrefois rempli d’idolâtrie; aujourd’hui, le Seigneur a donné aux apôtres les dons des charismes. Isaïe 27, 6 : Ceux qui s’avancent avec élan – c'est-à-dire avec celui de l’Esprit Saint – rempliront la face de la terre de la descendance de Jacob. Et la face de la terre, c’est l’esprit humain, car, de même que nous voyons corporellement par le visage, de même voyons-nous spirituellement par l’esprit, comme dans Genèse 2, 7 : Dieu forma l’homme de la poussière du sol et il mit dans ses narines un souffle de vie. Or, pour que l’esprit humain reçoive ce renouvellement, il doit avoir quatre qualités : il doit être pur, ouvert, droit, stable et ferme.

         À propos du premier point, il est dit dans Matthieu 6, 17 : Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, à savoir, par des larmes de componction; alors tu pourras recevoir le renouvellement de l’Esprit Saint. Le Psalmiste [dit] (51[50], 12) : Ô Dieu, crée en moi un coeur pur!

         En deuxième lieu, le visage de l’esprit doit être découvert et ouvert. Le prophète [dit] : Il avait le visage couvert de graisse (Job 15, 27). Certains ont le visage de l’esprit obscurci par les ténèbres de l’ignorance. Job 23, 17 : La nuée n’a pas recouvert mon visage, et l’Apôtre (2 Corinthiens 3, 18) : Mais nous, à visage découvert – à savoir, du désir des choses terrestres –, réfléchissant comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image par la clarté, etc.

         En troisième lieu, le visage de l’esprit doit être directement tourné vers Dieu, d’où dans Tobie 3, 12 : Vers toi, Seigneur, je tourne mon visage, vers toi je lève les yeux. Comment tournons-nous le visage vers Dieu? Par une intention droite, et nous atteignons ainsi au renouvellement de l’Esprit Saint. Ainsi est-il dit dans l’évangile de Luc 11, 13 : [Le Père] donnera l’Esprit à ceux qui le lui demandent. De même, si vous [avez le visage] tourné par l’obéissance, il donnera l’Esprit Saint à ceux qui lui obéissent. De même, nous devons aussi tourner notre visage vers notre prochain, d’où chez Tobie : Ne détourne pas ton visage de ton prochain. C’est pourquoi les apôtres, parce qu’ils étaient [obéissants et tournés vers leur prochain], reçurent l’Esprit Saint.

         Quatrièmement, le visage de l’esprit doit être ferme. Au sujet d’Anne, la mère de Samuel, on lit : L’aspect de son visage n’a pas changé de toutes sortes de façons. Et ainsi elle reçut l’Esprit Saint. Job 11, 15 [dit] : Alors tu pourras lever ton front, etc. À ceux-là est donné l’Esprit Saint, comme dans l’évangile : Comme il mangeait [avec eux], il leur commanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d’attendre ce qui avait été promis, etc. S’ils étaient partis, ils n’auraient pas reçu l’Esprit Saint. Ainsi chez Matthieu 10, 22 : Celui qui persévérera sera sauvé. Nous demandons au Seigneur, etc.

III – LA MARCHE VERS LA BÉATITUDE

1 – Accueillir la parole de Dieu

Sermon 12

Exiit qui seminat : Un homme sortit pour semer

(Traduction par Dominique Pillet, juin 2005)

Bref préambule

Le semeur est sorti semer sa semence», Luc 8, 5.

Puisque notre sermon est sur les semailles spirituelles, invoquons celui qui effectue les semailles, Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui il appartient de rendre capables les serviteurs de ces semailles, pour qu’il me donne quoi dire, etc.

Introduction : Le semeur est sorti

«Le semeur est sorti etc.»

(Notre) sainte mère l’Eglise est une vigne et un champ, car les fruits spirituels de l’Eglise, qui sont les œuvres de justice, sont vin et pain; vin parce qu’ils réjouissent, «car le vin réjouit», dans le Psaume 103, 15, et dans les Proverbes 13, 9 : «La lumière des justes réjouit»; ils sont pain car ils fortifient, Psaume 103, 15 : «Et que le pain fortifie le cœur de l’homme», et dans les Proverbes 12, 12 : «La racine des justes ne sera pas ébranlée».

De cette vigne et de ce champ il y a un seul agriculteur, à savoir le Christ. «Moi», dit-il, «je suis la vraie vigne», en tant qu’homme, «et mon Père est l’agriculteur», et moi en tant que Dieu je suis l’agriculteur avec lui, c’est-à-dire que, comme dit Augustin, cet agriculteur est la Trinité tout entière qui plante cette vigne et ce champ, d’où Jérémie 2, 21 : «Moi je t’ai plantée (comme) vigne sélectionnée et toute semence».

Bernard dit : «Semons l’exemple pour les hommes par des œuvres bonnes et ouvertes», d’où : «Qu’ainsi brille votre lumière devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres, etc.» (Matthieu 5), c’est, par soupirs cachés et choses de ce genre qui sont connues d’eux seuls, grande joie pour les anges de Dieu à propos d’un seul pécheur faisant pénitence etc., Luc 15, 17. De là disait l’Apôtre aux Romains 12, 17 : «Prévoyant le bien non seulement devant Dieu mais aussi devant les hommes». Il a dit «devant Dieu», c’est-à-dire devant ceux qui se tiennent près du visage de Dieu, car il leur plaît suprêmement de nous voir priant en secret ou ruminant quelque psaume ou faisant cette sorte de chose.

Semez, vous aussi, car beaucoup avant vous ont semé. O race d’Adam, combien ont semé en toi et quelle précieuse semence! Combien périras-tu mal et à combien juste titre, si périt en toi tant de semence en même temps que le travail des semeurs! A quelle perdition seras-tu livrée par l’agriculteur, si en toi périssent toutes choses! La Trinité tout entière a semé dans notre terre, les anges et les apôtres ont semé également, les martyrs et les confesseurs ont semé, et les vierges. Du ciel le Père a semé la paix, le Fils la vérité, le Saint-Esprit la charité. Les anges aussi ont semé, car, quand d’autres tombaient, eux sont restés. Les martyrs ont ouvertement semé le courage, les confesseurs la justice qu’ils ont suivie dans toute leur vie, les vierges la tempérance car elles ont foulé aux pieds la concupiscence.

Et il y a ici trois choses à considérer :

I quelle est cette semence,

II qui est le semeur,

III la nature et la qualité de ces semailles.

Première partie : (La semence)

Donc d’abord il faut noter quelle est cette semence. Mais nous ne pouvons dire que cette semence soit autre chose que ce que dit le Seigneur : «La semence, c’est la parole de Dieu»(Luc 8, 11). Notez qu’il dit clairement»sa semence», (celle) du Fils de Dieu. Celle-ci est la bonne semence. Celle qui n’est pas sa semence, c’est la mauvaise semence dont (parle) Isaïe 17,(10-11); l’ivraie, comme il est dit dans l’Evangile.

Il faut considérer avec soin que c’est cette semence qui préserve du péché. D’où dans l’(épître) canonique 1 Jean 3, 9 : «Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, car la semence de Dieu est en lui».

Mais comment pouvons-nous savoir si c’est la semence de Dieu? Voici de quelle manière nous savons si une certaine semence est la semence de cette plante; nous le savons de trois façons :

parce que cette semence provient de cette plante;

parce qu’elle est contenue en elle;

parce qu’elle produit cette même plante.

 

Donc la semence du Christ vient du Christ, parce qu’elle est apparue aussi dans le Christ et qu’elle rend semblable au Christ, ou parce qu’elle mène au Christ. C’est pourquoi la semence du Christ est ce qui vient de lui, ce qui est en lui et ce qui va à lui.

Voyons à propos du 1°. Je dis que c’est la semence de quelque plante parce qu’elle vient d’elle, d’où Genèse 1, 11 : «Que la terre produise l’herbe verte faisant semence selon son espèce». Mais quelle semence vient du Seigneur Jésus? Je dis que c’est la parole de sagesse qui vient de lui. D’où Siracide 1, 5 : «Une source de sagesse, la parole de Dieu dans les hauteurs». Donc ce qui concerne la sagesse céleste qui est dans les hauteurs, c’est la parole de sagesse ou semence de Dieu.

Mais saint Jacques 3, 15 dit qu’»il est une sagesse qui ne vient pas d’en haut et qui est terrestre, animale, diabolique».

La sagesse terrestre est celle qui met tout son zèle à rassembler des biens terrestres. Donc s’il t’est proposé une parole incitant à rassembler des biens terrestres, ce n’est pas la semence de Dieu.

De plus, la sagesse animale est celle qui applique tout son zèle à suivre la volupté du corps. Si donc un tel enseignement t’est proposé, ce n’est pas la semence de Dieu et tu ne dois pas le croire. Il est dit en Malachie 2, 15 : «Que cherche cet être unique? Où est la semence de Dieu.[20]«

Mais quelle est la science diabolique? Job 41, 25 dit que «lui-même est roi au-dessus de tous les fils d’orgueil». Donc la sagesse dont tout le zèle mène à s’enorgueillir est diabolique. Donc si quelqu’un te propose un tel enseignement, ce n’est pas la semence du Christ. L’apôtre dit : «Ma parole, ma prédication, ne vient ni de l’erreur ni de l’immondice». (1 Thessaloniciens 2, 3).

De quelle qualité (est) donc la sagesse qui est dans les hauteurs, sagesse dont la source est la parole de Dieu dans les hauteurs? Saint Jacques dit 3, 17 : «La sagesse qui est d’en haut est d’abord pudique, puis pacifique, elle ne provoque pas de dissensions». Donc ce qui provoque des dissensions et qui est contre la paix et la sagesse d’en haut, n’est pas semence de Dieu; et certes, chaque fois qu’un enseignement induit à la droiture des vertus, c’est l’enseignement du Christ, mais quand (il induit) à corrompre le bien, ce n’est pas l’enseignement du Christ. D’où dans les Proverbes «quelque chose mais pas pervers» (Proverbes 22, 5).

Donc, d’abord, est semence de quelque chose ce qui en vient.

Deuxièmement, est semence de quelque chose ce qui est dedans, d’où Genèse 1, 11 : «Que la terre produise l’herbe verte faisant son fruit dont la semence soit en lui-même». Donc quel que soit l’enseignement qui est dans le Christ, il est semence de Dieu. Psaume 109, 3 : «Dans la splendeur des saints, dès le sein, avant l’étoile du matin, je t’ai engendré». Les splendeurs des saints sont les clartés des vertus. Toutes les clartés des vertus dérivent du fils de Dieu comme la copie de l’original, «en effet en lui sont cachés tous les trésors de sagesse et de science etc.».

Mais tu pourrais dire : cela ne vaut pas pour moi, car je ne peux voir le Verbe dans son éternité.

C’est pourquoi il est suffisant pour nous qu’ait été prévu que ce Verbe s’est fait homme et nous montre cet exemple de tout son enseignement, d’où Jean 1, 14 :»Le Verbe s’est fait chair etc.».

Augustin : «La sagesse de Dieu elle-même, dans l’homme qu’elle a emporté, s’est faite exemple pour les hommes de revenir en haut et pour les anges d’y demeurer». Donc si quelqu’un vient te proposer un enseignement dont l’original n’est pas dans le Christ, il n’est pas semence de Dieu.

Jovinien est venu à Rome et a prêché que le mariage était à égalité avec la virginité, mais le Christ a voulu avoir une mère vierge, il l’a choisie, et le disciple qu’il a aimé le plus était vierge aussi.

L’hérétique Vigilance a prêché en Gaule que l’état des riches donnant des aumônes était à égalité avec la pauvreté. Cet enseignement n’est pas dans le Christ qui pour nous s’est fait pauvre.

Augustin, dans le livre Du combat chrétien, dit : «Il ne manque pas de cette perversité celui qui regarde, aime et scrute les dits et faits de cet homme en qui le fils de Dieu s’est offert en exemple de vie. C’est pourquoi tous, hommes et femmes de tout âge et de toute condition, ont volé ensemble vers l’espérance de la vie éternelle. Les uns, négligeant les choses temporelles, volent vers les divines, les autres le cèdent aux vertus de ceux qui font cela et louent ce qu’ils ne peuvent accomplir; mais quelques-uns murmurent et sont tourmentés par trop d’envie : ceux qui, bien que paraissant catholiques, ne cherchent dans l’Eglise que leur avantage, ou les hérétiques qui cherchent la gloire dans le nom même du Christ».

Et st Grégoire dit : «Ils sont quelques-uns dans l’Eglise qui non seulement ne font pas le bien, mais persécutent le bien dans les autres et détestent chez les autres ce qu’eux-mêmes négligent de faire. Leur péché contre l’Esprit Saint ne vient pas de la faiblesse ou de l’ignorance, mais d’ un zèle sûr».

Troisièmement, nous savons si c’est la semence de quelque (plante) si elle mène à cette même (plante). La semence d’un arbre a la vertu de produire un arbre semblable, d’où Genèse 1, 11 : «Que la terre produise l’herbe verte et faisant semence selon son espèce». La vertu générative de l’espèce demeure dans la semence, Jean 10, 35 : «(La loi) a appelé dieux ceux à qui le discours de Dieu fut adressé». Quand tu entends la parole de Dieu avec l’oreille, que tu l’aimes avec le cœur, que tu l’accomplis par les œuvres, alors le discours de Dieu t’a été adressé. Mais il est vrai que la vie des saints est outragée, d’où dans le livre de la Sagesse 5, 4(-5) : «Nous, insensés, considérions leur vie comme une folie et leur fin comme sans bien. Voici, comment ont-ils été comptés parmi les fils de Dieu? [21]» Suite (Sagesse 5, 6) : «Donc nous avons erré hors du chemin de la vérité».

J’accepte la conclusion.

Donc tu dois imiter Jésus-Christ pour te l’assimiler. D’où Augustin, Du combat chrétien : «Si tu as une haute opinion de toi-même, ne dédaigne pas d’imiter celui qui est appelé Fils du Très-Haut; si tu as peu d’estime pour toi-même, ose imiter les pêcheurs et les publicains qui imitèrent le Christ».

Donc c’est clair pour le point I, à savoir la semence.

Deuxième partie : (Le prédicateur est le semeur qui sort)

Reste maintenant à parler du deuxième point, à savoir le semeur, puisqu’il est dit : «Le semeur est sorti semer».

Qui est celui qui est sorti? Certes par l’autorité c’est le Christ, par le service ce sont tous les docteurs dont (parle) Isaïe 32, 20 : «Heureux vous qui semez sur les eaux».

Ce semeur - le Christ - qui voulut semer, est sorti. Il faut donc que certains prédicateurs s’en aillent. Mais il y a une différence entre le Christ et eux. Car le Christ est sorti en une seule sortie pour enseigner d’où, quand et vers où le prédicateur devait sortir. Le Christ est sorti du sein secret du Père. «Moi», dit-il, «je suis sorti du Père», non qu’il ait quitté le Père, mais parce qu’il est devenu visible, «et je suis venu dans le monde», quand il fut là, c’est alors qu’il apparut visible.

Mais quand? Le matin, car il est dit dans l’Evangile que «le maître de maison sortit au petit matin conduire les ouvriers à sa vigne».

(1° Le prédicateur sort de la faute)

Or il est nécessaire pour un prédicateur de sortir en une double sortie.

- D’abord sortir de l’état de faute, car le prédicateur ne doit pas prêcher aux autres ce qu’il ne fait pas lui-même. Psaume 49, 16 : «Dieu a dit au pécheur : Pourquoi commentes-tu ma justice etc. (toi qui détestes la règle et rejettes mes paroles derrière toi)?». Que prêches-tu qu’il ne faut pas voler, si tu voles? Ni commettre l’adultère, si tu le commets? Donc nous devons sortir de la faute. D’où l’Apôtre : «Sortez du milieu d’eux et séparez-vous de leur condition et ne touchez à rien d’impur» (2 Corinthiens 6, 17).

Mais où devons-nous aller en sortant du péché? Assurément vers le Christ, c’est-à-dire vers la Passion du Christ. D’où l’Apôtre (Hébreux 13, 13) : «Pour aller vers lui, sortons en-dehors du camp en portant son opprobre», c’est-à-dire sa croix. L’Apôtre dit que «le vieil homme a été crucifié avec (lui), pour que le corps de péché soit détruit[22]«(Romains 6, 6).

Quand devons-nous sortir? Le matin, car il est dit : «Dans l’épreuve lève-toi le matin» (Siracide 2, 1), et ailleurs : «Ne tarde pas à te tourner vers le Seigneur et ne diffère pas etc.» (Siracide 5, 7), et en Siracide 21, 1 : «Tu as péché? Ne recommence pas».

(2° Le prédicateur sort du monde)

- Une autre sortie nécessaire au prédicateur est la sortie du monde, qui est signifiée en Jean 4, 28 ss, où il est dit que «la femme laissa sa cruche» et vint annoncer le Christ. Expliquant cela, Augustin dit que qui veut prêcher doit laisser sa cruche, c’est-à-dire les désirs mondains, du moins affectivement, de façon à ne les aimer ni affectivement ni effectivement. De cette sortie le Seigneur dit en Genèse 12, 1 à Abraham : «Quitte ta terre et ta parenté et la maison de ton père», c’est-à-dire quitte tout ce qui est terrestre et qui peut être aimé, «et viens dans la terre que je t’aurai montrée». Il dit cela clairement, car la loi ne conduisait personne à la perfection et la voie des conseils n’avait pas encore été montrée, c’est pourquoi le Seigneur dit à celui qui avait observé les préceptes : «Une seule chose te manque, si tu veux être parfait, va etc.». «Je suis venu sur la terre» : certes c’est une terre de vision ou de contemplation qui est l’état religieux.

Mais quand devons-nous venir dans cette terre? Le matin, c’est-à-dire dans la jeunesse. Psaume 5, 5 : «Le matin je me préparerai pour toi et je verrai etc.». Le texte de Jérôme porte «je contemplerai». Isaïe 50, 4 ss : «Le matin il éveille mon oreille, je l’écouterai comme un maître. Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je ne contredis pas». Or le Seigneur ayant l’autorité, le maître ayant la sagesse m’a ouvert l’oreille en venant à lui.

Tu diras : Je ne le ferai pas, car on me dirait : «Malheureux, enfant insensé!»

Contre quoi dit Isaïe 51, 7 : «N’ayez pas peur des injures des hommes et ne craignez pas les insultes». Augustin : «Qu’ils se réjouissent, les enfants qui font vœu de continence».

Tu diras : J’ai les paroles, mais pas le modèle.

Qu’il vienne au milieu, le saint enfant Benoît qui laissa ses parents et ses biens temporels, laissa sa nourrice, fit sagement retraite et gagna les lieux secrets du désert.

Si cela ne te suffit pas, que vienne au milieu le davantage bienheureux enfant Jean-Baptiste de qui (il est question) en Luc 1, 80 : «L’enfant Jean grandissait et se fortifiait et il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation».

Si cela ne te suffit pas, que vienne au milieu le très bienheureux enfant Jésus qui, quand il avait douze ans, à l’insu de ses parents resta et fut trouvé au milieu des docteurs.

Mais tu diras : Trois choses me montrent pourquoi je ne dois pas sortir du monde dans l’enfance.

1° La première est qu’il faut parvenir peu à peu à la perfection, car personne n’arrive au sommet instantanément.

Mais, mon très cher, au moins dans la vieillesse il te faut arriver à la perfection. L’Apôtre : «Portons-nous vers le parfait» (1 Corinthiens 12, 31). Certains veulent devenir militaires, d’autres forgerons etc., mais il n’y a personne qui n’aspire à quelque état, s’il veut être parfait dans cet état, sans y aspirer dès l’enfance. Donc depuis le début de ton âge, commence à sortir du monde, car dans la mesure où l’homme progresse, il grandit toujours, et ce à quoi nous sommes habitués dès la jeunesse, nous le faisons facilement. C’est pourquoi il est dit dans les Lamentations 3, 27 : «Il sera bon pour l’homme de porter (le joug dès sa jeunesse)», et dans les Proverbes 22, 6 : «(Instruis)le jeune homme selon ses dispositions etc.».

Mais tu diras : «La jeunesse et le plaisir», comme il est dit dans l’Ecclésiaste 11, 10, «sont vanité».

Je dis que ce livre a été fait par mode de conclusion et a deux conclusions, une de sages et une de sots. La conclusion des sots est : «Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse etc.» (Qohélet 11, 9); elle est suivie d’une autre conclusion : «Ne suis pas tes désirs; si tu donnes à ton âme ses désirs, ils te livreront à tes ennemis pour leur joie». Autre est la conclusion des sages : «Souviens-toi de ton créateur dans ta jeunesse» (Qohélet 12, 1).

2° Mais tu diras : Autre chose me montre pourquoi je ne veux pas quitter le monde dès la jeunesse. Je ne sais si cela vient de l’Esprit Saint, que le saint projet ne se trouve pas habituellement chez les enfants.

Mais l’Esprit Saint tient du Père et du Fils la liberté de souffler où il veut, et toi tu veux lui barrer la route? Ambroise : «Cet Esprit n’est pas enfermé dans le temps qui passe, ni délimité par la mort, ni éclos d’un ventre». Grégoire : «Je veux considérer quel artiste est cet Esprit Saint et dans ma contemplation même je suis défaillant, puisqu’il emplit (David) l’enfant cithariste et le rend psalmiste, il emplit le bouvier pinceur de sycomores et le rend prophète (Amos 7, 14), il emplit l’enfant abstinent etc.», ce que tu as dans l’homélie de Pentecôte et ailleurs dans le sermon sur le Saint-Esprit.

Tu diras : Cela ne vient pas du Saint-Esprit, que des enfants quittent le monde, car beaucoup d’enfants se convertissent, mais ne persévèrent pas en religion, donc si cela venait de Dieu, ils resteraient dans l’Ordre.

Fais attention à toi, parce que si tu comprends de travers, tu donnes voie aux manichéens.

Manès dit que ce n’est pas Dieu qui a fait les choses corruptibles, et que ce qui vient de Dieu ne se dissout pas; et l’hérétique dit que la grâce qu’on a eue une seule fois ne peut être perdue.

A cela il faut donner la solution suivante : les ouvrages de Dieu sont bien corruptibles. Oui, quelqu’un reçoit la grâce d’entrer en religion, mais le Seigneur ne lui donne pas le don de persévérer, et ce qui est dit («ce qui vient de Dieu ne se corrompt pas») est vrai, parce que le conseil de Dieu ne se corrompt pas mais demeure pour l’éternité.

3° Mais tu diras : Autre chose me montre pourquoi dans l’enfance je ne veux pas quitter le monde. Je suis un enfant, je ne peux porter les armes.

Les armes de la vie religieuse ne sont pas les armes de Saül, mais (celles) de David, c’est-à-dire du Christ. Les armes de Saül sont les observances de l’ancienne loi qui sont des armes lourdes, d’où saint Pierre : «C’est un fardeau que ni nous ni nos pères n’avons pu porter». Les observances de la nouvelle loi et de la religion sont des armes légères, d’où le Seigneur : «Mon joug est doux et mon fardeau léger».

C’est donc le matin que nous devons quitter le monde et venir au Christ.

Mais quel sera pour nous le fruit? Assurément, l’obtention du royaume des cieux, d’où le Seigneur dans l’Evangile : «Laissez les petits enfants venir à moi, car le royaume des cieux appartient à leurs pareils».

(3° Le prédicateur sort de la contemplation)

«Le semeur est sorti etc.»

Aujourd’hui nous avons parlé de la semence et des deux sorties du semeur.

Il reste maintenant à parler de la troisième sortie du semeur, c’est-à-dire du prédicateur, car le prédicateur doit sortir du secret de la contemplation vers le lieu public de la prédication, car le prédicateur doit puiser d’abord dans la contemplation ce qu’ensuite il répand dans la prédication. D’où Isaïe 12, 3(-4) : «Vous puiserez les eaux dans la joie», c’est-à-dire de la contemplation, «aux sources du sauveur», c’est-à-dire à la sagesse divine, «et alors vous direz ce jour-là :», c’est-à-dire quand vous puiserez, «Louez le Seigneur etc.». Cette sortie est très semblable à la sortie du Sauveur, du secret du Père à la visibilité du lieu public, d’où dans le Cantique 7, 11 : «Je suis à mon bien-aimé et vers moi se tourne etc.», à savoir dans le secret de la contemplation. Par deux choses l’âme se tourne vers Dieu : par l’oraison dévote et par la contemplation, et Dieu se tourne vers l’âme par locution interne. C’est pourquoi il dit (Cantique 6, 3) : «Mon bien-aimé est à moi et moi à lui». Mais est-ce que nous serons toujours ici? Non, c’est pourquoi il est dit (Cantique 7, 12) : «Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs», c’est-à-dire à la prédication publique, «attardons-nous», c’est-à-dire par la véhémence de la prédication, «dans les villages», c’est-à-dire parmi les hommes disposés à la prédication. Notez (que) l’expression «attardons-nous» signifie une certaine familiarité de Dieu avec le prédicateur; «sortons», moi en inspirant et toi en prêchant.

Quand sortirons-nous? C’est le matin qu’il nous faut partir aux vignes, et de la manière dont le Christ est sorti le matin, d’où dans l’Evangile : «Il sortit au petit matin conduire les ouvriers à sa vigne». Il est dit que le Christ est sorti à trois moments : à 9 heures du matin, à midi, à 3 heures. Et Grégoire dit que le fait qu’il conduit les ouvriers le matin signifie qu’il convertit les enfants dans leur premier âge. Il est dit dans l’Ecclésiaste 11, 6 : «Le matin, sème ta semence, et le soir, que ta main ne cesse pas». «Le matin» représente l’enfance et «le soir» la vieillesse. Certains disent qu’il ne faut pas prêcher aux enfants, mais «Le matin, sème ta semence» dit le contraire. D’autres disent qu’il ne faut pas prêcher aux vieux, mais «Le soir, que ta main ne cesse pas» dit le contraire. Il faut prêcher et aux enfants et aux vieux, car «Vous ne savez pas si ceci ou cela naît, ni lequel des deux est meilleur».

Tu diras : Il ne faut pas appeler ce genre de personnes, ni les amener à la vie religieuse, selon la sentence du Seigneur, qui dit : «Vous parcourez mer et continent pour faire un seul prosélyte etc.» (Matthieu 23, 15).

Voyez quel est le sens du fait que certains parcourent mer et continent pour convertir les autres. Cela est louable. D’où le Seigneur : «Allez dans le monde entier, prêchez l’Evangile à toute créature» (Marc 16, 15). Cela est aussi annoncé par Isaïe 27, 6, qui dit :»Ils entreront avec élan en venant de Jacob et rempliront de semence la face du monde [23]».

Qu’est-ce à dire : «Vous le faites fils de la Géhenne deux fois plus que vous» (Matthieu 23, 15)? De qui faut-il comprendre cela?

C’est expliqué de deux façons par les saints : d’abord (il s’agit) des juifs et des scribes de l’ancienne loi ayant une situation. Et pourquoi le font-ils fils de la Géhenne deux fois plus qu’eux-mêmes? Ce n’est pas qu’ils aient péché en convertissant les autres, c’est que par de mauvais exemples ils amenaient autrui à pécher. Mais pourquoi dit-il : «Deux fois plus que vous»? Chrysostome dit que le disciple pèche plus sûrement quand il voit le maître pécher, et que, de même que le prédicateur est condamnable qui montre de mauvais exemples de vie, de même est louable celui qui montre de bons exemples de vie. Autre est le sens de l’autorité, selon ce qu’explique Jérôme à propos des pharisiens et des scribes qui dans l’ancienne loi convertissent les autres à la circoncision : ceux-ci pèchent doublement, parce qu’ils quittent la loi du Christ et parce qu’ils veulent être circoncis.

Tu diras : Il est bon de prêcher aux enfants pour qu’ils quittent le siècle et viennent au Christ dans la vie religieuse, mais il n’est pas bon de les attirer ou allécher par des bénéfices temporels, puisque le Canon dit qu’il ne faut pas attirer les juifs à la foi par des menaces, des terreurs et des bénéfices.

Mais le Canon ne dit pas de ne pas les allécher par des caresses. Il y a deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau. Dans l’Ancien Testament, Dieu promettait des promesses temporelles, promises aux tout-petits qui sont alléchés par les bienfaits. «Si vous voulez bien», dit-il, «et si vous m’écoutez, vous mangerez les biens de la terre». Pourtant certains dans le peuple furent spirituels, comme David qui adhérait à Dieu pour lui-même, c’est pourquoi il disait : «Il est bon pour moi d’adhérer à Dieu etc.». Et aussi : «J’ai demandé une seule chose au Seigneur, je la réclamerai etc.». De même dans le Nouveau Testament, certains sont parfaits qui ne veulent pas être alléchés par les choses temporelles, d’autres sont des hommes imparfaits qu’il faut allécher aussi par les choses temporelles, c’est pourquoi on fait des distributions dans l’Eglise pour qu’ils soient conduits par la main à venir aux offices. Même s’ils n’y vont pas à cause de cela, ils sont rendus plus amicaux et viennent plus volontiers.

Tu diras : Il est permis d’attirer les enfants à la religion, mais pas de les engager.

Pourquoi pas?

Tu diras : Parce que beaucoup d’engagés font demi-tour.

Je dirai ce que dit l’Apôtre : «Est-ce que leur incrédulité anéantira la foi?» (Romains 11, 20). Sous-entendu : non! Si quelqu’un s’est détourné de la vie religieuse, les autres n’en doivent pas moins s’engager à la vie religieuse. Le Christ a appelé beaucoup de disciples, et beaucoup ont reculé. Philippe a appelé Simon, le mage, mais celui-ci a reculé.

Il y a deux filets : un où certains sont traînés à la vie éternelle, et dont il est parlé en Jean 21, 11 : «Le filet était plein de gros poissons»; un autre où certains sont traînés à la vie religieuse et en celui-ci sont traînés des bons et des méchants, des prévus et des prédestinés. Sur celui-ci il y a un endroit qui dit dans l’Evangile : «Le royaume des cieux est semblable à un filet qu’on jette dans la mer et qui rassemble des poissons de toute espèce etc.». (Matthieu 13, 47)

Tu diras : Beaucoup sont entrés, sont sortis, sont restés dans le monde et ont été de bons évêques et de bons archidiacres.

Quelqu’un ne peut être un bon évêque s’il n’accomplit pas un vœu qu’il a fait. Un évêque des Cévennes avait fait vœu d’entrer en religion, et le pape dit : «Il ne peut avoir bonne conscience s’il ne renonce à l’épiscopat et n’entre en religion».

Donc il est permis qu’un prédicateur appelle des enfants, les attire et les engage dans la vie religieuse.

Pour la semence et la sortie du semeur, c’est clair.

Troisième partie : (Les semailles)

Restent à voir les semailles elles-mêmes, sur lesquelles il y a deux choses à dire :

1° les obstacles aux semailles,

2° le fruit des semailles.

1° Pour le premier point, il faut noter qu’il y a trois obstacles aux semailles de la part de ceux à qui on sème :

1) la disposition vaniteuse,

2) la dureté du cœur,

3) la concupiscence ou l’avidité.

1) Le premier obstacle aux semailles, disais-je, est la disposition vaniteuse. Certains ont le cœur si vain et si prêt à pécher que dès qu’un péché leur est suggéré, ils y consentent; c’est d’eux que (parle) le Psaume 4, 3 : «Fils d’hommes, jusqu’où s’alourdiront vos cœurs, (pourquoi ce goût du rien, cette course au mensonge)?». Et comme ils sont vains et mondains, parce qu’ils promettent ce qu’ils ne peuvent résoudre, de tels hommes offrent à tout péché leur cœur facile à séduire, et sont représentés par la route où la semence ne fructifie pas. Isaïe 51, 23 : «Tu as fait de ton corps une terre, comme une route pour ceux qui passent». Sur cette route, la semence ne peut fructifier ni grandir, d’où en Ezéchiel 33, 31(-32) : «Ils écoutent tes paroles et ne les mettent pas en pratique, car ils les tournent en chansons de leur bouche», ils disent : ‘Celui-ci parle bien, celui-là mal’, «et leur cœur suit la cupidité, et tu es pour eux comme un poème en musique, chanté avec des sons doux et agréables, et ils écoutent tes paroles et ne les mettent pas en pratique.»

Il y a un double danger quand la semence est semée au bord de la route : elle est piétinée, et elle est mangée par les oiseaux. Ainsi la semence de la parole de Dieu est piétinée par les mauvais exemples des compagnons, et mangée par les mauvaises suggestions des démons, et ainsi le fruit est perdu. C’est pourquoi il est dit dans le Psaume 88, 42 : «Tous les passants du chemin l’ont pillé etc.».

2) Le deuxième obstacle est que la semence ne fructifie pas quand elle est semée sur la pierre. Les pierres sont choses dures, compactes, qui sont contenues dans leurs propres limites. Qui n’a d’amour que pour soi-même a le cœur dur, et «son cœur demeurera dur jusqu’à la fin». Si elle est semée dans un lieu dur, la graine ne fait pas de racines profondes. Ainsi certains prennent une bonne résolution, mais ils ont le cœur dur et donc elle ne dure pas longtemps. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] : «Mais toi, à cause de ta dureté et de ton cœur impénitent, tu thésaurises pour toi la colère au jour de la révélation du juste juge».

3) Le troisième obstacle qui ne permet pas à la semence de fructifier, est la concupiscence ou l’avidité. L’homme entend la parole de Dieu, la met dans son cœur, envoie de profondes racines. Survient la concupiscence, ou l’avidité de posséder une chose : elle met par terre tout ce que l’homme avait pensé de bien. Ceux-là sèment dans les ronces. C’est contre eux que parle le Seigneur en Jérémie 4, 3 : «Défrichez-vous une jachère et ne semez pas dans les ronces». Ceux qui veulent semer enlèvent les ronces, et toi, tu dois enlever toute concupiscence ou avidité, comme l’Apôtre qui dit : «Je châtie mon corps et je le réduis en esclavage». Les passions de l’âme sont appelées «ronces», parce que de même que les ronces déchirent le corps, de même les passions de l’avidité déchirent l’âme. Dans la Genèse 3, 17s il est dit : «Maudite soit la terre à cause de toi! (…) elle produira pour toi épines et chardons». C’est à cause du péché de notre premier père.

Voilà donc les obstacles à la fructification de la semence.

2° Il arrive aussi que la terre où on sème soit bonne, et alors elle rend un triple fruit : trente pour un, soixante pour un, cent pour un.

Quand rend-elle cent pour un? Je dis que quand les hommes entendent la parole de Dieu, elle produit un triple fruit.

En effet certains se convertissent, de sorte qu’ils obtiennent le fruit qui est le strict nécessaire, c’est le fruit de trente pour un. Le nombre trente vient de trois fois dix. Tu as la foi en la Trinité, dans les dix commandements de la loi, Matthieu 19, 17 : «Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements». Ainsi tu as obtenu trente pour un. Et le Seigneur, pour montrer que le fruit de trente pour un était nécessaire au salut, voulut être baptisé dans sa trentième année et là, la Trinité tout entière apparut, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, l’Esprit Saint sous la forme de la colombe, comme il est dit en Luc 3, 21 s.

D’autres vont plus loin et se tournent vers l’état suprême de perfection par la voie de la pénitence après avoir commis des péchés, et ils produisent soixante pour un. Le nombre soixante vient de six fois dix. Six est un nombre parfait. Au nombre dix des commandements, il faut ajouter le nombre six des conseils, et alors tu as produit soixante pour un.

Il est vrai qu’il y a plus encore : certains produisent un fruit plus grand. Ils se convertissent à l’état de perfection non seulement par la voie de la pénitence mais par la voie de l’innocence et produisent le centuple. Les calculateurs savent que jusqu’à cent ils comptent avec la main gauche, mais ils comptent cent avec la main droite. Par la gauche on entend les choses temporelles, par la droite les spirituelles. C’est pourquoi on dit que ceux qui sont à droite connaissent seulement les choses spirituelles et rien de ce qui est temporel, et ils produisent le centuple. On lit qu’»Isaac sema cette année-là dans cette terre-là et récolta le centuple», Genèse 26, 12. Matthieu 13, 8 dit : «Ainsi ils portent du fruit à 30 pour un» (Glose interlinéaire : «La foi en la Trinité dans le cœur des élus»), «et à 60 pour un» (Glose interlinéaire : «La perfection d’ une bonne œuvre, car en six jours les ornements du monde furent achevés»), «et à cent pour un», la bénédiction perpétuelle, car à cent on passe de la main gauche à la main droite quand on compte avec les doigts. Matthieu 13 est aussi commenté ainsi dans la Glose : «trente se rapporte au mariage, soixante aux veuves, cent qui est désormais à droite, et la droite (se rapporte) à la virginité». Et plus loin : «Ou bien la bonne terre produit du fruit au centuple : les martyrs, soit par le dégoût de la vie soit par le mépris de la mort; et à soixante pour un : les vierges, à cause de la tranquillité du chemin», car elles ne combattent pas l’accoutumance de la chair, en effet le repos après la bataille est habituellement accordé aux sexagénaires; trente pour un : les gens mariés, car c’est l’âge des combattants et c’est là qu’ils ont à soutenir la plus grande lutte pour ne pas être dominés par la concupiscence.

Les conseils ne sont pas donnés pour faire obstacle aux commandements, or c’est un commandement que tu ne te parjures pas, donc celui qui te conseille de ne pas jurer, fait que tu t’éloignes du parjure. Et pareil pour les autres. Ainsi les conseils sont des ruses pour garder les commandements. Donc celui qui en état d’innocence poursuit l’état de perfection, porte du fruit au centuple. C’est pourquoi dans l’Evangile de Matthieu 19, 29 : «Celui qui quittera père ou mère etc., recevra le centuple», c’est-à-dire possédera tout un tas de biens spirituels dans le présent, et dans le futur la vie éternelle, à laquelle il veuille nous conduire. Etc.

Première leçon inaugurale à l’année universitaire[24]

Hic est liber : Voici le Livre!

(Traduite par Marie-Louise Évrard, 2004)

Première partie

[La richesse de l’Écriture Sainte]

         Selon Augustin (La Doctrine Chrétienne, IV), l’homme instruit «doit s’exprimer de manière à enseigner, à charmer, à émouvoir» : à enseigner les ignorants, à charmer ceux qui s’ennuient, à convaincre les paresseux. Ces trois fonctions, le langage de l’Écriture Sainte les remplit de la manière la plus complète.

         En effet, elle enseigne de manière sûre les réalités éternelles par sa vérité, Psaume 119[118], 89 : Ta parole, Seigneur, demeure pour l’éternité. Elle charme avec douceur par son utilité, Psaume 55[54], 22 : Combien douce ton éloquence en ma gorge! Elle convainc de manière efficace par son autorité, Jérémie 23, 29 : Est-ce que mes paroles ne sont pas comme le feu, dit le Seigneur? Et c’est pourquoi l’Écriture Sainte, dans le passage mentionné, se recommande par trois raisons : d’abord, par l’autorité avec laquelle elle touche, quand elle dit : Voici le livre des commandements de Dieu; deuxièmement, par la vérité éternelle avec laquelle elle instruit, quand elle dit : Et c’est une loi qui est faite pour l’éternité; troisièmement, par l’utilité avec laquelle elle attire, quand elle dit : Tous ceux qui la possèdent parviennent à la vie.

         Or, l’autorité de cette Écriture se montre efficace pour trois raisons. D’abord, par son origine, parce que son origine est Dieu. Il dit ainsi : [Voici le livre] des commandements de Dieu. Baruch 3, 32 : Celui-ci a trouvé toute voie de la connaissance; Hébreux 2, 3 : Ce qu’il avait entendu raconter par le Seigneur a été confirmé pour nous par ceux qui l’ont entendu. Il faut croire sans se tromper Celui qui en est l’auteur, d’une part, en raison de la condition de sa nature, car il est la Vérité, Jean 14, 6 : Je suis le chemin, la vérité et la vie; d’autre part, en raison de la plénitude de [sa] connaissance, Romains 11, 33 : Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu!; enfin, en raison de la puissance des paroles, Hébreux 4, 12 : Vivante est la parole de Dieu et efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants.

            En deuxième lieu, elle se montre efficace en raison de la nécessité qu’elle impose, Marc 16, 16 : Celui qui ne croira pas sera condamné, etc. La vérité de l’Écriture Sainte est donc proposée par mode de commandement. [L’auteur] dit ainsi : [Le livre] des commandements de Dieu. Assurément, ces commandements régissent l’intelligence par la foi, Jean 14, 1 : Croyez en Dieu, croyez aussi en moi; ils façonnent les sentiments par l’amour, Jean 15, 12 : Voici mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés, ce qui nous pousse à l’action et à l’exécution : Fais cela et tu vivras!

         En troisième lieu, elle se montre efficace en raison de l’unité des paroles, parce que tous ceux qui ont transmis la doctrine sainte ont enseigné la même chose, 1 Corinthiens 15, 1 : Soit moi-même, soit ceux-là, nous avons prêché ainsi, et ainsi vous avez cru. Et cela nécessairement, parce que tous ont eu un seul maître, Matthieu 23, 8 : Unique est votre maître. Ils ont eu un seul Esprit, 2 Corinthiens 12, 18 : Ne sommes-nous pas poussés par le même Esprit? De plus, [ils ont eu] un seul cœur, Actes 4, 32 : La multitude des croyants n’avaient qu’une seule âme et un seul cœur en Dieu. Et ainsi, en signe d’unité de l’enseignement, il est dit au singulier : Voici le Livre! La vérité de cette doctrine de l’Écriture est immuable et éternelle. D’où il découle : Et cette loi est pour l’éternité. Luc 21, 33 : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.

         Cette loi demeure pour l’éternité pour trois raisons : premièrement, en raison du pouvoir du législateur, Isaïe 14, 24 : Le Dieu des armées a décrété et qui pourra l’annuler? En deuxième lieu, en raison de son caractère immuable, Malachie 3, 6 : Moi, je suis Dieu et je ne change pas. Nombres 23, 19 : Le Seigneur n’est pas comme l’homme pour qu’il mente, ni un fils d’homme pour qu’il se rétracte. En troisième lieu, en raison de la vérité de la loi, Psaume 119[118], 86 : Tous les commandements sont vérité. Proverbes 12, 19 : La langue sincère est affermie pour toujours. 3 Esdras 4 : La vérité demeure et s’affermit pour l’éternité.

            Or, cette Écriture est de la plus grande utilité, Isaïe 48, 17 : Moi, je suis le Seigneur qui t’enseigne ce qui t’est salutaire. Conséquence : Tous ceux qui la détiennent parviendront à la vie. Et ceci pour une triple raison. La première est la vie de la grâce à laquelle dispose la Sainte Écriture, Jean 6, 63 : Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. Par cette vie, en effet, vit l’Esprit de Dieu, Galates 2, 20 : Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. La deuxième est la vie de justice qui consiste dans les œuvres, vers laquelle mène l’Écriture Sainte, Psaume 119, 93 : Je n’oublierai pas tes justifications dans l’éternité, parce que tu m’as vivifié en elles. La troisième est la vie de la gloire que promet l’Écriture Sainte et vers laquelle elle conduit, Jean 6, 68 : Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle. Du même, 20, 30 : J’ai écrit ceci afin que vous croyiez et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Deuxième partie

[Les parties de l’Écriture Sainte]

         Par ailleurs, l’Écriture Sainte nous emmène vers cette vie d’une double manière : en ordonnant et en aidant. En ordonnant, à travers les commandements qu’elle propose, ce qui se rapporte à l’Ancien Testament, Siracide 24, 23 : Moïse nous a confié la loi. En aidant, par le don de la grâce que le législateur octroie avec largesse, ce qui se rapporte au Nouveau Testament, Jean 1, 17 : La loi a été donnée par l’intermédiaire de Moïse, la grâce et la vérité sont le fait de Jésus, le Christ.

         Ainsi, toute l’Écriture est principalement divisée en deux parties, c’est-à-dire en Ancien et Nouveau Testament. Ces deux divisions sont abordées en Matthieu 13, 52 : Tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux. Et Cantique 7 : Tous les fruits, les neufs et les vieux, mon bien-aimé, je les ai gardés pour toi.

         Or, l’Ancien Testament se divise en fonction de la doctrine des commandements. En effet, il existe un double commandement : un qui oblige et un autre qui avertit. Le commandement qui oblige est le commandement du roi qui peut punir les contrevenants, Proverbes 20, 2 : Comme le rugissement du lion, ainsi est la crainte du roi. Mais le commandement qui avertit est celui du père qui doit instruire, Siracide 7, 23 : Qui sont tes fils? Instruis-les. Le commandement du roi est double : l’un, par lequel il établit la loi ; l’autre, par lequel il pousse à l’observance de la loi établie, qu’il avait coutume de promulguer par ses hérauts et ses messagers. Et ainsi, on distingue trois commandements : ceux du roi, du héraut et du père.

         Et l’Ancien Testament se divise en trois parties selon ces trois (commandements), selon ce que dit Jérôme dans le prologue du livre des Rois. La première partie est contenue dans la loi, qui est comme le commandement proposé par le roi lui-même, Isaïe 33, 22 : Le Seigneur est notre roi, le Seigneur est notre législateur. La deuxième est contenue dans les prophètes qui furent comme les messagers et les hérauts de Dieu, parlant au peuple de Dieu au nom de Dieu, et le poussant à l’observance de la loi, Aggée 1, 13 : Aggée, prophète du Seigneur, parle! La troisième partie est contenue dans les hagiographes, qui, inspirés par l’Esprit Saint, ne parlent cependant pas au nom du Seigneur, mais comme d’eux-mêmes. C’est pourquoi ils sont appelés hagiographes en tant qu’écrivains sacrés, ou en tant qu’ils écrivent des choses sacrées, selon le sens d’agios, sacré, et graphia, écriture. Et ainsi, les commandements qui y sont contenus ont un caractère pour ainsi dire paternel, comme il apparaît dans Proverbes 6, 20 : Mon fils, observe les commandements de ton père, etc.

         Cependant, Jérôme établit une quatrième sorte de livres, c’est-à-dire les apocryphes : le mot vient de apo, qui veut dire «très», et cryphon, qui veut dire «obscur», parce qu’on doute du contenu ou des auteurs. Or, l’Église catholique a reçu certains livres au nombre des Saintes Écritures, au sujet desquels on a des doutes sur le contenu, mais non sur les auteurs. Non pas qu’on ignorerait qui furent les auteurs de ces livres, mais parce que ces hommes ne furent pas d’une autorité reconnue. C’est pourquoi ils ne tiennent pas leur force de l’autorité des auteurs, mais plutôt de leur réception par l’Église. Cependant, puisque le même mode de langage s’observe chez eux et chez les hagiographes, c’est la raison pour laquelle ils sont pris en compte en même temps qu’eux pour le moment.

         Par ailleurs, la première partie, qui comprend la loi, se divise en deux parties, selon que la loi est double : publique et privée. La loi privée est celle qu’on impose à l’observance d’une personne ou d’une famille. Et pareille loi est contenue dans la Genèse, ainsi qu’il apparaît par le premier commandement donné à l’homme, Genèse 2, 17 : Tu ne mangeras pas du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal. Et à Noé, Genèse 9, 4 : Vous ne mangerez pas la viande avec le sang, et à Abraham, Genèse 17, 9 : Tu observeras mon alliance, toi et ta race après toi, de génération en génération. Par contre, la loi publique est celle qui est donnée au peuple. En effet, la loi divine a été confiée au peuple des Juifs par un intermédiaire, parce que le peuple n’était pas capable de la recevoir directement de Dieu, Deutéronome 5, 5 : Moi, je fus votre médiateur entre vous et le Seigneur; Galates 3, 19 : La loi est édictée par le ministère des anges et l’entremise d’un médiateur. Et ainsi, on remarque un double degré dans la législation. Le premier par lequel la loi parvient du Seigneur au médiateur, et cela concerne trois livres, à savoir : l’Exode, le Lévitique et les Nombres. C’est pourquoi, on dit fréquemment dans ces livres : Dieu parla ainsi à Moïse, etc. Le second degré est celui par lequel la loi est exposée au peuple par un médiateur, et cela se rapporte au Deutéronome, comme cela est clair par le fait qu’au début de celui-ci, il est dit : Moïse parla, etc. Mais les trois livres mentionnés se distinguent selon trois éléments en fonction desquels le peuple devait être organisé : premièrement, selon les commandements pour ce qui concernait l’équité du jugement, et cela est fait dans l’Exode; en deuxième lieu, selon les sacrements pour ce qui concernait l’administration de la chose publique, et cela est fait dans le livre des Nombres.

         Par ailleurs, la deuxième partie, qui est celle des prophètes, se divise en deux parties, en fonction des deux choses qu’un messager doit faire. En effet, il doit d’abord exposer le bienfait (accordé) par le roi, afin que les hommes soient incités à obéir, et il doit proposer l’énoncé de la loi. Les prophètes ont exposé au peuple un triple bienfait divin : d’abord, l’acquisition de l’héritage, et cela se trouve dans Josué, dont il est dit en Siracide 46, 1 : Josué était courageux à la guerre; en deuxième lieu, la destruction des ennemis, et cela se trouve dans le livre des Juges, destruction dont il est question dans le Psaume 83, 10 : Qu’il leur arrive comme à Madiane et à Sisara; en troisième lieu, l’élévation du peuple, laquelle est double : privée, celle d’une personne, et il est question de cela dans Ruth ; et publique, celle de tout le peuple, allant jusqu’à la dignité royale, et il est question de cela dans le livre des Rois, (bienfait) à propos duquel des reproches leur sont faits dans Ezéchiel 16, 14 : Tu es devenue remarquablement belle. Ainsi, selon Jérôme, ces livres prennent place au rang des prophètes. Dans les autres livres communémant attribués à des prophètes, les prophètes ont établi les préceptes divins en vue de l’observance de la loi. Et cela se fait d’abord d’une manière générale : c’est le cas des prophètes majeurs, qui étaient envoyés à tout le peuple et incitaient à l’observance de toute la loi; et d’une manière particulière, et c’est le cas des prophètes mineurs, qui étaient envoyés pour des raisons diverses auprès de groupes particuliers, comme Osée vers les dix tribus, Joël vers les aînés d’Israël, Jonas aux Ninivites et ainsi des autres. Or, les prophètes majeurs se divisent selon les éléments par lesquels ils ont poussé le peuple à observer la loi, à savoir, par l’adulation en faisant miroiter les bienfaits; par la crainte, sous la menace des châtiments; par l’accusation, sous le reproche des péchés. Bien que ces trois éléments se retrouvent chez chacun des prophètes, cependant, c’est Isaïe qui, principalement fait jouer la flatterie, [qu’on retrouve l’adulation]; on dit de celui-ci : Sir 48, 18 : Il a consolé ceux qui pleuraient dans Sion. Jérémie, par contre, pratique la menace; c’est pourquoi il est dit : Par son zèle, il a fait disparaître des troupes d’hommes belliqueux, Jérémie 3§, 29. Mais Ézéchiel accuse et fait des reproches, Ezéchiel 16, 3 : Ton père est amorite et ta mère, hittite.

         Pourtant, on peut faire une autre distinction en disant qu’Isaïe annonce principalement le mystère de l’Incarnation : c’est pourquoi on le lit dans l’Église pendant le temps de l’Avent. Jérémie, lui, (annonce) le mystère de la Passion : c’est pourquoi on le lit pendant le temps de la Passion. Ezéchiel (annonce) le mystère de la Résurrection : c’est pourquoi son livre se termine par la résurrection des corps et le rétablissement du temple. Quant à Daniel, compté au nombre des prophètes du fait qu’il a prédit des choses à venir par un esprit prophétique, bien qu’il n’ait pas parlé au peuple au nom du Seigneur, il s’attache à la divinité du Christ, de sorte que les quatre (grands) prophètes correspondent aux quatre évangélistes, ou encore à la convocation au jugement.

         La troisième partie, qui contient les hagiographes et les livres apocryphes, se divise en deux parties, en fonction des deux éléments par lesquels les pères éduquent leurs fils à la vertu : la parole et l’action, car, dans le domaine moral, les exemples ne valent pas moins que les paroles. Mais certains éduquent par l’action seulement; d’autres, par la seule parole; d’autres, enfin, par la parole et par l’action.

         (Ceux qui éduquent par) l’action le font de deux façons. (Premièrement), en instruisant sur le futur par prudence, et c’est le cas de Josué, que Jérôme place parmi les hagiographes. En effet, bien qu’il ait été prophète en vertu du don de prophétie, il ne le fut cependant pas par sa fonction, car il n’a pas été envoyé par le Seigneur afin de prophétiser pour le peuple. On peut donc ainsi comprendre ce qui est écrit en Sagesse 8, 8 : Il connaît les signes et les prodiges avant qu’ils n’arrivent. D’une autre façon, en racontant les actes de vertu passés pour l’exemple. Or, les vertus principales sont au nombre de quatre. (La première est) la justice, qui porte sur le bien commun, dont l’exemple est donné dans les Paralipomènes (Chroniques), où est décrite la constitution de tout le peuple qui est dirigé selon la justice. La deuxième est la tempérance, dont l’exemple est donné en Judith ; ainsi, Jérôme (écrit) : «Prenez comme exemple de chasteté la veuve Judith.» Judith 15, 10 : Tu as agi comme un homme par le fait que tu as aimé la chasteté. La troisième est la force, à laquelle deux choses conviennent : attaquer, et on en trouve l’exemple dans le livre des Macchabées; et supporter, et on trouve un exemple dans Tobie : Le Seigneur a permis que cette épreuve lui arrive afin qu’un exemple de sa patience soit donné à la postérité. La quatrième est la prudence, à qui il appartient de faire face aux embûches, et on peut en trouver un exemple chez Esdras. En effet, dans ce livre, il est montré comment Esdras, Néhémie et d’autres chefs ont prudemment évité les embûches des ennemis qui voulaient empêcher la construction du temple et de la cité. Il est aussi du ressort de la prudence de repousser sagement les violences, et de cela on donne un exemple dans le livre d’Esther, où on montre comment Mardochée et Esther ont évité les ruses du très puissant Aman.

         Par ailleurs, les hagiographes et les apocryphes, qui instruisent seulement par la parole, se distinguent selon que la parole opère doublement pour instruire. D’une manière, en demandant le don de la sagesse, Sagesse 7, 7 : J’ai prié et la sagesse m’a été donnée, j’ai supplié et l’esprit de sagesse est venu en moi. Et le Psautier apporte son aide pour instruire en s’adressant à Dieu sous forme de prière. D’une seconde façon, en enseignant la sagesse, et cela, doublement, suivant la double action du sage. L’une est de pouvoir débusquer le menteur; et, sur ce point, il y a le livre de Job, qui évite les erreurs par la dispute, Job 13, 3‑4 : Je désire répliquer à Dieu avant de vous montrer que vous êtes des fabricants de mensonges et défenseurs de propos perfides. L’autre action (du sage) consiste à ne pas mentir sur ce qu’il connaît; et ainsi, nous sommes doublement instruits : soit parce que la Sagesse nous est recommandée, et ceci dans le Livre de la Sagesse; soit que les préceptes de la Sagesse (nous) soient proposés, et ceci dans les trois livres de Salomon, qui se divisent selon les trois degrés de vertus que distingue Plotin, puisque les conseils de la sagesse ne doivent porter que sur les actes des vertus. Au premier degré, selon lui, il y a les vertus politiques, par lesquelles l’homme utilise les choses du monde et se comporte à l’égard des hommes avec modération, et on a ainsi le livre des Proverbes. Au second degré, il y a les vertus qui purifient, par lesquelles l’homme se dépouille des choses du monde par le mépris, et on a ainsi l’Ecclésiaste, qui est ordonné au mépris du monde, comme cela est clair dans le prologue de Jérôme. Au troisième degré, se trouvent les vertus de l’esprit purifié, par lesquelles l’homme, après avoir complètement foulé aux pieds les soucis du siècle, se délecte dans la seule contemplation de la sagesse, et, sur ce point, il y a le Cantique. Au quatrième degré, se trouvent les vertus exemplaires qui existent en Dieu, au sujet desquelles ne sont pas donnés de préceptes de la sagesse, mais ceux-ci découlent plutôt de celles-là. Mais le Siracide instruit en paroles et en actes. C’est pourquoi celui qui a proposé des préceptes de la sagesse a conclu son livre en louange les pères, comme cela est clair aux chapitres 44 et suivants.

         Par ailleurs, le Nouveau Testament qui ordonne à la vie éternelle, non seulement par ses préceptes, mais par les dons de la grâce, se divise en trois parties. Dans la première, il s’agit de l’origine de la grâce, et cela, dans les évangiles. Dans la deuxième, (il s’agit) de la puissance de la grâce, et cela, dans les épîtres de Paul. Ainsi, il commence en parlant de la puissance de l’évagile : Il est puissance de Dieu pour le salut de tout croyant (Romains 1, 16). Dans la troisième partie, il s’agit de la mise en œuvre de la puissance annoncée, et cela, dans les autres livres du Nouveau Testament.

         Or, le Christ est l’origine de la grâce, Jean 1, 16 : Oui, de sa plénitude, nous avons tous reçu, et grâce pour grâce. Car la loi fut donnée par l’intermédiaire de Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus, le Christ. Mais, dans le Christ, il faut considérer considérer sa double nature : divine, et ceci se trouve principalement dans l’évangile de Jean, où nous lisons au début (1, 1) : Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu ; et humaine, et de ceci traitent principalement les autres évangélistes qui se distinguent selon trois dignités qui conviennent au Christ en tant qu’homme. En effet, Matthieu le présente selon sa dignité royale; c’est pourquoi, au début de son évangile, il le montre issu de rois selon la chair et, de plus, adoré par des rois. Marc le présente selon sa dignité de prophète; c’est ainsi qu’il commence l’évangile par sa prédication. Luc le présente selon sa dignité sacerdotale; c’est pourquoi il commence par le Temple et le sacerdoce, et il termine l’évangile au Temple et parle souvent du Temple, comme le dit une glose sur Luc 2, 46 : Ils le trouvèrent au Temple, assis au milieu des docteurs. Ou bien, d’une autre manière, on peut dire que Matthieu présente le Christ principalement par rapport au mystère de l’incarnation ; c’est pourquoi (Matthieu) est décrit sous la figure d’un homme. Luc (le présente) par rapport au mystère de la passion; c’est pourquoi (Luc) est décrit sous la figure d’un bœuf, qui est l’animal qu’on immole. Marc, quant à lui, le présente par rapport à la victoire de la résurrection; et c’est pourquoi (Marc) est décrit sous la figure d’un lion. Mais Jean, qui s’élève jusqu’aux hauteurs divines, est décrit par un aigle.

         La mise en œuvre de la puissance de la grâce se manifeste dans l’avancée de l’Église, dans laquelle il faut considérer trois aspects. Premièrement, le commencement de l’Église, et il est question de cela dans les Actes des Apôtres; ainsi Jérôme (écrit-il) : «Les Actes des Apôtres semblent faire résonner l’histoire dépouillée et retracer l’enfance de l’Eglise en train de naître.» En deuxième lieu, le progrès de l’Église, et à cela est consacrée l’instruction apostolique dans les lettres canoniques. En troisième lieu, la fin de l’Église, par quoi l’Apocalypse conclut tout le contenu de toute l’Écriture Sainte, jusqu’à ce que l’Épouse partage la couche du Christ Jésus pour une vie de gloire, à laquelle veuille nous conduire le Christ Jésus lui-même, béni dans les siècles des siècles. Amen.

Deuxième leçon inaugurale à l’année universitaire[25]

Rigans montes de superioribus suis : Arrosant les montagnes depuis les hauteurs

(Traduction par les pères Thomas Pègues et Maquart, o.p., 1924)

Prologue

         Arrosant les montagnes depuis ses hauteurs : du fruit de tes oeuvres la terre sera rassasiée (Psaume 103[102], 13).

         Le roi des cieux et Seigneur a institué de toute éternité cette loi selon laquelle les dons de sa providence parviendraient jusqu’aux êtres inférieurs par des intermédiaires. Voilà pourquoi Denys, au cinquième chapitre de son ouvrage traitant de la Hiérarchie ecclésiastique, dit «que la très sainte loi de la Théarchie [gouvernement divin] établit que les créatures inférieures soient amenées à sa propre lumière divine par l’intermédiaire des créatures supérieures». Cette loi se vérifie non seulement chez les êtres spirituels, mais aussi dans le monde matériel. Aussi Augustin écrit-il dans son livre Sur la Trinité : «De même que les corps les moins parfaits et les plus faibles sont régis d'après un certain ordre par les corps les plus perfectionnés et les plus forts, ainsi tous les corps demeurent-ils sous la domination des esprits.» Et c’est pourquoi le Seigneur a exposé dans ce psaume le jeu de cette loi dans la communication de la sagesse spirituelle, sous cette métaphore empruntée au monde sensible (Psaume 103[102], 13) : Arrosant les montagnes depuis ses hauteurs : du fruit de tes œuvres la terre sera rassasiée. Nous voyons en effet, de nos yeux corporels, les pluies tomber du sein des nuées, arroser les montagnes et en faire jaillir les fleuves qui fécondent la terre abreuvée. Pareillement, depuis les cimes de la Sagesse divine, l'intelligence des docteurs est abreuvée; ces docteurs sont ici signifiés par les montagnes : Arrosant les montagnes depuis ses hauteurs : du fruit de tes oeuvres la terre sera rassasiée. C’est par leur ministère que la lumière de la Sagesse divine descend jusqu'à l’intelligence de ses auditeurs.

         Ainsi donc, nous pouvons, dans le texte proposé, considérer quatre choses, à savoir : d’abord, la hauteur de la doctrine spirituelle; deuxièmement, la dignité de ses docteurs; troisièmement, la condition des auditeurs; et quatrièmement, l’économie de sa communication.

Première partie

[La hauteur de la doctrine spirituelle]

         La hauteur de cette doctrine est indiquée par ces mots (Psaume 103[102], 13) : Depuis ses hauteurs, ou selon la Glose : «De ses secrets les plus hauts.» Cette hauteur, la doctrine sacrée la possède à trois titres différents.

         D’abord par son origine : elle est, en effet, cette Sagesse dont l’Écriture décrira la provenance céleste : La Sagesse descend d'en haut, écrit l'apôtre Jacques 3, 17; et selon Siracide 48, 5 : La source de la Sagesse est le Verbe de Dieu, au plus haut des cieux.

            Hauteur ensuite, du fait de la subtilité de sa matière : Moi, j'ai habité sur les plus hauts sommets. En effet, il y a de hautes vérités de la divine Sagesse, auxquelles tous parviennent, quoique d’une manière imparfaite, parce que «la connaissance de l'existence de Dieu est naturellement inculquée à tous», comme le dit Jean Damascène; et c’est d’elle que parle Job : Tous les hommes le voient, chacun n'a [de lui] qu'une vision lointaine. D’autres [vérités], plus hautes, ne sont accessibles qu’au génie des sages, guidés seulement par la raison. Ce sont celles dont [l’Apôtre Paul] dit (Romains 1, 19) : Ce que l'on connaît sur Dieu est manifeste pour eux. D’autres [vérités] enfin, infiniment élevées, transcendent toute investigation de la raison humaine. Il est écrit à ce propos dans Job 28, 21 : La sagesse est cachée aux yeux de tous les vivants, et dans le Psaume 18[17], 12 : Il a fait des ténèbres son lieu de retraite. Mais les saints docteurs, instruits de ces hautes vérités par l’Esprit-Saint (1 Corinthiens 2, 10), qui scrute même les profondeurs de Dieu, les ont livrées dans le texte de la Sainte Écriture. Et telles sont ces vérités infiniment élevées dans lesquelles on dit que la Sagesse a établi sa demeure.

         Sublimité enfin, à cause de sa fin, car cette doctrine possède la fin la plus haute, à savoir la vie éternelle (Jean 20, 31) : Mais ceux-ci ont été écrits, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom, écrit Jean l’évangéliste. Et l’Apôtre Paul fait cette exhortation dans son épître aux Colossiens 3, 1 : Recherchez les choses d'en haut, là où se trouve le Christ assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut, non celles de la terre.

Deuxième partie

[La dignité des docteurs]

         En raison de la hauteur de cette doctrine, la dignité est pareillement exigée chez ses docteurs; voilà pourquoi ils sont signifiés par les montagnes dans ces mots (Psaume 103[102], 13) : Arrosant les montagnes. Et cette comparaison se justifie pour trois raisons.

         D’abord, à cause de la hauteur des montagnes : car elles sont élevées au-dessus de la terre et voisinent avec le ciel. Ainsi les saints docteurs, en méprisant les choses terrestres, n’aspirent qu'aux seules réalités célestes (Philippiens 3, 20) : Pour nous, notre cité est dans le ciel; aussi est-il écrit à propos du Docteur des docteurs, c’est-à-dire au sujet du Christ (Isaïe 2, 2) : Il sera élevé au-dessus de toutes les collines et toutes les nations accourront à lui.

         En second, à cause de leur splendeur. Car de même que les montagnes sont les premières à être éclairées par les rayons du soleil, ainsi les saints docteurs sont-ils les premiers à recevoir la lumière des esprits; comme les montagnes, ils sont les premiers illuminés par les rayons de la divine Sagesse. Il est écrit dans un psaume : Toi, tu lances des clartés merveilleuses des montagnes éternelles, tous les insensés de coeur ont été jetés dans le trouble, c’est-à-dire par ces docteurs qui participent à l'éclat de la lumière éternelle. Soyez sans tache au milieu d'une nation dépravée et corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des luminaires dans le monde (Philippiens 2, 15).

         Troisièmement enfin, à cause de la défense que constituent les montagnes, parce que par les montagnes une terre est défendue contre les ennemis. Ainsi en est-il des docteurs de l’Église qui doivent être un rempart de la foi contre les erreurs. Les enfants d’Israël ne mettent pas leur confiance dans les lances et les flèches, mais les montagnes les défendent. Aussi Ézéchiel 13, 5 adresse-t-il ce reproche à certaines de ces montagnes : Vous ne vous êtes pas élevées contre l'adversaire, et vous ne vous êtes pas opposées comme un mur pour la maison d'Israël afin de tenir ferme dans le combat au jour du Seigneur.

         Tous les docteurs de la Sainte Écriture doivent donc être élevés par l’éminence de leur vie, afin d'être capables de prêcher avec efficacité, car au dire de Grégoire le Grand dans le Pastoral : «Le mépris de la conduite d'un homme entraîne nécessairement celui de sa prédication.» Les paroles des sages, dit l’Ecclésiaste, sont comme des aiguillons et comme des clous enfoncés en profondeur. Or, le cœur ne peut être stimulé ou transpercé par la crainte de Dieu que s’il s'attache à une conduite élevée. Ils doivent être éclairés afin de remplir leur mission d’enseignement avec compétence : C'est à moi, écrit l’Apôtre Paul aux Éphésiens 3, 8, le moindre de tous les saints, qu’a été accordée cette grâce d'annoncer parmi les nations les richesses insondables du Christ et de mettre en lumière aux yeux de tous l’économie du mystère caché dès l'origine des siècles en Dieu. Ils doivent être prémunis afin de réfuter les erreurs dans les controverses (Luc 21, 15) : Moi, je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ni contredire. Et à propos de ces trois fonctions, c’est-à-dire celles de prêcher, d’enseigner, et de réfuter, il est écrit (2 Timothée 2, 24) : Qu'il soit capable d'exhorter, pour ce qui concerne la prédication; selon la saine doctrine, pour ce qui concerne l'enseignement; et de confondre ceux qui la contredisent, pour ce qui concerne la controverse.

Troisième partie

[La condition des auditeurs]

         Puis la condition des auditeurs est présentée sous l’image de la terre par ces mots (Psaume 103[104], 13) : La terre sera rassasiée. Et cela parce que la terre est dans une situation inférieure : En haut le ciel, ici-bas la terre. Semblablement, parce qu'elle est stable et ferme (Siracide 16, 27) : La terre est fondée pour l'éternité. Pareillement, parce qu'elle est féconde (Genèse 1, 11) : Que la terre fasse germer l'herbe verte qui porte la semence, et que les arbres fruitiers portent du fruit chacun selon son espèce.

         À la ressemblance de la terre, les auditeurs doivent s’abaisser par l’humilité, car là où est l'humilité, là est la sagesse (Sophonie 2, 3). Semblablement, ils doivent être fermes par la rectitude du jugement (1 Corinthiens 14, 20) : Ne soyez pas des petits enfants en fait de jugement. De même, ils doivent être féconds afin de faire fructifier en eux les paroles de la Sagesse qu'ils ont reçues (Luc 8, 15) : La semence qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole dans un cœur bon et excellent, la retiennent et portent du fruit par la patience. C’est pourquoi, en vue d'acquérir cette sagesse par l'écoute de la parole, l'humilité est-elle requise en eux (Siracide 6, 33) : Si tu inclines ton oreille, dit l’Ecclésiastique, tu recevras la doctrine, et si tu aimes à écouter, tu seras sage. Il faut d'autre part la rectitude du jugement pour le discernement des choses entendues. Il est écrit dans Job 12 11 : L'oreille ne discerne-t-elle pas les paroles? Mais, dans la recherche de la vérité, il faut la fécondité par laquelle le bon auditeur annonce une multiplicité de choses à partir du peu de choses entendues (Proverbes 9, 9) : Donne une occasion au sage, et il deviendra encore plus sage.

Quatrième partie

[L'économie de la communication de la doctrine]

         Enfin, l'économie de la production de la doctrine est indiquée dans ce texte par trois choses, à savoir, par l'économie de sa communication, par la quantité et la qualité du don reçu.

         Par l'économie de sa communication : car l'intelligence des docteurs ne peut embrasser tout ce que contient la Sagesse divine. C'est pourquoi le psalmiste ne dit pas (Psaume 103[104], 13) : Déversant ses hauteurs sur les montagnes, mais : Arrosant les montagnes depuis ses hauteurs. Et Job 26, 14 de dire à ce propos : Ce n'est là qu'une partie de ses œuvres; et si nous n'avons entendu qu'un léger murmure de sa voix, qui pourra considérer le tonnerre de sa grandeur? Pareillement, les docteurs ne répandent pas non plus sur leurs auditeurs la totalité de ce qu'ils embrassent, comme il en fut de l'Apôtre qui entendit des paroles mystérieuses dont il n'est pas permis à un homme de parler (2 Corinthiens 12, 4). Aussi le psalmiste ne dit-il pas : «Donnant le fruit des montagnes à la terre», mais : «rassasiant la terre de son fruit». Et c'est ce que dit Grégoire dans ses Morales sur Job, lorsqu'il commente ce verset 26, 8 : Il lie les eaux dans ses nuées, afin qu'elles ne fondent pas sur la terre toutes ensemble. Le docteur ne doit pas prêcher aux commençants tout ce qu'il sait, puisque lui-même est incapable de connaître tout ce qui relève des mystères divins.

         Notre texte traite ensuite de l'économie de la doctrine quant à son mode d'acquisition, car Dieu possède cette sagesse par nature. C'est pourquoi on dit de ses hauteurs qu'elles sont à lui, c'est-à-dire qu'elles lui sont naturelles (Isaïe 11, 2) : En Dieu résident la science et la force; c'est lui qui possède le conseil et l'intelligence. De cette science, les docteurs reçoivent une participation abondante, voilà pourquoi le texte dit qu'ils sont abreuvés depuis les hauteurs. Et il est écrit dans Siracide 24, 31 : J'arroserai les plantes de mon jardin, et je rassasierai d'eau les fruits de mon parterre. Quant aux auditeurs, ils en reçoivent une participation suffisante, et le rassasiement de la terre signifie cela (2 Maccabées 2, 8) : Je serai rassasié lorsque apparaîtra ta gloire.

         Enfin, une troisième considération a trait au pouvoir de communiquer la sagesse, parce que Dieu la communique par sa vertu propre. Aussi le texte dit-il que c'est par lui-même qu'il arrose les montagnes. Les docteurs, au contraire, ne communiquent la sagesse que par leur ministère. C'est pourquoi le fruit des montagnes n'est pas attribué à eux-mêmes mais aux œuvres divines. En effet, le psalmiste dit 103[104], 13: Du fruit de tes œuvres; l'Apôtre Paul écrit quant à lui (1 Corinthiens 3, 5) : N'êtes-vous pas des hommes? Qu'est donc Apollos? Et qu'est donc Paul? Des ministres de celui en qui vous avez cru. Mais qui est capable d'un tel ministère? Dieu, en effet, exige de ses ministres qu'ils soient innocents (Deutéronome 28, 9) : Celui qui marche dans une voie immaculée, celui-là me servira; intelligents (Proverbes 14, 35) : Un ministre intelligent est bien accueilli du roi; fervents (Hébreux 1 7) : Qui fais de tes anges des esprits, et de tes ministres un feu brûlant; mais aussi obéissants (Daniel 3 87) : Bénissez le Seigneur, vous, ses ministres, qui faites sa volonté!

         Mais bien que personne n'ait l'aptitude suffisante pour remplir par lui-même et de lui-même un tel ministère, cependant on peut l'espérer de Dieu (2 Corinthiens 3, 5) : Non que nous soyons suffisants pour former aucune pensée par nous-mêmes, comme venant de nous; mais notre suffisance vient de Dieu. On doit donc la demander à Dieu selon cette parole de l'apôtre Jacques 1, 5 : Si quelqu'un manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous en abondance et ne reproche rien; et elle lui sera donnée. Prions le Christ de bien vouloir nous l’accorder. Amen.

2 – Se méfier des faux prophètes

Sermon 13

(Paris, 14 juillet 1269)

Attendite a falsis : Méfiez-vous des faux prophètes!

(Traduction par Marie-Louise Évrard et Père Louis-Jacques Bataillon op, 2004)

 

Prologue

 

            Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous, sous des vêtements de brebis; mais au-dedans, ce sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (Matthieu 7, 15‑16).

            L’Apôtre atteste que deux éléments contraires se trouvent dans ces paroles : L’esprit convoite contre la chair, dit-il, et la chair contre l’esprit (Galates 5, 17). Et pourtant il arrive qu’il y ait péché du fait des deux : parfois le péché vient de la faiblesse de la chair, parfois il vient de l’ignorance de l’esprit. Ainsi, l’Apôtre [dit] aux  Corinthiens (II, 7, 1) : Purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit. Et comme le péché de la chair provient de la faiblesse de la chair – ainsi (lisons-nous) en Matthieu (26, 41) : L’esprit est prompt, mais la chair est faible –, ainsi le péché de l’esprit provient-il de l’ignorance de l’esprit, à savoir, lorsque l’esprit est abusé.

            Et ainsi, en ce dimanche, nous sommes mis en garde contre l’un et l’autre péché. Contre le péché résultant de la faiblesse de la chair, nous sommes mis en garde par ce que dit l’Apôtre dans l’épître : Nous sommes débiteurs envers la chair, mais pas pour vivre selon la chair (Romains 8, 12). Contre le péché qui résulte d’une tromperie de l’esprit, nous sommes mis en garde dans l’évangile, où il est dit : Gardez-vous des faux prophètes, etc.

            Prions le Sauveur qui nous a voulus sur nos gardes par rapport à l’un et l’autre péché ; que lui-même (me) donne de dire quelque chose à sa louange, etc.

 

Première partie

[Identifier l’ennemi]

 

 

            Méfiez-vous des faux prophètes, etc.

            Il relève de la fonction du bon chef de rendre ses soldats prudents contre des embûches. Il est vrai que notre ennemi est perfide et rusé. Ainsi, dans le Siracide 11, 31 : Nombreuses sont les ruses de l’homme perfide. Il siège au milieu des ruses avec les riches (Psaume 10, 8), c’est-à-dire avec les orgueilleux. Ces ruses, l’Apôtre les explique (en 2 Corinthiens 11, 14), en disant que Satan se déguise en ange de lumière et ses ministres, en ministres de justice. À l’égard de ces ministres, Dieu nous rend prudents par les paroles proposées dans lesquelles il nous enseigne quatre choses.

 Premièrement, en effet, il nous apprend le genre d’ennemis : Gardez-vous des faux prophètes. En deuxième lieu, il nous renseigne sur la manière de tendre les embûches : Ceux qui viennent à vous, déguisés en brebis. En troisième lieu, vient le préjudice qui nous menace : Au-dedans, ce sont des loups rapaces. En quatrième lieu, il nous apprend la manière de les reconnaître : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.

Ces ennemis sont les faux prophètes, et ils sont très dangereux, et ils doivent être évités pour cette raison, car ils sont pour nous aussi dangereux que les bons anges nous sont nécessaires et utiles. Ainsi, dans les Proverbes (11, 14) : Quand la prophétie fait défaut, le peuple sera en déroute. Des faux prophètes, il est dit en Jérémie (23, 15) : Venant des prophètes de Jérusalem, l’impiété s’est répandue sur la terre.

            Pour savoir qui sont les faux prophètes, voyons d’abord ce qu'est la  prophétie et comment il arrive d'êtrefaux prophète.

            Je dis que quatre choses font partie de la prophétie.

            La première est la révélation divine; ainsi, en Amos (3, 7) : Le Seigneur Dieu ne parle pas, si ce n’est pour révéler son secret à ses prophètes.

Parfois, certaines choses sont divinement révélées à une personne, mais celle-ci ne comprend pas, comme lorsque Nabuchodonosor vit une statue (Daniel 2, 31) et lorsque quelque chose fut révélé à Pharaon, quand il vit des épis et du bétail, mais il n’a pas compris (Genèse 41, 5). Voilà pourquoi, en deuxième lieu, l’intelligence est nécessaire. Ainsi, en Daniel (10, 1) : La parole fut révélée à Daniel et il en comprit le sens. L’intelligence est donc nécessaire au milieu des visions.

Si un homme avait une révélation venant de Dieu et, alors qu’il la comprendrait, la gardait pour lui-même, elle ne serait alors d’aucune utilité. Pour cette raison, en troisième lieu, il est nécessaire que ce qui est ainsi révélé et qu’on comprend soit annoncé à un autre. Isaïe (21, 10) : Ce que j’ai appris du Dieu des armées d’Israël, je vous l’ai annoncé.

            Certaines choses qui dépassent l’entendement humain sont divinement révélées et annoncées, mais les hommes ne (les) croiraient pas si elles n'étaient pas prouvées. La preuve en est l’accomplissement miracles. C’est ce qui est signifié dans les Rois (II [IV],5, 8), où il est raconté que, alors que Naaman le Syrien était venu pour être guéri de sa lèpre chez le roi d’Israël, Élisée dit : Envoie-le moi, afin qu’il sache qu’il y a un prophète en Israël.

            Mais, selon ce qui a déjà été dit, le nom de prophète s’entend de quatre façons.

Parfois, on appelle prophète celui à qui la révélation divine est faite. Ainsi, dans les Nombres (12, 6) : S’il y a parmi vous un prophète du Seigneur, je lui parlerai en songe pendant son sommeil.

Mais parfois on appelle prophète celui à qui n’a pas été faite une révélation divine, mais à qui il est donné de comprendre les choses révélées. Ainsi, dans la Première aux Corinthiens (14, 29) : Qu’il y ait deux ou trois prophètes qui parlent et que les autres discernent. Il appelle prophètes les docteurs et les prédicateurs, selon ce passage du Siracide (24, 33) : Les docteurs répandront mon enseignement comme une prophétie.

D’autres sont appelés prophètes parce qu’ils racontent les choses révélées ; ainsi dans les Chroniques (I, 25, 1) : Les fils d’Asaph et Idithun prophétisaient.

D’autres sont appelés prophètes parce qu’ils font des miracles. Ainsi, il est dit dans le Siracide (48, 14) que le corps défunt d’Élisée prophétisa,  c’est-à-dire qu’il accomplit un miracle prophétique. Dans le livre des Rois (II [IV], 13, 21), il est dit que des bandits effrayés jetèrent le cadavre de quelqu’un qui avait été tué, dans le tombeau où reposait Élisée, et que [le corps] revint à la vie. Et, comme il est dit dans l’évangile, lorsque le Christ fit des miracles, les Juifs dirent : Un grand prophète s’est levé parmi nous! (Luc 7, 16).

            Il est donc dit: Gardez-vous, etc. Mais quel est le sens du mot prophète ici ? Chrysostome dit qu'ont appelle ici prophètes, non pas ceux qui prophétisent au sujet du Christ, mais ceux qui interprètent une prophétie au sujet du Christ. Car personne ne peut interpréter les sens prophétiques si ce n’est par l’Esprit Saint.

            Voyons qui on appelle faux prophètes. Il arrive que la prophétie soit fausse de quatre façons. Premièrement, par la fausseté de l’enseignement ; deuxièmement, par la fausseté de l’inspiration ; troisièmement, par la fausseté de l’intention ; et quatrièmement, par la fausseté de la vie.

            En premier lieu, certains sont appelés faux prophètes par à cause de la fausseté de (leur] enseignement, comme lorsqu’ils annoncent et enseignent des choses fausses. Il est de la fonction du prophète qu’il annonce et dise des choses vraies. Ainsi, en Daniel (10, 1), une parole fut révélée à Daniel, et c’était une parole vraie. Et le Seigneur dit : Si quelqu’un annonce mes paroles, qu’il parle en vérité. Mais beaucoup annoncent des choses fausses. Ainsi, dans la épître canonique (II Pierre 2, 1) : Il y a eu des faux prophètes dans le peuple, et parmi vous. il y aura des maîtres mensongers qui ne craignent pas de susciter des sectes de perdition . Arius et ses semblables n'ont-ils pas été des menteurs qui ont voulu corriger l’enseignement du Christ. Ainsi, en Lamentations (2, 14) : Tes prophètes n'ont vu que des faussetés et à des sottises. Mais quelles sottises? Celui qui parle volontiers de choses fausses dira ce qui plaît. Isaïe (30, 10) : Dites-nous des choses qui nous plaisent, ayez pour nous des visions illusoires. Jérémie, interrogé sur les choses qu’ont vues les faux prophètes, dit (Lam. 2, 14) : Ils n'ont pas montré ton iniquité pour te ramener à la pénitence. Si certains disent que le bien est le mal et que le mal est le bien, ce sont des faux prophètes. Jérémie [dit](Lam. 2, 14) : Ils ont vu de fausses affirmations et de faux refus. Ce qui est affirmé est élevé et ce qui est refusé est condamné. Quand donc ce qui doit être élevé est rabaissé et ce qui doit être abaissé est élevé, alors, on voit de fausses affirmations.

Par l’enseignement du Seigneur apparaît ce qui doit être élevé et ce qui doit être abaissé. Le comportement du siècle et la vie du monde doivent être rabaissés. Si quelqu’un dit qu’il vaut mieux jeûner sans vœu qu’avec vœu et en empêche d’autres d’entrer en religion, où l’on jeûne avec vœu, et les convainc de jeûner sans vœu dans le siècle, il donne un faux enseignement. Le prophète dit : Faites un vœu et accomplissez-le! (Psaume 76[75], 12). Il dit cela parce qu’il vaut mieux jeûner en faisant un vœu que sans vœu. Anselme prend un exemple dans son Livre sur les similitudes, en disant que «celui qui donne un arbre avec ses fruits donne plus que celui qui ne donne que les fruits». Ainsi, celui qui fait un vœu et l’accomplit fait mieux que celui qui fait le bien sans vœu. Toutefois, il vaut mieux ne pas faire de promesse que de ne pas exécuter les choses promises (Qohélet 5, 4).

            De même, on parle de faux prophètes en raison de la fausseté de l’inspiration. D’où vient l’inspiration des vrais prophètes? Certainement de Dieu et de l’Esprit Saint. Ainsi, dans la deuxième lettre de Pierre (1, 21) : Aucune prophétie ne vient d'une volonté personnelle, mais c’est inspirés par l’Esprit Saint que les saints hommes de Dieu ont parlé. On peut être inspiré faussement par le diable, on peut l'être aussi par son propre esprit. Nous trouvons les deux choses dans la Sainte Écriture.

Premièrement, je dis que quelque chose de faux peut être inspiré à quelqu’un par le Diable. Ainsi, dans Jérémie (2, 8) : Ses prophètes ont prophétisé au nom de Baal. Prophétiser au nom de Baal, c’est-à-dire au nom du Diable, c'est révéler des choses secrètes. Les nécromanciens qui recherchent la vérité à propos de vols, prophétisent au nom de Baal sous l’inspiration du Diable, et c’est là le plus grave des péchés, une espèce d’idolâtrie. Et ils ne sont pas excusés par le fait qu’ils disent qu’ils font cela pour faire le bien, car le mal ne doit pas être fait en vue du bien. Ainsi en Romains (3, 8) : Ferions-nous le mal pour qu’en sorte le bien? Ceux-là méritent leur condamnation.

D’autres tirent une inspiration fausse de leur propre esprit. Ainsi Ezéchiel (13, 3) : Le Seigneur dit : «Malheur aux prophètes insensés qui suivent leur propre esprit sans rien voir!» Jérémie (23, 16) : Ils débitent les visions de leur cœur, non de la bouche du Seigneur. Ceux qui suivent la raison humaine  parlent selon leur propre esprit. Tels sont ceux qui parlent selon les raisonnement platoniciens, qui ne peuvent atteindre la vérité : par exemple, ceux qui disent que le monde est éternel. On trouve des gens qui s’appliquent à la philosophie et qui disent certaines choses qui ne sont pas vraies selon la foi; et quand on leur dit que cela est contraire à la foi, ils disent que le Philosophe dit cela, mais eux ne l'affirment pas, mis ne font que répéter les mots du Philosophe. Un tel homme est un faux prophète, un faux docteur, car c’est la même chose de susciter un doute et de ne pas le supprimer, que d’y acquiescer; C'est ce qui est signifié dans l'Exode (21, 33‑34), où il est dit que si quelqu'un creuse un puits ou ouvre une citerne et ne la rebouche pas, si le bœuf du voisin vient et tombe dans la citerne, celui qui a ouvert la citerne sera tenu à restitution. Celui qui a ouvert la citerne, c’est celui qui suscite une difficulté dans ce qui concerne la foi. Celui qui n’a pas couvert la citerne, c’est celui qui ne résout pas la difficulté, même si lui-même a un esprit clair et sain et qu’il n’est pas égaré. Cependant, un autre qui n’a pas l’esprit aussi clair est réellement trompé, et celui qui suscite le doute est tenu à restitution, car c’est à cause de lui que l’autre est tombé dans la fosse.

            Voyez, très chers [frères] : il y a eu beaucoup de philosophes et ils ont dit beaucoup de choses à propos de choses qui concernent la foi, et vous en trouverez à peine deux qui soient d'accord sur un seul point ; et tous ceux qui ont dit quelque chose de vrai ne l’ont pas dit sans y mélanger quelque fausseté. Une petite vieille en sait bien plus aujourd'hui sur ce qui se rapporte à la foi que tous les philosophes de jadis! On raconte que Pythagore fut d’abord boxeur. Il entendit un maître disserter sur l’immortalité de l’âme et affirmer que l’âme était immortelle, et il fut si séduit que, abandonnant tout le reste, il se consacra à l’étude de la philosophie. Mais quelle est la petite vieille qui ne sait pas aujourd’hui que l’âme est immortelle? La foi est beaucoup plus puissante que la philosophie; par conséquent, si la philosophie s’oppose à la foi, il ne faut pas l’accepter. Aussi l'Apôtre dit aux Colossiens (2, 8 et 19) : Veillez à ce que personne ne vous trompe par l’emprise de la fausse philosophie ou ne vous séduise par la vaine gloire qui est aveugle, en marchant plus vite que ne le permet le souffle de sa chair, sans garder la tête, c’est-à-dire le Christ.

D’autres sont faux prophètes par une intention fausse. Mais quelle est l’intention vraie d'un prophète? Certainement l’intérêt du peuple. Ainsi l'Apôtre aux Corinthiens (I 14, 13) : Celui qui prophétise parle aux hommes pour les édifier, les exhorter et les consoler. Pour les édifier, afin de rendre les hommes pieux; pour les exhorter, afin de les rendre prompts aux bonnes œuvres; pour les consoler, afin de les rendre patients dans les difficultés. Si quelqu’un recherche par son enseignement autre chose que l’intérêt du peuple, c’est un faux prophète.

Celui qui est évêque reçoit la fonction d’administrer et de prêcher, et il doit rechercher l’intérêt du peuple; mais s’il ne recherche que le profit temporel ou une vaine gloire, il est un faux prophète parce qu'il ne respecte pas une intention droite. C’est ainsi que Jean Chrysostome dit que de nombreux prêtres ne se soucient pas de la manière dont vit le peuple, mais de la manière dont il fait des offrandes. Ainsi le Seigneur se plaint en Ezéchiel (13, 19) : Ils me déshonorent pour quelques poignées d’orge et un morceau de pain, à l’opposé de ceux dont parle l’Apôtre aux Corinthiens (II 2, 17) : Nous ne sommes pas comme le plus grand nombre qui altèrent la parole de Dieu. Et Grégoire dit qu’«celui-là est coupable de pensée adultère, s’il cherche à plaire aux yeux de l’épouse, lui par qui l’époux transmet les cadeaux à l’épouse». L’adultère ne cherche pas à donner une descendance à la femme, mais recherche avant tout le plaisir corporel. De la même manière, celui-là trahit la parole du Seigneur, qui ne recherche pas une descendance spirituelle, mais seulement un profit temporel ou une vaine gloire.

De même, il y a des faux prophètes en raison de leur mauvaise vie, comme lorsque quelqu’un enseigne une chose et vit d’une autre manière ; alors, leur doctrine n'est pas reçue. Et c’est pour cela que le Christ commence à agir et à enseigner. Et on lit en Luc (1, 10) : Comme il a parlé par la bouche des saints qui sont ses prophètes depuis des siècles, comme s’il disait :«Les prophètes par lesquels s’exprime le Seigneur doivent être saints»; mais il y a certains dont se plaint le Seigneur en Jérémie (23, 11) : Prêtres et prophètes, dit-il, sont impies, dans ma maison; j’ai vu leur malice. Prions le Seigneur, etc.

 

Deuxième partie, (Sermon du soir)

[La méthode des faux prophètes]

Évitez les faux prophètes, etc.

            On a parlé aujourd’hui des ennemis du peuple chrétien, c’est-à-dire des faux prophètes. Il faut maintenant voir comment ils nous tendent des embûches. L’Apôtre dévoile aux Corinthiens leurs embûches, et de même , le Seigneur, dans l’évangile, quand il dit : Défiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous l’apparence de brebis, etc. Par cela, on entend l’hypocrisie, parce que le repaire des faux prophètes est l’hypocrisie. Ainsi (parle) l’Apôtre à Timothée ( I. 4, 1) : L’Esprit dit clairement : «Dans les derniers temps viendront des trompeurs qui s’écarteront de la foi, s’attacheront à des esprits d'erreur et aux doctrines des démons qui propagent le mensonge par hypocrisie.»

            Si l’on se réfère à leur vie et à leurs mœurs, ils paraîtront honnêtes, eux qui mènent une vie austère et s’abstiennent de relations conjugales et de mets délicats, mais qui prêtent attention aux esprits trompeurs et aux doctrines démoniaques. Faites attention à ce qu’il dit : Ceux qui viennent à vous sous l’apparence de brebis (Matthieu 7, 15); les brebis sont les fidèles du Christ qui obéissent au Christ. Ainsi en Jean (10, 27) : Mes brebis écoutent ma voix. Les vêtements des brebis  sont les imitations du Christ. L’Apôtre dit  (Ephésiens 4, 23) : Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre intelligence et revêtez l’homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. Deux choses sont abordées ici : à savoir que la justice semble concerner le prochain extérieurement et la sainteté de la vérité  la disposition intérieure de l’âme. Ainsi en Proverbes (31, 21) : Toute sa maisonnée porte double vêtement, à savoir, les vertus intérieures de l’âme et les bonnes actions extérieures.

Il est vrai que si les faux prophètes portaient l’un et l’autre vêtement, ils seraient des brebis du Christ. L’homme a accès aux hommes par l’apparence extérieure, et par le fait qu’il dit : Ils viennent à vous sous l’apparence de brebis, on comprend qu’ils entreprennent les œuvres extérieures par lesquelles ils viennent à vous, car c'est par les œuvres intérieures que l'on a accès au Seigneur.

            Il faut noter que le vêtement des brebis du Christ a quatre éléments  : l’adoration, la justice, la pénitence et l’innocence.

Par le vêtement de l’adoration, on entend le vêtement du culte divin que portent les brebis du Christ quand elles se consacrent au culte divin. Ce vêtement, les brebis du Christ le reçoivent au baptême. Ainsi, l’Apôtre écrit aux Galates (3, 27) : Vous tous qui êtes baptisés dans le Christ, vous revêtez le Christ Ce vêtement, les brebis du Christ l’endossent quand elles se consacrent à la prière. Ainsi, dans le Siracide (50, 12) : En montant à l’autel de l'encens, il rendit  gloire à Dieu. Ce vêtement, les hypocrites se l’approprient pour deux motifs, à savoir, pour la vaine gloire et pour s’enrichir. Pour la vaine gloire, ils se l’approprient en priant publiquement et ostensiblement. Ainsi, en Matthieu (6, 5) : Ceux-là aiment prier dans les synagogues et dans les coins des places publiques afin d’être vus par les hommes ; dans les synagogues, c’est-à-dire publiquement. Mais est-ce que cela est mal alors qu’il est écrit : Bénissez le Seigneur, tous ses anges? Chrysostome dit que cela ne parle pas tant d’un lieu que de l’esprit. Il prie dans le secret celui qui tient son esprit tourné, non pas vers les hommes, mais vers Dieu. S’il priait seul dans sa chambre et voulait être vu par les hommes, il prierait publiquement. Qu’est-ce donc qui est défendu? Que les hommes ne mettent pas leurs soins à ce que d’autres les voient prier : ceci doit être évité par les chrétiens. Aussi Chrysostome écrit-il : «Que celui qui prie ne fasse rien de particulier pour être vu par les hommes en criant, en se frappant la poitrine, ou en élevant les mains". Si tu pries comme les autres dans une assemblée, tu pries en secret; mais rechercher de nouveaux gestes et de nouvelles manières (de prier) appartient à ce qu’il appelle prier dans les synagogues. Dans la prière, l’homme doit être pareil aux autres, ne pas rechercher d’autres manières, comme les hypocrites qui prient en public par vaine gloire. De même, ils prient publiquement pour en tirer bénéfice. Ainsi, dans l'Évangile (Matthieu 23, 14) : Malheur à vous, scribes et pharisiens, qui dévorez la maison des veuves, en faisant de longues prières! C’est-à-dire, qui prient pour en retirer un bénéfice. Certains cherchent à tirer un bénéfice honteux de pauvres femmes, font de longues prières pour les rendre dévotes et reçoivent d’elles des cadeaux. Mais est-ce que cela est mal de prier longuement? Augustin répond en disant : «Que l’abondance de paroles soit absente de la prière, mais que l’abondance de prière ne fasse pas défaut, pourvu que la ferveur de son intensité perdure. Car on accomplit une telle action davantage par des larmes que par des discours.»

            Il existe un autre vêtement pour les brebis du Christ : la justice et la miséricorde, dont il est dit dans Job (29, 14‑16) : Revêtu de justice comme d’un vêtement, j’ai été l’œil pour l’aveugle, le pied pour le boiteux, le père des pauvres. Les hypocrites revêtent toujours ce vêtement. Ainsi dans l'Évangile (Matthieu 6, 1‑2) : Gardez-vous d’afficher votre justice devant les hommes pour vous faire remarquer par eux; et quand tu fais l’aumône, ne va pas le claironner comme font les hypocrites. Chrysostome dit que «claironner, c’est agir ou parler en le faisant avec ostentation; par exemple, tu fais l’aumône, mais tu ne la ferais pas s’il ne s’agissait d’une personne plus honorable qui peut te récompenser : voilà ce qu’est claironner! De la même façon, tu veux faire l’aumône en secret pour être considéré de manière élogieuse : c’est  claironner!»

Le troisième vêtement des brebis du Christ, c’est la pénitence : J’ai fait du cilice mon vêtement (Psaume 69[68], 12). Les hypocrites utilisent ce vêtement, en faisant semblant et de mener une vie austère. Ainsi dans l'Évangile  (Matthieu 6, 16) : Lorsque vous jeûnez, ne vous montrez pas  tristes à la façon des hypocrites. Ils prennent une mine défaite pour ressembler à des hommes qui jeûnent. Ils recherchent cela et le font pour paraître jeûner devant les hommes. Augustin (écrit) : « En cette matière il faut observer que l’ostentation peut parfois résider, non seulement dans l'éclat des choses corporelles, mais peut aussi se retrouver dans les saletés de la boue, et elle est d’autant plus insidieuse qu’elle trompe, sous le nom de service du Seigneur.» Le Philosophe dit que «si l’homme utilise un vêtement plus vil que ne l’exige sa condition, cela peut se rapporter à l’ostentation». Ces comportements extérieurs sont comme des insignes. Dans une armée, chaque corps porte son insigne : ce n’est pas présomptueux. Dans n’importe quelle condition, l’homme doit se contenter du juste milieu et ne pas rechercher des choses trop basses. Ainsi Augustin (écrit-il) : «Nous devons utiliser des choses qui ne sont ni trop précieuses ni trop méprisables". Et pourquoi? Parce que, par ces deux (comportements), nous pouvons rechercher la gloire. Ainsi est-il dit en Zacharie (13, 4) à propos de ce vêtement méprisable : Ils ne se couvriront plus du manteau de poil, à savoir, pour faire semblant.

            Le quatrième vêtement des brebis du Christ est l’innocence, qui est un vêtement pur et blanc, comme dans Proverbes (31, 25) : Force et beauté sont son vêtement. Ce vêtement, les hypocrites le mettent, sous couvert de piété et de pureté. Ainsi, dans l'Évangile (Matthieu 23, 27) : Malheur à vous, hypocrites, qui êtes semblables à des sépulcres blanchis, c’est-à-dire qu’ils paraissent blancs aux hommes, mais, à l’intérieur, ils sont pleins d’ossements et de morts et de toute pourriture, c’est-à-dire de vol et d’impudicité. Et Chrysostome dit : «Ce qui est honteux en apparence est plus honteux en réalité; ce qui est beau en apparence est plus beau en réalité.» Tels sont ceux qui viennent sous des vêtements de brebis.

Il faut noter que certains viennent en vêtements de brebis sans être des brebis, comme ceux qui recherchent le profit temporel et leurs propres honneurs. Ainsi Augustin fait une distinction en disant qu’autre est la personne du voleur, autre celle du loup, autre celle du berger et autre celle du mercenaire ; car le pasteur veille à l’intérêt de ses brebis, le loup et le voleur détruisent les brebis, le mercenaire cherche à tirer son propre profit des brebis. Augustin (écrit) : «Le mercenaire, on doit le supporter; le berger, l’aimer; le loup, le fuir.» C’est ce que dit l’évangile (Matthieu 7, 15) : Ils viennent à vous sous l’apparence des brebis, mais à l’intérieur, ce sont des loups rapaces.

            Et il faut remarquer que les hypocrites sont comparés aux loups pour quatre motifs : parce que les loups enlèvent les brebis, qu’ils ne les épargnent pas, qu'ils  les dispersent, et qu’ils persévèrent dans leur méchanceté.

            Je dis premièrement que les hypocrites sont comparés à des loups parce qu’ils enlèvent les brebis et que les hypocrites enlèvent les biens de l’âme et du corps, ils induisent les hommes en erreur, les persécutent corporellement et les dépouillent de leurs biens. Ainsi, en Ezéchiel (22, 27) : Ses chefs, au milieu de la ville, sont comme des loups qui déchirent leur proie pour répandre le sang,  perdre les âmes et rechercher avarement  leur profit.

En deuxième lieu, on compare les hypocrites aux loups parce que les loups dispersent les brebis : dans l'Évangile (Jean 10, 12) : Le loup enlève et disperse. Le Seigneur a dit (Matthieu 12, 30) ; Qui n'est pas avec moi est contre moi, et donc : Qui n'amasse avec moi disperse. Mais en quoi consiste 'disperser' ? Sûrement quelqu'un disperse quand il s'éloigne de ce qu'enseigne l'Église.

En troisième lieu, les hypocrites sont comparés à des loups, parce qu’ils n’épargnent en rien. Ainsi, dans les Actes (20, 29), l’Apôtre dit : Je sais qu’après mon départ, entreront chez vous des loups rapaces qui n’épargneront pas le troupeau. Celui qui tuerait un homme et ne l’épargnerait pas, pourvu qu’il puisse s’enrichir d’un seul denier, on le qualifierait de très cruel. Ainsi font les hypocrites. La vie de l’âme est meilleure que celle du corps; et les hypocrites, pour acquérir les honneurs et des disciples, séduisent les âmes.

            En quatrième lieu, les hypocrites sont comparés à des loups, parce que, comme des loups, ils persévèrent dans leur méchanceté. Ainsi en Sophonie (3, 3) : Ses juges sont des loups jusqu’au soir, c’est-à-dire jusqu’à la fin.

            C’est donc pour ces quatre raisons que les faux prophètes ont été considérés comme des loups. Mais comment reconnaît-t-on les loups? (Le Seigneur) le montre lorsqu’il dit : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Augustin dit que beaucoup sont leurrés par le fait qu’ils pensent que les vêtements de brebis sont leurs fruits. Ils en voient certains qui font des bonnes œuvres extérieures et qui jeûnent, prient, et font des choses de ce genre, qui sont des vêtements de brebis, et ne sont pas leurs propres vêtements. Mais les brebis du Christ ne doivent pas prendre en haine leurs propres vêtements si des loups s’en vêtent.

            Mais quels sont les fruits des brebis? À proprement parler, nous pouvons dire qu’il y a quatre fruits des brebis, par lesquels sont repérés les loups ou les hypocrites. Le premier consiste dans l’affection, le deuxième dans l’intention, le troisième dans l’action et le quatrième dans les tribulations. Le premier appartient au cœur, le deuxième à la bouche, le troisième à l’action et le quatrième à la patience et à la force.

            En premier lieu, je dis que les brebis du Christ, c’est-à-dire les saints, possèdent en propre un fruit du cœur, qui est l’amour de Dieu et du prochain. Ainsi, l’Apôtre (Galates 5, 22) : Le fruit de l’esprit est joie, amour et paix. Mais les hypocrites possèdent un autre fruit, à savoir, celui de l’ambition, parce qu’ils aiment les honneurs. Ainsi, en Isaïe (10, 12) : Je ferai visite à propos du fruit du cœur orgueilleux du roi d’Assur. Les hypocrites aiment les premières places dans les banquets et les premiers sièges dans les synagogues. Si quelqu’un veut être choisi pour un honneur et montre extérieurement de l’humilité : alors, le vêtement ne correspond pas au fruit.

Un autre fruit des brebis du Christ consiste dans la parole, parce que les bons parlent toujours de choses bonnes et à propos du bien. Ainsi, l’Apôtre (dit-il) aux Hébreux (13, 15) : Par lui, nous offrirons le sacrifice, le fruit de nos lèvres conforme à son nom. Si quelqu’un dit quelque chose qui est en discordance avec ses actes, il ne porte pas de vêtement semblable au fruit. Ainsi, en Proverbes (18, 20) : Du fruit de la bouche de l’homme sera rempli son ventre. Il est difficile qu’un cœur plein d’envie n’en proclame pas quelque chose à un certain moment, car la bouche parle de l’abondance du cœur. Ainsi, Grégoire (écrit) : «Tant que les méchants prêchent la droiture, il est bien difficile qu’un jour ils ne proclament pas ce qu’ils désirent en secret.»

Le troisième fruit des brebis du Christ, à quoi on reconnaît les hypocrites, est celui de l’action bonne, parce que le bon fruit consiste dans le bien. L’Apôtre [dit] (Romains 1, 13) : Vous portez fruit dans la sanctification. Mais, chez les mauvais, le fruit est mauvais. Ainsi, dans les Proverbes (10, 16) : Le fruit de l’impie conduit au péché, c’est-à-dire à l’œuvre du péché. Augustin, dans l’un de ses sermons, dit : «Celui qui, sous prétexte de perfection du christianisme, se montre d’une âpreté inaccoutumée et vil aux yeux des hommes, puisqu’il fait cela volontairement et sans y être forcé par une nécessité, on peut savoir par ses autres actions s’il le fait par mépris d’un meilleur habillement ou par ambition". Il peut parfois arriver que quelqu’un mette un vêtement éclatant par humilité, et parfois par ambition. Observe ses autres comportements : s’il montre du mépris pour l’ambition dans ceux-ci, alors il agit par humilité. Sinon, dit-il. : «On peut le savoir par ses actions», car ceux qui portent un vêtement méprisable, d’une part, et, d’autre part, montrent des signes de pénitence et de bonté, sont des brebis du Christ. Sinon, ce sont des simulateurs.  "Il est donc facile, dit  <Chrysostome>, de reconnaître les hypocrites. Le chemin que nous devons parcourir est pénible. Les hypocrites ne choisissent pas de peiner.

De même, les hypocrites se montrent pleins de douceur, mais quand ils ont l’occasion de persécuter, alors ils persécutent le plus possible. Aussi Grégoire [écrit-il) : «Si une mise à l’épreuve de la foi éclate, aussitôt l’esprit enragé du loup se dépouille de sa toison de brebis et se met à persécuter les bons autant qu’il le peut.»

            Le quatrième signe qui permet de reconnaître les hypocrites est le temps des tribulations. Ainsi dans les Proverbes (15, 6) : L’impie a comme fruits le trouble ; l’enseignement d’un homme est reconnu par sa sagesse. Augustin, dans (son commentaire) du Sermon du Seigneur sur la montagne, dit à propos des hypocrites : «Quand ils commencent à se soustraire à certaines épreuves ou à renier ce qu’ils ont poursuivi ou désiré poursuivre sous ce voile, il est inévitable que se révèle s’il s'agit d’un loup sous une peau de brebis ou s’il s’agit d’une brebis dans sa propre peau.» C’est pourquoi Jacques dit dans son Épître (en réalité II Timothée 2, 21) : Si quelqu’un se préserve de ces choses, c'est à dire des pêchés, il sera un vase d'honneur présenté au Seigneur, ce que daigne nous donner Celui qui avec le Père, etc.

 

3 – Accepter l’invitation au repas du Seigneur

Sermon 14

Homo quidem fecit cenam magnam : Un homme fit un grand repas...[26]

(Traduction par Jacques Ménard, 2004)

            Un homme fit un grand repas, auquel il invita beaucoup de monde (Luc 14, 16)

Prologue

[L'analogie entre le repas corporel et le repas spirituel]

         Il semble y avoir une différence entre les plaisirs corporels et (les plaisirs) spirituels, car les plaisirs corporels sont manifestes pour les hommes qui s’adonnent aux sens et (les plaisirs) spirituels leur sont cachés, mais ils sont manifestes pour les hommes spirituels. Ainsi, (il est dit) dans l’Apocalypse : Je donnerai de la manne au vainqueur (Apocalypse 2, 17). Et parce que notre sermon porte sur la réfection [spirituelle], demandons à Celui qui octroie cette douceur qu’il m’accorde de dire quelque chose à sa gloire, etc.

Première partie

[La nature du repas spirituel]

            Un homme fit un grand repas, etc. De même que le corps ne peut reprendre des forces sans une nourriture corporelle, de même l’âme a besoin d’une nourriture spirituelle pour se refaire. Il est question de cette nourriture spirituelle dans les Psaumes : Il m’a mené vers les eaux du repos, etc. (22[23], 2). Il dit délibérément : Vers les eaux du repos, car, de même qu’une nourriture corporelle est nécessaire contre la déperdition due à la consommation de la chaleur naturelle, de même l’âme a-t-elle besoin d’une nourriture spirituelle en raison de la chaleur nuisible de la concupiscence, qui empêche le salut de nos âmes, et une eau spirituelle est nécessaire pour éteindre ce feu. L’eau corporelle rafraîchit mais ne nourrit pas, mais l’eau spirituelle rafraîchit et nourrit. Jean parle de cette eau : Celui qui boit de cette eau, elle deviendra une source qui jaillira en vie éternelle (4, 14).

         Le Seigneur propose une comparaison pour cette réfection spirituelle dans l’évangile d’aujourd’hui, et nous pouvons observer deux choses : d’abord, la préparation de cette réfection, en cet endroit : Un homme fit un grand repas…; ensuite, la participation au banquet préparé, en cet endroit : …et il invita beaucoup de monde.

         À propos du premier point, il faut relever trois choses : premièrement, qui est l’homme qui a fait le repas; deuxièmement, quel est ce repas et, troisièmement, en quoi il est grand.

         Je dis tout d’abord qu’il faut relever qui est cet homme. Je dis que cet homme est le Fils de Dieu qui est vraiment homme par la vérité de la nature qu’il a assumée. C’est ainsi que l’Apôtre [dit] dans [la lettre aux] Philippiens : Alors qu’il était dans la forme de Dieu..., il s’est dépouillé en prenant la forme d’esclave, devenant semblable à l’homme et reconnu à son aspect pour un homme (2, 6‑7); et dans Jérémie : Il est un homme, mais qui le reconnaîtra? (v.g. Isaïe 52, 14). [Le Seigneur] dit : Un homme…, comme s’il disait : certaines particularités se trouvent chez lui qui ne se trouvent pas chez d’autres, en raison desquelles il est un homme particulier, car il possède la plénitude de la divinité, la plénitude de la vérité et la plénitude de la grâce.

         Je dis tout d’abord qu’il possède la plénitude de la divinité. On dit des autres hommes qu’ils sont des dieux, mais par participation; mais celui-ci est le vrai Dieu. De même, les autres hommes connaissent peu de chose de la vérité, mais cet homme [en] a eu la connaissance la plus entière, non seulement selon sa divinité, mais selon son humanité : En lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (Colossiens 2, 3). De même, les autres ont possédé quelque chose de la grâce : certains la grâce de l’éloquence, d’autres la grâce de la sagesse, car il y a diversité des grâces (1 Corinthiens 12, 4), mais le Christ a possédé la plénitude de la grâce. Ainsi, l’Apôtre [dit] dans [la lettre aux] Colossiens : Il lui a plu de faire habiter en lui toute plénitude (Colossiens 1, 19). À propos de la plénitude de la divinité, de la vérité et de la grâce qui se trouvait dans le Christ, Jean dit : Nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Fils unique, pour ce qui est de la plénitude de la divinité, pleine de grâce, pour ce qui est de la plénitude de la grâce, et de vérité, pour ce qui est de la plénitude de la vérité qui se trouvait dans le Christ (Jean 1, 14). Qui est cet homme, cela est maintenant clair.

         En second lieu, il faut voir quel est le repas que fit cet homme. Je dis qu’il a préparé une triple réfection spirituelle : une qui se rapporte au sacrement, une autre qui se rapporte à l’intelligence, et une troisième qui se rapporte à la disposition du cœur. Je dis d’abord que cet homme fit un repas qui se rapporte au sacrement. C’est de cette réfection sacramentelle qu’on entend ce qui est dit dans le Siracide : Viens ici, étranger, mets la table; ce que tu tiens à la main, donne-le aux autres (Siracide 29, 26[33]). Le Christ est un étranger dans le monde : bien que le monde ait été fait par lui, il ne l’a pas reconnu. Il est venu dans le monde comme un étranger. Il a mis la table sacramentelle et ce qu’il possédait, à savoir, selon le pouvoir qui lui avait été donné par le Père, il l’a donné à manger aux autres, c’est-à-dire aux fidèles. Cette réfection spirituelle, le Christ l’a instituée pour autant qu’il avait la plénitude de la grâce.

         Dans cette réfection, il y a le déjeuner [prandium : repas du midi] et le dîner [cena : repas du soir[27]]. Le déjeuner est la réfection sacramentelle sous l’Ancien Testament; le dîner, sous le Nouveau Testament. C’est du déjeuner en vue de la réfection spirituelle dans l’Ancien Testament qu’on entend ce qui est dit dans l’évangile : Voici que j’ai apprêté mon banquet; mes taureaux et mes bêtes grasses ont été tués (Matthieu 22, 4). Dans l’Ancien Testament, des taureaux égorgés étaient offerts à la lettre. Le déjeuner se prend dans la première partie du jour. De même en était-il pour le repas en vue de la réfection sacramentelle dans l’Ancien Testament, alors que des taureaux et des bêtes grasses étaient tués et offerts. Du fait que ce déjeuner eut lieu, il était approprié qu’un dîner eût aussi lieu, dont il est question en Matthieu : Alors que les disciples étaient à table, le Seigneur prit du pain, le rompit et le donna à ses disciples en disant : «Prenez et buvez : ceci est mon corps» (Matthieu 14, 19). Il est normal que des étrangers soient invités à déjeuner, mais, au dîner, seuls viennent les membres de la famille et les gens de la maison. Job [dit] : Et ne disaient-ils pas, les gens de ma tente : «Trouve-t-on quelqu’un qu’il n’ait pas rassasié de viande?» (31, 31), comme s’il disait : «Seuls les gens de la maison sont admis.»

         Voyez comme ce dîner a été grand et à quel point il l’a été. Je dis que ce dîner a été grand en raison d’une magnifique préparation, de la grandeur du plaisir gustatif, en raison de la grandeur de ses effets. Cela s’est retrouvé dans ce repas. Il fut donc grand.

         Si tu cherches quelle a été sa préparation, tu trouveras une magnifique préparation. Le Psaume [dit] : Il leur a donné un pain venu du ciel, l’homme a mangé le pain des anges (Psaumes 77[78], 25). Celui qui veut faire l’éloge d’une nourriture en fait l’éloge pour deux raisons : en raison du lieu où elle a poussé et de la dignité de ceux qui en font usage. En raison du lieu lorsqu’on dit : «Ce vin provient de tel endroit», à savoir, de cet endroit où l’on a coutume de produire des vins de grande qualité. De même, le vin est objet d’éloge en raison de la dignité de ceux qui en font usage : «Ceci est le vin que le roi boit.» Pour cette raison, en voulant décrire la grandeur de la préparation du dîner, le Psalmiste le décrit d’abord par le lieu [où il se tint], en disant : Il leur donna un pain venu du ciel. Où ce pain a-t-il été produit? Au ciel. Crois au pain qui dit : Je suis un pain vivant descendu du ciel (Jean 6, 41), à savoir, en assumant notre faiblesse selon [sa] divinité, tout en n’abandonnant pas l’élévation [de celle-ci]. De même, cette nourriture est présentée comme précieuse en raison de la dignité de ceux qui en font usage, car les plus grands s’en nourrissent, à savoir, les anges qui se nourrissent de la parole de Dieu. Cette nourriture t’est offerte dans le dîner. C’est donc un grand dîner en raison de la préparation magnifique.

         Mais si t’étaient présentés des mets précieux mais qui n’étaient pas agréables à manger, ils ne seraient pas considérés comme grands. Pour cette raison, ce dîner est décrit comme grand, en deuxième lieu, en raison de la grandeur du plaisir gustatif. Ainsi, dans le livre de Sagesse [est-il dit] : Tu leur as donné un pain venu du ciel, capable de procurer toutes les délices et de satisfaire tous les goûts (16, 20). Le plaisir vient de trois choses : du souvenir de choses passées, de l’espoir de choses à venir et de la perception de choses présentes. Toutes les délices se trouvent dans ce dîner. Si tu considères le passé, ce qui est rappelé est agréable. Qu’y a-t-il de plus agréable que de se souvenir que l’homme a été racheté par le sang du Christ? Le Lévitique [dit] : Souviens-toi de ma pauvreté, etc. (Lamentations 3, 19). Et dans l’évangile, [on lit] : Faites ceci en mémoire de moi (Luc 22, 19). Et l’Apôtre [écrit] : Chaque fois que vous ferez ceci, vous annoncerez la mort du Seigneur (1 Corinthiens 11, 26). De même, dans ce dîner, on trouve une grande délectation dans l’espérance de choses à venir, car cette nourriture sacramentelle est un signe annonciateur et elle nous donne l’espérance de la béatitude future. Ainsi, [il est dit] dans l’évangile : Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, etc. (Jean 6, 54). De même, (tu connaîtras) dans ce repas la plus grande délectation si tu te tournes vers ce qui est présent, à savoir, la réalité signifiée qui y est contenue et la réalité signifiée qui n’y est pas contenue. La réalité signifiée et contenue est le corps du Christ, et l’homme doit vraiment se glorifier d’avoir en lui-même le corps du Christ. [On lit] ainsi : Il n’y a aucune autre nation aussi grande qui ait des dieux aussi proches que le Dieu qui s’approche de nous (Deutéronome 4, 7). La réalité présente signifiée et non contenue est tellement délectable, à savoir, l’unité de l’Église. Qu’y a-t-il de plus réjouissant que cette unité? Le psaume [dit] : Voyez comme il est bon, qu’il est doux [d’habiter ensemble comme des frères]! (Psaumes 132[133], 1). Ce dîner est donc très délectable, que tu te tournes vers le passé, vers le présent ou vers l’avenir.

         En troisième lieu, il est grand en raison de la puissance de son effet, car il nous unit à Dieu et nous fait habiter en Dieu. C’est pourquoi Jean [dit] : Celui qui mange ma chair et boit mon sang, etc. demeure en moi, à savoir, par la foi et la charité, et moi en lui, à savoir, par la grâce et le sacrement (Jean 6, 55).Car Dieu est en nous et nous (sommes) en lui; nous ne devons pas avoir de crainte. Job [dit] : Place-moi près de toi, et qui osera s’en prendre à moi? (Job 17, 3). Et le psaume : Tu m’as préparé une table devant moi (Psaumes 22[23], 5). De même, ce qui est uni provient de deux choses : ce qui est moins digne suit le mouvement de ce qui l’emporte. Il est donc nécessaire que l’âme qui est unie à Dieu suive Dieu. Il ne faut donc pas craindre, étant donné que Dieu est en nous par le sacrement. Par la force de cette nourriture, Élie marcha jusqu’à la montagne de l’Horeb (1 Rois 19, 8). Si nous prenons dignement cette nourriture, elle nous mènera à la vie éternelle. Bienheureux donc sont ceux qui prennent dignement cette nourriture, mais malheur à ceux qui [la] prennent indignement, car ils mangent leur propre jugement (1 Corinthiens 1, 29).

         Telle est donc la nourriture sacramentelle.

         Il y a un autre repas spirituel, qui se rapporte à l’entendement que le Christ nous a préparé du fait qu’il est plein de vérité. C’est ainsi que la Sagesse incréée dit dans les Proverbes : La sagesse a coupé le vin, elle a préparé la table, puis elle a invité en disant : Venez manger mon pain et boire le vin que je vous ai préparé (Proverbes 9, 2). La sagesse de Dieu est le Christ. Il a coupé le vin, à savoir, l’enseignement de la sagesse spirituelle. Ce vin était tellement fort que l’homme ne pouvait le porter s’il n’était pas coupé; c’est pourquoi il le réduisit lorsqu’il proposa des enseignements spirituels. Il a préparé la table, c’est-à-dire toutes les créatures. L’enseignement de la sagesse est appelé pain et vin, un pain qui sustente et un vin qui réjouit et réchauffe.

         Dans cette réfection, il y a un déjeuner et un dîner Le déjeuner consiste dans l’enseignement des philosophes, dont parle Habacuc lorsqu’il dit qu’on apportait de la nourriture aux moissonneurs dans le champ (Daniel 14, 32). Les moissonneurs sont les philosophes qui cueillent les tiges dans le champ, c’est-à-dire les vérités tirées des créatures. Ainsi, [il est dit] dans [la lettre aux] Romains : Ce qui est invisible en Dieu, etc. (Romains 1, 20). Le dîner est le repas de la Sainte Écriture. L’Apocalypse dit ainsi : Si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui (Apocalypse 3, 20). La différence entre l’enseignement de la Sainte Écriture et celui de la philosophie est que l’enseignement des philosophes vient des créatures, alors que l’enseignement de la Sainte Écriture vient de l’inspiration. À cause de cela, elle dit : Si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai chez lui, à savoir, par l’inspiration du Saint-Esprit. (On lit) ainsi dans [l’évangile selon] Jean : Lorsque l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité (Jean 16, 13).

         On dit de la Sainte Écriture qu’elle est un dîner parce qu’elle est donnée aux gens de la maison et aux proches. Les Proverbes disent ainsi de la femme : Elle donna à manger aux gens de sa maison et de quoi se nourrir à ses servantes (Proverbes 31, 15). Il s’agit d’un grand dîner, car il possède les trois conditions déjà mentionnées. Tout d’abord, il est grand par la magnifique grandeur de sa préparation, puisqu’il [propose] les choses les plus grandes. La Sagesse dit ainsi : Écoutez-moi, car je vais parler de grandes choses. Elles sont grandes parce qu’elles dépassent tout entendement. L’Ecclésiastique [dit] ainsi : Bien des choses qui dépassent l’entendement de l’homme t’ont été montrées. Ces choses sont utiles. C’est pourquoi le Seigneur [dit] dans l’Exode : Moi, le Seigneur, je t’enseigne des choses utiles, en te dirigeant vers les chemins où tu dois marcher (Isaïe 48, 17). Les autres sciences ne te dirigent pas en cours de route. Ce dîner est encore grand en raison de la grandeur de la délectation qu’il donne lorsqu’on y goûte. En effet, dans les paroles de la Sainte Écriture, se trouve une douceur qui dépasse tout. Le psaume [dit] : Que tes paroles sont douces à mon palais, etc. (Psaumes 118[119], 103). Sa douceur dépasse la douceur de toute autre science. En effet, on dit qu’une exploration est agréable de deux façons : en raison de la réalité explorée ou en raison de l’exploration elle-même. Une démonstration portant sur le triangle n’est pas agréable en elle-même, car on ne porte pas un grand intérêt au triangle, mais elle est agréable en raison de l’exploration elle-même, qui est propre à l’intelligence. Mais lorsque l’exploration porte sur une chose aimée et lorsque l’exploration elle-même est délectable, alors elle est parfaitement délectable. Ainsi en est-il de la Sainte Écriture : non seulement y trouve-t-on du plaisir à connaître la vérité, mais surtout aux choses aimées. Augustin dit ainsi, dans le livre des Confessions : «Les autres textes n’apportent pas l’apparence d’une telle piété, les larmes de la confession, les arrhes de l’Esprit Saint», et d’autres choses qu’il écrit en cet endroit. La nourriture de la Sainte Écriture est donc grande en raison de l’abondance dans sa préparation et de l’intensité de la délectation qu’on a à la goûter. En troisième lieu, (ce repas est grand) en raison de son effet. Quel est son effet? Je dis qu’il donne la vie. Ainsi, le bienheureux Pierre [dit] : Seigneur, a qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jean 6, 69). Les hommes sont conduits par (ces) paroles à la foi par laquelle ils ont la vie et sont enflammés par la charité. C’est pourquoi le Siracide [dit] : Il les a nourris du pain de la vie et de l’entendement, etc. (Siracide 15, 3).

         Troisièmement, le Christ nous a préparé une nourriture se rapportant aux dispositions du cœur. Aussi (lit-on) dans le Cantique : Mangez, mes amis, à savoir, maintenant par la grâce, et enivrez-vous, mes bien-aimés, à savoir, dans l’avenir par la gloire. Le Christ nous donne cette nourriture en tant qu’il a la plénitude de la divinité. Le psaume [dit] : Le Seigneur donnera la grâce et la gloire (Psaumes 83[84] 12).

         Pour cette nourriture, il y a le déjeuner de la grâce, à savoir, dans le présent. Le Seigneur invite à ce déjeuner lorsqu’il dit en Jean : Venez déjeuner (Matthieu 22, 4). Nous attendons le dîner de cette nourriture dans l’avenir : il se réalisera dans la gloire. L’Apocalypse [dit] ainsi : Bienheureux ceux qui ont été invités aux noces de l’Agneau (Apocalypse 19, 9). C’est le dîner auquel n’est invité que celui qui est un digne proche et membre la maison. Ainsi, Isaïe [dit] : Mes serviteurs mangeront et vous aurez faim (Isaïe 65, 13).

         Ce dîner est plus grand que les autres en raison des trois conditions déjà mentionnées. [D’abord] en raison de la magnificence de la préparation. La grandeur de la préparation tient à ce que l’homme s’asseoit à la table de Dieu. Celui qui s’assoit à la table du roi est magnifiquement habillé, et il est dit en Luc : J’ai fait en sorte, etc., que vous mangiez et buviez à ma table, etc. (Luc 22, 29). [Ce dîner] comporte-t-il une table corporelle? Assurément non, mais le repas de Dieu est joie. Mais de quoi se réjouit le Christ? À coup sûr, de lui-même, et s’il ne se réjouissait pas de lui-même, il ne serait pas heureux. Et alors, il se laissera voir dans son essence, et ainsi se réjouiront [ceux qui mangeront à sa table]. Job [dit] : Alors, débordant des délices venues du Tout-puissant, etc. [Ensuite], y a-t-il une nourriture plus précieuse que Dieu? Il n’en existe sûrement aucune. Si tu cherches à connaître la grandeur de la délectation lorsque tu le goûtes, il est superflu de chercher. En effet, tout ce qui est délectable est délectable en tant que cela est bon ou en tant que cela a l’apparence du bien. Mais si les petits biens ou ceux qui participent au bien sont délectables, quelle délectation donnera ce qui est d’une bonté infinie! Le psaume [dit] : Les délectations qui viennent de ta droite sont éternelles (Psaumes 15[16], 11). Et encore le psaume : Qu’elle est grande l’abondance de tes délices, Seigneur! (Psaumes 30[31], 20). Troisièmement, ce dîner est grand en raison de la grandeur de l’effet qu’il a sur les dispositions du cœur, car il possède en lui la vie éternelle. Les saints qui se réjouissent en lui ne manqueront jamais de rien. Le psaume [dit] : Les pauvres mangeront et seront rassasiés, etc. (Psaumes 21[22], 27). Les pauvres mangeront, mais quels pauvres? Assurément, les pauvres en esprit, comme [le dit] Matthieu : Bienheureux les pauvres en esprit, etc. (Matthieu 5, 3). Ou les pauvres, c’est-à-dire les humbles, ou ceux qui sont volontairement pauvres, à savoir qu’ils ont des richesses mais les méprisent. Ceux-ci ont accès au dîner, mais ceux qui ont l’âme impliquée dans les choses temporelles n’y ont pas accès. L’évangile [dit] ainsi : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés (Matthieu 5, 6). Et ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent (Psaumes 21[22], 27). Augustin [écrit] : «Nous verrons, nous aimerons et nous louerons.» Leurs cœurs vivront pour les siècles des siècles (Sagesse 5, 16), non seulement d’une vie corporelle, mais de la vie de l’âme unie à Dieu. Que celui qui (règne) avec le Père daigne nous l’accorder, etc.

Conférence du soir

Deuxième partie

[Les invités du repas spirituel]

            Un homme fit un grand repas… (Luc 14, 16)

         Nous avons parlé aujourd’hui de la préparation de ce dîner. Il faut maintenant parler de son partage. En effet, l’homme n’a pas préparé ce dîner pour qu’il n’y ait personne, mais pour le faire partager à d’autres.

[Les invités de ce repas]

         Remarquez que ce dîner n’est partagé avec personne qui n’y ait été invité. L’homme peut aller sans y être invité vers ce qu’il connaît et désire, mais il ne peut aller vers ce qui dépasse notre désir que s’il y est invité. Tel est ce dîner. C’est pourquoi l’Apôtre, 1 Corinthiens 2, 9, et Isaïe 64, 3 [disent] : L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, n’est pas monté dans le cœur de l’homme [ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment]. Ainsi, n’accède à ce dîner que celui qui y a été invité. C’est pourquoi [on lit] en Romains 8, 30 : Ceux qu’il a appelés, il les a justifiés, etc.

         Il faut remarquer qu’il existe un double appel : l’un intérieur, l’autre extérieur. L’appel intérieur [est celui] par lequel le Seigneur parle à l’homme de l’intérieur, et [cet appel] ne reste jamais vain, car l’homme ne lui résiste pas. Job 14, 15 [dit] : Tu m’appelleras et je te répondrai. Augustin dit, dans le livre Sur la prédestination : «La grâce qui est versée dans les cœurs des hommes par la générosité de la grâce divine n’est rejetée par aucun cœur endurci; en effet, elle est donnée pour que la dureté même du cœur soit enlevée. Ainsi, elle n’est pas donnée en vain.» Jean dit donc : Quiconque entend et écoute mon Père vient à moi (Jean 6, 45).

         Il existe un autre appel qui est fait par un ange ou par un homme, et celui-ci n’est pas aussi efficace que celui qui vient de Dieu; bien plus, il est fréquemment vain et beaucoup lui résistent. C’est pourquoi [on lit] dans Proverbes 1, 24 : J’ai appelé, mais vous avez résisté, et dans Matthieu 20, 16 : Beaucoup sont appelés, mais peu sont choisis. C’est de cet appel que parle ici le Seigneur lorsqu’il dit : Il en invita beaucoup. Qu’il parle de cet [appel], cela est clair, car il le lance par le truchement d’un serviteur : À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : «Venez!» Mais qui est le serviteur? L’Apôtre Paul et les autres prédicateurs, les prélats et les docteurs : tous ceux qui travaillent ainsi au bien sont appelés les serviteurs de Dieu.

         Il faut ici remarquer deux choses : ceux qui sont appelés et comment ils sont appelés. Dans la multitude de ceux qui sont appelés, il existe une triple distinction, comme le montre clairement l’évangile : certains de ceux qui sont appelés ont été invités au dîner; certains sont des concitoyens, mais ils sont écartés; et certains sont des étrangers. Mais quels sont ceux qui ont été invités? Je dis qu’à proprement parler ont été invités ceux qui ont bénéficié du privilège de la libéralité divine. En effet, l’invitation est adressée aux membres de la famille. Si quelqu’un est religieux, clerc et bénéficie du don de sagesse ou de quelque chose du genre, cela est une invitation. Dans le livre d’Esther, il est dit que ceux qui avaient été invités au banquet buvaient dans des coupes d’or (Esther 1, 7). Les coupes d’or sont les dons précieux de Dieu.

[Ceux qui ne viennent pas au repas]

         Il faut que les invités viennent aux noces, mais ils ne viennent pas à cause d’un triple obstacle qui est mentionné dans la lettre canonique de Jean : N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, la charité de Dieu n’est pas en lui (1 Jean 2, 15). Qu’est-ce qui empêche les invités de venir aux noces? Certainement le fait que l’homme est attaché au monde. Et comment est-il attaché au monde? À coup sûr, en suivant ce qui appartient au monde. Et qu’est-ce qui appartient au monde? La concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, l’orgueil de la vie, comme il est dit dans la lettre canonique de Jean (1 Jean 2, 16). Ainsi donc, les hommes sont empêchés de venir au dîner de trois façons, même s’ils y ont été invités, à savoir, à cause de l’orgueil, de la concupiscence des yeux ou [de celle] de la chair.

         Je dis qu’en premier lieu quelqu’un est empêché de venir au dîner à cause de l’orgueil. Il arrive que certains aient reçu de Dieu de nombreux dons spirituels ou temporels et, alors que, à cause de ceux-ci, ils devraient être soumis à Dieu, ils s’en enorgueillissent. Ainsi, Ezéchiel [dit] : Ton cœur s’est élevé à cause de sa beauté (Ézéchiel 28, 2); et Jérémie : Tu parleras à leurs grands; ils ont secoué le joug des conseils, et rompu les liens des commandements (Jérémie 2, 20). Et ceux-ci sont représentés par celui qui dit : J’ai acheté un domaine et je dois aller le voir. Augustin dit que, par ce domaine, le pouvoir est signifié, et l’orgueil est exprimé par le pouvoir, alors que le dîner est celui des humbles. Et remarquez ce qu’il dit : J’ai acheté un domaine et il est nécessaire que je le voie. Fréquemment, ceux qui s’enorgueillissent des dons qui leur ont été donnés par Dieu considèrent les dons, et non l’auteur des dons. Dans [une lettre] aux Corinthiens, il est dit : Qu’as-tu que tu n’aies reçu? (1 Corinthiens 4, 7). Pense que tu es un prélat ou un savant. Tu dois penser d’où tu le tiens : tu ne le tiens pas de toi, mais de Dieu afin que tu lui sois soumis. Et cette pensée non seulement écarte l’orgueil, mais elle incite à l’humilité. En effet, lorsque les dons augmentent, les causes de ces biens augmentent : plus tu as de biens, plus tu es l’obligé de Dieu. Mais celui qui ignore qu’il tient ses biens de Dieu ne peut rendre grâce. Pour cette raison, pense que tu tiens de Dieu tout ce que tu as et que tu es tenu de le remercier ou de lui rendre grâce, et (ces biens) ne te conduiront pas à l’orgueil.

         D’autres négligent de venir au dîner, bien qu’ils aient été invités, et cela, à cause de la concupiscence des yeux. D’eux s’entend ce que [dit] Osée : Je leur ai donné en abondance l’argent et l’or dont ils ont fait Baal (Osée 2, 8). Par l’or, on entend la sagesse, par l’argent, l’éloquence : certains possèdent la grâce de l’éloquence ou le don de la sagesse et, alors qu’ils devraient servir Dieu, ils servent le Diable, eux qui font servir [ces dons] à la cupidité et à l’acquisition des biens terrestres. Il dit qu’ils ont fait Baal, parce que l’avarice est un esclavage envers des idoles. Ceux-ci sont représentés par l’invité qui dit : J’ai acheté cinq attelages de bœufs et je dois aller les essayer. Par les cinq attelages sont indiqués les cinq sens qui sont entièrement au service des choses sensibles. [L’invité] dit : J’ai acheté cinq attelages de bœufs, etc. Ici, on blâme non seulement la cupidité, mais aussi la curiosité. Certains sont très curieux des choses extérieures et de ce que font les autres, car il s’enquièrent de ce que font les autres et négligent ce qu’ils font eux-mêmes. Ceux-ci sont comme l’œil qui voit autre chose et ne se voit pas. En effet, certains ne veulent rien croire qu’ils ne voient.

         Troisièmement, les invités sont empêchés de venir au dîner à cause de la concupiscence de la chair. En effet, certains, lorsqu’ils sont élevés par des dons de Dieu, se tournent vers les plaisirs. C’est pourquoi Ézéchiel [dit] : Tu as confiance dans ta beauté, tu t’es dévoyée (Ézéchiel 16, 15), et Isaïe : En ce jour-là, le Seigneur invitera à pleurer et à se plaindre (Isaïe 22, 12), à savoir lorsqu’il dit dans l’évangile : Bienheureux ceux qui pleurent, etc. (Matthieu 5, 5). Et leur plaisir, c’est de tuer des veaux (v.g. Isaïe 1, 11); les réprouvés disent : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (Isaïe 22, 13). Ceux-ci sont indiqués par l’homme qui prend femme, raison pour laquelle il ne pouvait venir au dîner. Par la femme, est signifiée la concupiscence de la chair. Seul lui, et non pas un autre, dit : Je ne peux venir. À cause des attraits de la chair, il ne pouvait venir.

         Il existe une différence entre les péchés d’orgueil, de cupidité et de luxure, car les orgueilleux et les cupides pèchent de propos délibéré et n’ont pas la volonté de venir au dîner, mais ceux qui pèchent du péché de la chair pèchent par faiblesse et impuissance. Ceux-ci ont l’intention d’aller au dîner, mais ils en sont empêchés par la concupiscence de la chair. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] : La chair va dans le sens contraire de l’esprit et l’esprit dans le sens contraire de la chair, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez (Galates 5, 17).

         Ceux-ci, bien qu’ils aient été invités, ne sont pas venus au dîner à cause de l’orgueil, de la cupidité ou de la concupiscence de la chair. Mais il est écrit que le serviteur qui connaît la volonté de son maître et ne la fait pas recevra un grand nombre de coups (Luc 12, 47). Si tu agis contre la volonté [du maître], tu mérites une peine d’autant plus grande que tu es plus grand. Et le maître de la maison, lorsqu’il apprit que les invités ne voulaient pas venir, se mit en colère. Par la colère est signifiée la vengeance de Dieu.

         Ainsi donc, les premiers qui sont convoqués à dîner sont des invités. Une autre catégorie parmi ceux qui sont appelés à dîner est celle des concitoyens, mais ils sont écartés. C’est pourquoi [le maître] dit dans l’évangile : Va dans les villages et sur les places publiques de la ville et invite les malades, les aveugles et les boiteux, etc. Et voyez comment les derniers deviennent les premiers. En effet, le grands n’ont pas eu accès à ce dîner, ni les puissants, mais les malades et les pauvres : nous en avons un exemple dans Lazare et dans le riche. Les malades se convertissent fréquemment. Ainsi Ambroise [écrit] : «La faiblesse corporelle n’exclut personne du royaume et celui à qui fait défaut l’attrait du péché pèche plus rarement.» Et l’Apôtre [dit] : Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour confondre ce qui est fort (1 Corinthiens 1, 27). Vous devez entendre de manière spirituelle le fait qu’ont été choisis ceux qui sont pauvres au temporel, mais qui sont cependant riches au spirituel. Ce sont ceux qui se trouvent dans les villages et sur les places publiques. C’est pourquoi le prophète [dit] : Les pierres du sanctuaire ont été dispersées sur les places publiques (Lamentations 4, 1), mais, dans l’Apocalypse, il est dit de celui qui est riche au temporel mais pauvre au spirituel : Tu dis que je suis riche et que je n’ai besoin de rien, mais tu ne sais pas à quel point tu es misérable, etc. (Apocalypse 3, 17), car le péché rend les peuples misérable (Proverbes 14, 34).

         Mais de quelles richesses manquent les pécheurs? Je dis qu’ils manquent de connaissance, de force et de droiture. Je dis d’abord que ceux qui sont aveuglés par le péché souffrent d’un manque de connaissance, c’est-à-dire qu’ils repoussent le bien et choisissent le mal. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] dans [une lettre] aux Thessaloniciens : Enflés, aveugles, aimant la volupté plutôt que Dieu (2 Timothée 3, 4). C’est par un tel aveuglement que les hommes méprisent les réalités divines et leur préfèrent plutôt les réalités temporelles. À d’autres manquent la force et la vigueur de l’âme à cause du péché. Ainsi, [il est dit] en Néhémie : La force du porteur s’est affaiblie (Néhémie 4, 10); leur force n’était rien pour moi (Psaumes 105[106], 24). Et ceux-ci sont les faibles. D’autres, qui sont aveuglés par le péché, manquent de droiture, à savoir, dans leur intention. Ainsi, [il est dit] dans Michée : Le saint disparaît de la terre et il n’y a plus personne de droit parmi les hommes (Ézéchiel 33, 20). Ceux-ci sont des boiteux : de l’extérieur, ils semblent suivre le Seigneur, mais si quelqu’un regarde leur intention, ils paraissent boiteux. De cette claudication Élie dit : Comme vous boitez des deux côtés! (1 Rois 18, 21). Parfois, les pauvres sont comblés, les aveugles sont éclairés, les faibles reprennent des forces et les boiteux sont guéris. Isaïe [dit] : Alors le boiteux bondira comme un cerf (Isaïe 35, 6).

         Voyez : lorsque le serviteur amena ceux-ci, il dit au maître : Il y a encore de la place, par quoi est indiquée la prédestination. En effet, ce ne sont pas seulement les grands ou les fidèles qui sont appelés. Le Seigneur [dit] ainsi : J’ai d’autres brebis qui ne font pas partie de ce troupeau, etc. (Jean 10, 16). Pour cette raison, le Seigneur appelle des étrangers. Ainsi, [il est écrit] dans l’évangile : Va sur les chemins et les sentiers, et contrains-les, etc. Par les étrangers sont signifiés les infidèles. Or, il existe trois catégories d’infidèles. Les premiers sont les Gentils et les païens qui n’ont aucune part à la foi : la lumière de la foi ne les éclaire pas. Ceux-ci vont sur des chemins ténébreux. [Il est dit] ainsi : Les chemins des impies sont des chemins de ténèbres (Proverbes 4, 19). D’autres infidèles sont les Juifs, qui ont quelque chose en commun avec nous, à savoir, l’enseignement de l’Ancien Testament, et dont il est dit : Il y a encore un peu de lumière en vous (Jean 12, 35). Ceux-ci sont indiqués par les routes fréquentées. Isaïe [dit] : Les routes fréquentées (Isaïe 33, 8). Les observances qui avaient un sens figuré sont passantes parce que, lorsque la vérité est venue, la figure passe. Celui qui respecterait les observances qui avaient un sens figuré pécherait donc. C’est ainsi que l’Apôtre [dit] : Si vous avez été circoncis, le Christ ne vous servira à rien (Galates 5, 2). En troisième lieu, les infidèles sont les hérétiques, qui sont dans les fourrés. Les fourrés sont placés pour faire des divisions : les hérétiques ne servent qu’à provoquer des divisions. Les hérétiques sont les épines qui piquent et les fourrés qui divisent.

         Ces trois catégories d’hommes nous sont indiquées par le fait que l’évangile a d’abord été prêché aux dirigeants et aux prêtres qui refusèrent de venir; par la suite, Pierre a prêché à une foule de Juifs et en a converti trois mille; puis [l’évangile] a été prêché à ceux qui sont dans les fourrés et sur les places publiques, et tous furent entraînés vers la foi. C’est pourquoi l’Église prie non seulement pour les dirigeants, mais pour les affligés et les infidèles. Tels sont donc ceux qui ont été appelés.

         Mais comment sont-ils appelés? Une triple manière d’appeler est présentée. Les invités doivent être appelés par une simple annonce. Ainsi, [il est dit] dans l’évangile : Il envoya son serviteur à l’heure du dîner dire aux invités de venir. Les meilleurs ne doivent pas être invectivés ni exaspérés. [Il est] ainsi [écrit] : N’invective pas l’ancien, mais honore-le comme un père (1 Timothée 5, 1), et ailleurs : Rends honneur au sage (v.g. Siracide 10, 31). De même, on doit faire entrer les pauvres et les exclus. Certains ont eu l’intention de venir vers Dieu par le baptême, ont renoncé au Diable et à toutes ses pompes. Ils ont besoin de quelqu’un qui les instruise et les fasse entrer, et en fasse des membres de la famille du roi. Ainsi, [il est écrit] dans l’Exode : Voici que j’enverrai mon ange qui te précédera, te gardera et t’introduira (Exode 23, 23). Les infidèles de la troisième catégorie doivent être forcés à entrer dîner. C’est pourquoi [il est dit] dans l’évangile : Va par les fourrés et sur les places et force-les à entrer. Ceux qui sont dans les fourrés doivent être forcés de deux manières. Les signes sont été donnés non pas à ceux qui croient, mais à ceux qui ne croient pas (Marc 16, 17). Ainsi, les hérétiques sont forcés d’entrer par l’évidence des miracles. Ils doivent aussi être forcés à la lettre par la crainte. [On lit] ainsi dans les Psaumes : Pour mettre un mors aux mâchoires, etc. (Isaïe 30, 28). Les hérétiques disent que personne ne doit être forcé par la crainte à accéder à la foi. Il faut certainement dire le contraire, selon Isaïe : Seule la terreur fera comprendre ce qu’ils ont entendu (Isaïe 28, 19). On ne lit pas que ceux qui ont été appelés dans les villages et dans les fourrés se sont excusés, mais seulement ceux qui ont été invités, par quoi est indiqué que les pécheurs qui ont froid se convertissent plus rapidement que ceux qui s’écartent alors qu’ils sont en route. Ainsi, Osée [dit] : Que n’as-tu pu être purifié, alors que tu viens d’Israël! (v.g. Jérémie 13, 27). Nous demanderons donc, etc.

4 – Marie, lumière et guide de ceux qui sont en route...

Sermon 15

Lux orta est : La lumière s’est levée

(Traduction par Charles Duyck, http ://vsame.free.fr, 2004)

Prologue

[Les vrais biens : grâce et gloire éternelle]

            La lumière s’est levée pour le juste et, pour les hommes au cœur droit, la joie (Psaume 97[96] 11). Tout don excellent, toute grâce parfaite, descend d’en haut, du Père des lumières. Ces derniers mots sont extraits du chapitre 1 de saint Jacques 1, 17. Un don bon, ce sont les biens temporels; un don meilleur, les biens naturels comme le corps et l’âme; un don excellent, ce sont les biens de la grâce et la gloire éternelle.

         Tout don excellent, par quoi il faut comprendre la grâce, provient du Père des lumières. La grâce est dite don excellent pour agir de manière méritoire; d’où chez Jean 15, 5 : Sans moi, vous ne pouvez rien faire. De même, la grâce est dite don parfait pour obtenir le bienfait de la gloire. Et ces dons nous sont faits par le Père des lumières. Psaume 84[83], 12 : Le Seigneur donne la grâce dans le présent, et la gloire dans le futur. Donc, puisque la grâce de Dieu est si efficace pour bien agir dans le présent et pour obtenir la gloire éternelle dans l’avenir, demandons d’abord au Seigneur de nous donner la grâce, etc…

Première partie

[Pourquoi la Vierge est appelée «lumière»?]

            La lumière s’est levée pour le juste. Cette expression est brève, et il y a en elle des sens les plus divers; et elle se trouve dans le psaume 97[96], 11. Nous lisons que la naissance de la Vierge a été annoncée à l’avance dans l’Ancien Testament par de nombreuses figures; et parmi d’autres figures, elle a été spécialement désignée par trois figures, à savoir, par le lever de l’aurore, par l’apparition d’une étoile et par la sortie d’un rejeton d’une racine. Par le lever de l’aurore est signifiée la naissance [de la Vierge] sous le rapport de sa sanctification. Par l’apparition d’une étoile, elle est préfigurée sous le rapport de l’intégrité de sa virginité. Par la sortie d’un rejeton hors d’une racine, sous le rapport de son élévation et de sa grande contemplation.

         À propos du lever de l’aurore, par lequel est préfigurée la naissance de la Vierge sous le rapport de la sanctification, on lit, dans Genèse 32, 27, ce que l’ange dit à Jacob : Laisse-moi aller, car l’aurore se lève. Par le combat de Jacob est signifiée l’assemblée des Pères d’autrefois qui luttaient avec l’ange des deux bras, c’est-à-dire par les pleurs et la prière. Ainsi chez Osée 12, 4 : Il lutta avec l’ange et il eut le dessus; il pleura et lui demanda grâce. Mais après que l’ange eut reconnu le lever de l’aurore dans la naissance de la bienheureuse et glorieuse Vierge, il dit : Laisse-moi aller, comme s’il disait : «Ne me supplie pas davantage, mais aie recours à la Vierge bienheureuse.» L’aurore, c’est la fin de la nuit qui précède et le début du jour qui suit. De la même manière, dans la naissance de la bienheureuse Vierge Marie, la nuit de la faute se termine, et le jour de la grâce est commencé. Sedulius dit : «Elle a mis fin aux vices et donné un règle aux mœurs

         En deuxième lieu, la naissance de la Vierge glorieuse est préfigurée par l’apparition d’une étoile, sous le rapport de l’intégrité de sa virginité. Ainsi [parle l’oracle de] Balaam dans Nombres 24, 17 : Une étoile sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël. Or, sa naissance est comparée à une étoile du point de vue de l’intégrité de sa virginité, parce que, de même que l’astre émet ses rayons sans se corrompre et sans diminution ni perte de sa lumière, ainsi la bienheureuse Vierge a engendré son fils sans écartememnt violent de sa chair et sans perte de sa virginité. Saint Bernard dit : «C’est à juste titre que la bienheureuse Vierge est comparée à un astre, car, de même qu’un astre émet son rayonnement sans se corrompre lui-même, et de même que le rayonnement émis ne diminue pas la clarté de l’astre, ainsi le fils [de la Vierge] ne supprime-t-il en rien la virginité de sa mère.»

         En troisième lieu, la naissance de la glorieuse Vierge a été préfigurée par la sortie d’un rejeton hors d’une racine, sous l’aspect de sa contemplation. Isaïe 11, 1 : Un rameau sortira du tronc de Jessé, et de ses racines se lèvera une fleur, etc. Le rejeton se dresse vers le ciel, par quoi est signifiée la contemplation de la bienheureuse Vierge qui a dépassé les choses terrestres et a eu le cœur élevé vers les choses d’en haut. D’où saint Bernard : «Ô Vierge sublime! En quoi est-elle sublime? Tu élèves ton esprit vers celui qui est assis sur le trône, jusqu’au Seigneur de gloire

         Ainsi donc la naissance de la bienheureuse Vierge Marie était annoncée pour nous par cette triple figure. Il y eut comme une aurore dans [sa] naissance; comme une étoile qui se lève dans la formation du Fils de Dieu ; comme un rejeton qui poussait dans son comportement honnête. David résume ces trois figures en un seul verset en disant : La lumière s’est levée pour le juste, etc. La lumière clôture la nuit et fait se lever le jour, émet son rayonnement sans encourir de corruption et, laissant de côté les choses inférieures, tend vers les choses d’en-haut. Dans l’évangile, l’assemblée des apôtres est appelée «lumière». Ainsi Matthieu 5, 14 : Vous êtes la lumière du monde. Les anges aussi sont appelés «lumière», Genèse 1, 3 : Dieu dit : «Que la lumière soit!», et la lumière fut. Et la Glose dit que cela s’entend des esprits bienheureux, c'est-à-dire des anges. Et comme la bienheureuse Vierge dépasse l’assemblée des apôtres et des anges en raison de son excellence, elle est appelée «lumière», comme il convient.

         Elle peut aussi être appelée «lumière» pour une autre raison. Nous voyons Dieu qui dit en Jean 8, 12 : Je suis la lumière du monde, et la bienheureuse Vierge a fait germer cette lumière. [Or,] il est impossible que la lumière soit engendrée d’une génération univoque par autre chose que la lumière. Voici pourquoi il convient que la Vierge soit appelée «lumière».

         Ces mots lui conviennent donc bien : La lumière s’est levée pour le juste, etc. Il faut encore remarquer ici deux choses d’une manière particulière : premièrement, la naissance de la glorieuse Vierge lorsqu’on dit : La lumière s’est levée ; deuxièmement, le fruit de sa naissance, en cet endroit : Joie pour le juste et pour les hommes au cœur droit! La lumière s’est levée pour le juste, c'est-à-dire pour son père Joachim, parce qu’elle était sa fille, et pour le juste, à savoir, pour le Christ, la lumière s’est levée, c’est-à-dire que la bienheureuse Vierge devait devenir une mère d’un caractère particulier. Ou encore : La lumière s’est levée pour le juste, c'est-à-dire qu'elle sera l'avocate de celui qui se repent. Ainsi l’on chante : «Ô Vierge, notre avocate[28]!» De même : La lumière s’est levée pour le juste, c'est-à-dire pour ceux qui pratiquent la justice, c'est-à-dire les actifs; et la joie pour les hommes au cœur droit, c'est-à-dire pour les contemplatifs. On appelle «actifs» ceux qui pratiquent la justice, et «contemplatifs» ceux qui s’élèvent vers les choses d’en haut par la contemplation, et ceux-ci ont besoin de la lumière qui les oriente vers un bon comportement et vers la contemplation de Dieu.

         Ainsi apparaît clairement pourquoi la bienheureuse Vierge est appelée «lumière» et par quelles figures elle a été annoncée.

         Le sermon traitera de cette partie : La lumière s’est levée pour le juste; la conférence [du soir] portera sur le reste.

         On a vu les raisons pour lesquelles la bienheureuse Vierge a été appelée «lumière»; ajoutons-en encore quelques autres. Nous voyons que la lumière corporelle est source de joies, qu’elle guide les voyageurs et ceux qui sont en route, qu’elle dissipe les ténèbres, qu’elle diffuse la ressemblance, qu’elle est mère des couleurs[29], qu’elle est la plus belle des créatures, et qu’elle est plaisir et consolation pour les yeux. Ces qualités se trouvent dans la bienheureuse Vierge, et c’est pourquoi on dit qu’il est bon de la regarder.

         Premièrement, je dis que la lumière est source de joies, car celui qui se trouve sur la mer désire beaucoup la lumière et s’en réjouit. Ainsi, cela convient bien à la Vierge qui est figurée dans Esther 8, 16 : Ce fut, pour les Juifs, un jour de lumière, de liesse, d'exultation et de triomphe. Ainsi est-il dit aux Juifs, c'est-à-dire à ceux qui ont la foi, et aux chrétiens qui confessent le Christ, Dieu et homme, qu’il y a une lumière nouvelle, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge, qui est appelée lumière nouvelle, car il apparaît qu’il n’y en eut point d’autre avant elle et qu’il n’y en a pas après elle. Et elle est appelée «lumière» parce qu’elle est étrangère aux ténèbres du péché et de l’ignorance. Elle est apparue se lever aux yeux du cœur, comme c’est maintenant le cas pour les yeux du corps : joie à l’intérieur, honneur pour le proche, triomphe pour Dieu!. À propos de la joie de sa naissance, il est dit dans les Proverbes de Salomon 13, 9 : La lumière des justes, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge, réjouit ; mais la lampe des méchants s’éteint.

         Deuxièmement, [cette] lumière est le sentier et le guide des voyageurs. De la même manière, la bienheureuse Vierge est celle qui indique la direction sur cette route-ci. On dit dans Jean 12, 35 : Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Il dit : Marchez, en progressant dans le bien; il ne dit pas : «Ne restez pas oisifs comme ceux dont il est dit dans l’évangile, Matthieu 20, 6 :Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire?”» Il ne dit pas : «Dormez!», mais : Marchez tant que vous avez la lumière, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge, de peur que les ténèbres ne vous surprennent, c'est-à-dire les œuvres des ténèbres, ou les anges des ténèbres, c'est-à-dire les démons, ou encore les ténèbres, c'est-à-dire les supplices des enfers. Ainsi Proverbes 4, 18 : Le sentier des justes est comme une brillante lumière dont l’éclat va croissant jusqu’à ce que paraisse le jour. Le sentier des justes, c’est-à-dire la bienheureuse Vierge, qui est un sentier étroit et propre, à savoir que la bienheureuse Vierge, pure de la pureté de la virginité, et tendue par la rigueur de son attachement religieux, et droite par la droiture de [son] chemin. Le sentier des justes, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge, comme une lumière qui luit pour elle-même et pour les autres, progresse du bien vers le mieux, et croît jusqu’au plein jour, c’est-à-dire jusqu’à la joie de l’éternité.

         Troisièmement, la lumière disperse les ténèbres. De la même façon, les vices sont extirpés par la puissance de la glorieuse Vierge. Isaïe 9, 1 : Le peuple qui marche dans les ténèbres a vu une grande lumière, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge, qui a été une grande lumière parce que, comme son fils illumine le monde entier, ainsi la bienheureuse Vierge [illumine-t-elle] tout le genre humain. De cette lumière, il est dit dans la Genèse 1, 3 : Dieu dit : «Que la lumière soit!», et la lumière fut. «Que la lumière soit!», par la création de l’âme de la bienheureuse Vierge, et la lumière fut, par [sa] sanctification. Genèse 1, 4 : Et Dieu sépara la lumière des ténèbres, parce que, par la suite, [la Vierge] n’a pas péché. De cette lumière, il est dit dans Genèse 32, 27 : Laisse-moi partir, car l’aurore se lève. À l’aurore, les ténèbres s’enfuient et apparaît la lumière. De la même manière, la bienheureuse Vierge fait fuir les ténèbres du péché et fait paraître la lumière de la grâce. Elle est aussi appelée «aurore», qui veut dire «heure de la rosée» [hora rorans], parce que, à sa naissance, les cieux sont devenus doux comme le miel. Elle est aussi appelée «aurore», qui veut dire «douce brise», car, à ce moment-là, les oiseaux gazouillent et montrent en quelque sorte leur joie et leur bonheur. De la même façon, les Pères ont vu dans la naissance de la Vierge la joie du ciel. Elle est aussi appelée «aurore», c’est-à-dire, «souffle d’or» [aurea aura], en raison de son caractère précieux. Ainsi saint Bernard : «Enlève le soleil qui illumine le monde entier : où est le jour? Enlève Marie, l’étoile de la mer grande et étendue, c’est-à-dire du monde : que restera-t-il, sinon l’obscurité et les ténèbres les plus épaisses? Quoi donc? Si elle est présente, les ténèbres sont dissipées; si elle est présente, se lève la lumière.»

         Quatrièmement, la lumière diffuse et communique son rayonnement. De même, la bienheureuse Vierge diffuse à tous et partage les rayons de sa grâce. Ainsi, dans Siracide 24, 19‑20 : Venez vers moi, vous tous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes produits, car mon souffle est plus doux que le miel, etc. Venez, c'est-à-dire : «Passez de la vanité du monde vers moi, qui suis pleine des grâces»; ou bien : «Venez de l’erreur du monde, à moi qui possède la vertu»; ou bien : «Venez, depuis les voluptés, à moi qui aime la chasteté.» Et de mes produits, c'est-à-dire des dons de la grâce, rassasiez-vous. Vous ne recevrez pas peu, mais beaucoup, car mon souffle est plus doux que le miel, puisque la bienheureuse Vierge est bienveillante et miséricordieuse pour tous. Ainsi Bernard dit : «La bienheureuse Vierge ouvre à tous les bras de sa miséricorde, et tous reçoivent quelque chose de sa plénitude : le malade la guérison, l’affligé la consolation, le pécheur le pardon, le juste la grâce; bien plus, le Fils de Dieu [reçoit d’elle] la substance de sa chair, de sorte que nul n’échappe à sa chaleur.»

         Cinquièmement, la lumière est la mère généreuse des couleurs. Ainsi la bienheureuse Vierge est-elle la mère des vertus. De même que les couleurs embellissent le corps, ainsi les vertus embellissent-t-elles l’âme, parce que la bienheureuse Vierge est la mère des vertus. Il est dit dans Siracide 24, 24 : Je suis la mère du pur amour [dilectio], c'est-à-dire de l’amour qui mène à Dieu. «Dilection» veut dire «action de lier deux choses». La Vierge nous lie à Dieu [Je suis la mère du pur amour] et de la crainte, par laquelle nous fuyons le péché. Salomon (Proverbes 14, 16) dit : Le sage craint le mal et s’en détourne. Ailleurs, (Siracide 1, 27) : La crainte du Seigneur bannit le péché. [Je suis la mère...] de la connaissance, c'est-à-dire d’une foi sainte, et d’une sainte espérance, c'est-à-dire de l’espérance de la béatitude future. Ainsi Bernard [écrit-il] : «S’il y a en nous quelque vertu, s’il y a quelque chose du salut et de la grâce, nous savons que tout cela déborde de celle qui abondait de délices. Ici [en Marie] se trouve en effet ce jardin clos sur lequel se répand le souffle du vent divin venu du sud, et ses parfums débordent en dons de grâces.»

         Sixièmement, la lumière est la plus éclatante des créatures. De même, la bienheureuse Vierge. Ainsi, dans [le livre de] la Sagesse 7, 29 : Elle est plus belle que le soleil, c'est-à-dire que le juste qui brille dans l’Église militante; [elle est plus belle] que tout l’harmonieux arrangement des étoiles, c’est-à-dire des saints dans l’Église triomphante. Comparée à la lumière, c'est-à-dire à la créature angélique, elle sera trouvée plus grande en dignité et en beauté.

         En septième et dernier lieu, la lumière est le plaisir et la consolation des yeux. De la même manière, la bienheureuse Vierge est la consolation des hommes. Ainsi est-il dit dans [le livre de] la Sagesse 7, 10 : Plus que la santé, par laquelle la maladie est mise en fuite, plus que la beauté du corps, par laquelle la laideur est enlevée, je l’ai aimée [la Sagesse] et j’ai cherché à la posséder comme lumière d’une vie bonne. Les méchants ainsi que les démons détestent cette lumière, et elle plaît aux bons. Et saint Augustin dit qu’«au palais malade, le pain est amer, alors qu’il est doux au palais en bonne santé, et qu’aux yeux malades la lumière est insupportable, alors qu’elle est aimable aux yeux purs». Cette lumière est aimable à l’intelligence qui est guérie par la foi et au désir du cœur qui est guéri par la charité. Et il n’y a rien d’étonnant à ce que la bienheureuse Vierge soit aimable, car le livre d’Esther 5, 1a dit d’elle : Car elle était très bien faite et d’une incroyable beauté, et elle paraissait aimable et gracieuse aux yeux de tous. D’elle aussi, Proverbes 11, 16 dit : La femme qui a de la grâce obtiendra la gloire, c'est-à-dire la gloire éternelle, à laquelle nous conduise Celui qui, avec le Père et l’Esprit Saint, vit, etc.

Deuxième partie

[Marie est la joie des cœurs droits]

            La lumière s’est levée pour le juste, et pour les hommes au cœur droit, la joie (Psaume 97[96], 11). Nous avons dit aujourd’hui de quelle manière la bienheureuse Vierge, dans sa naissance, est une lumière étincelante. Il reste à voir de quelle manière elle est une joie pour les hommes droits, car il est écrit dans le psaume : ... une joie pour les hommes au cœur droit.

         Dans la Sainte Écriture, la joie est promise, non à tous ceux qui font preuve de droiture, mais à ceux qui ont un cœur droit, c'est-à-dire à ceux qui sont parfaitement droits. Nous exposerons ainsi ce que veut dire dire Job 1, 1, dont il est dit : Cet homme était intègre, droit, craignant Dieu, et éloigné du mal. Intègre dans sa volonté, droit dans sa manière d’agir. Craignant Dieu et éloigné du mal, c'est-à-dire du péché. Salomon [dit dans] Proverbes 14, 16 : Par la crainte, le sage se détourne du mal. À un tel homme droit est promise la joie.

         Il faut voir qu’il y a deux hommes : l’homme intérieur et l’homme extérieur. Et, en fonction de cela, il est nécessaire que l’homme parfaitement droit possède la rectitude de l’homme intérieur et [de l’homme extérieur]. L’homme intérieur tient dans l’âme. Or, l’âme a deux parties, à savoir, l’intellect et la volonté. Il est donc ainsi nécessaire que la rectitude existe dans l’homme intérieur : premièrement, pour ce qui est de l’acte de l’intelligence [intellectus], parce que la rectitude consiste dans la connaissance de la vérité ; en second lieu, il est nécessaire que la rectitude existe du côté de l’acte de la volonté [affectus], qui est la délectation dans le vrai bien, car la connaissance de la charité redresse l’intelligence, et l’amour du véritable bien redresse la volonté.

         Premièrement, je dis que la connaissance de la vérité la plus haute redresse l’intelligence. Ainsi Psaume 72[71], 1 : Comme Dieu est bon – c'est-à-dire très bon – pour Israël, pour ceux qui ont le cœur pur! Il est bon, c'est-à-dire qu’il répand ses bienfaits sur ceux qui ont le cœur droit, c'est-à-dire, sur ceux qui ont une connaissance de la vérité la plus haute par la foi. Car la foi est une lumière particulière en vue de la connaissance du Seigneur et de ce qui concerne le Seigneur. Psaume 125[124], 4 : Seigneur, répands tes bienfaits sur les bons – pour ce qui est de la puissance affective – et sur ceux qui ont le cœur droit – pour ce qui est de l’intelligence. Il est maintenant clair que, pour que l’homme soit parfaitement droit, est exigée la rectitude de la lumière intérieure, c'est-à-dire de son âme, pour ce qui est de l’intellect.

Deuxièmement, est exigée la rectitude de l’homme intérieur dans sa partie affective. Au sujet de cette rectitude, Bernard dit que «la rectitude de la créature rationnelle est de se conformer à la volonté divine». Or, cette conformité consiste dans la charité, qui transforme celui qui aime en l’être aimé, non pas selon sa substance, mais par la conformité de la volonté.

         De même, il faut aussi que tout soit droit dans l’homme extérieur, ce pour quoi trois choses sont requises : premièrement, qu’il soit droit dans sa vue et dans son regard; deuxièmement, qu’il soit droit dans son langage; et troisièmement, qu’il soit droit dans sa démarche.

         Premièrement, je dis qu’il est nécessaire que l’homme extérieur soit droit dans sa vue et dans son regard. Salomon (Proverbes 4, 25) dit : Que tes yeux regardent en face, que tes paupières précèdent tes pas. Il dit : Que tes yeux regardent en face, non seulement intérieurement mais extérieurement, ce qu’il est permis de voir; car, dit Grégoire : «Il n’est pas permis de contempler ce qu’il est interdit de désirer.» Il dit : regardent en face, à savoir, les exemples des saints et les bonnes œuvres de ceux qui sont proches. Que tes paupières, etc. : l’homme doit abaisser les yeux vers les choses inférieures et humbles. Mais il en est qui ont les yeux levés à cause de l’orgueil et de l’arrogance de leur cœur; il est dit d’eux dans Proverbes 6, 16‑17 : Il y a six choses que hait le Seigneur; il y en a sept qu’il a en horreur : les yeux altiers, la langue menteuse. Quand le paon, qui se glorifie de sa queue, regarde ses pieds, aussitôt il rabat sa queue. De la même façon, si certains hommes de bien sont emportés par l’orgueil, ce qu’à Dieu ne plaise, qu’ils contemplent leurs pieds et ils seront humiliés. Il dit : tes yeux, au pluriel, non au singulier; et il dit : regardent en face, et non à gauche.

Deuxièmement, l’homme extérieur doit être droit dans son langage, pour ce qui est de sa partie affective. En effet, l’Apôtre dit : Efforce-toi de te présenter devant Dieu [comme un homme] éprouvé, un ouvrier qui n’a pas à rougir, dispensant comme il faut le langage de la vérité (2 Timothée 2, 15). Il parle surtout ici à un prélat, et, ensuite, par mode d’adaptation, à tous. Il dit : Efforce-toi, par la douleur de la contrition; présente-toi à Dieu en ouvrier droit qui n’a pas à rougir, c'est-à-dire qui ne soit pas susceptible de rougir, mais susceptible d’être loué et récompensé. Tel est celui qui a dit des paroles utiles. Mais ce sont les méchants qui sont susceptibles de rougir. Dispensant comme il faut le langage de la vérité. Certains ne dispensent pas comme il faut le langage de la vérité, à savoir, ceux qui prêchent pour la gloire, ou à cause de l’excellence des bons, ou encore pour leur propre vanité. Au contraire, dispensent correctement le langage de la vérité ceux qui le dispensent en vue de la gloire de Dieu et de l’édification de leur prochain.

J’ai entendu parler d’un maître en théologie qui avait exercé pendant vingt-cinq ans, et pendant 20 ans, comme il le confessa lors de sa mort, il exerça plus en vue d’une vaine gloire qu’en vue d’être reconnu par Dieu et d’édifier le prochain. Un beau glaive, qui a été conçu pour couper, si on l’emploie pour fouir le fumier, on s’en servira mal, parce qu’il ne ne sera pas employé en considération de la fin pour laquelle il a été conçu. De la même manière, la parole de la vérité a été conçue pour la gloire de Dieu et l’édification du prochain. Celui qui s’en sert d’une autre manière ou pour une autre fin, s’en sert mal. C’est pourquoi il est dit dans Siracide 28, 25 : Fais une balance pour tes discours, c'est-à-dire, pèse tes paroles pour savoir si elles sont ou non à la gloire de Dieu, ou si elles sont ou non nuisibles à ton prochain; et mets à ta bouche un juste mors. Un mors est bien ajusté quand il n’y a pas plus d’un côté que de l’autre, mais quand il est lâche d’un côté et très serré de l’autre, alors il n’est pas bien ajusté. Mais il arrive même parfois que quelqu’un, dans la prospérité, maintienne correctement le mors à sa bouche, mais que, dans l’adversité, il blasphème et murmure. Il est dit d’eux dans l’épître de Jacques 1, 26 : Si quelqu’un s’imagine être religieux sans mettre un frein à sa langue, pour (la garder) des paroles mauvaises et du blasphème, sa religion est vaine.

Troisièmement, l’homme extérieur doit être droit dans son intelligence. L’Apôtre dit, Hébreux 12, 13 : Dirigez vos pas dans la voie droite, à savoir, à la fois de l’esprit et du corps, afin que celui qui est boiteux ne dévie pas, à cause de l’infidélité de son intelligence, mais plutôt se raffermisse, à savoir, par la grâce de Dieu. Quelqu’un a boité des deux côtés par l’affectivité. Ainsi, 1 Rois 18, 21 : Jusques à quand clocherez-vous des deux côtés? Si Yahvé est Dieu, suivez-le. Boitent sur un seul pied ceux qui possèdent la vraie foi par l’intelligence, mais ils ont le bien en aversion par leur affectivité. Ils boitent des deux pieds ceux qui commettent l’erreur d’infidélité par l’intelligence et qui détestent le bien par leur affectivité; ou ceux qui sont exaltés en temps de prospérité, mais murmurent au temps de l’adversité. C’est pourquoi l’Apôtre dit (Hébreux 12, 13) : Dirigez vos pas dans la voie droite, etc., c'est-à-dire là où se trouvent l’humble patience, la vraie foi, l’amour véritable. Si donc nous avons un homme droit pour l’homme intérieur comme pour l’homme extérieur, à ceux-là est promise la joie.

         Mais, diras-tu, pourquoi celui qui a décrit ceux qui ont un cœur droit n’a-t-il pas de la même façon [décrit] ceux qui ont un corps droit, ou une démarche ou un regard droits? La raison en est que, lorsqu’il y a rectitude de l’homme intérieur, il y a alors rectitude de l’homme extérieur. Mathieu 6, 22 dit : Si ton œil est sain, c'est-à-dire sans le pli de la duplicité, tout ton corps sera éclairé, tout l’ensemble de tes œuvres sera bon et droit. En effet, parce que l’homme extérieur dépend de l’homme intérieur, il n’a donc décrit que celui qui a un cœur droit.

         Quels sont ceux qui ont le cœur droit, cela est maintenant clair. Savez-vous ce que font [ceux qui ont ainsi] un cœur droit? Ils remboursent au Seigneur trois choses : premièrement, ils réforment leur vie; deuxièmement, ils aiment le Seigneur; troisièmement, ils bénissent le Seigneur et ils lui rendent grâce pour les bienfaits que Dieu leur a accordés.

         Premièrement, je dis qu’ils réforment leur vie. Ainsi, dans les Proverbes, l’impie, qui n’a pas de piété envers le Seigneur ni de compassion envers le prochain, lâche la bride, c'est-à-dire qu'il ne modère pas son visage, c'est-à-dire son cœur, avec constance, c'est-à-dire qu’il se conduit imprudemment et irrévérentieusement; celui qui est droit corrige sa route avec prévoyance. Tel est celui qui est droit, d’une rectitude de justice par rapport au prochain et d’une rectitude de contemplation par rapport à Dieu. Tandis que l’impie ne modère pas son visage, de telle sorte qu’il ne reçoit pas le commandement de Dieu ou, s’il le reçoit, il ne le met pas en œuvre.

         Deuxièmement, ceux qui ont le cœur droit s’attachent à Dieu par l’amour. Ainsi, dans le Cantique 1, 3 : Les justes t’aiment. Psaume 17, 5 : Les innocents et les justes se sont attachés à moi, à savoir, par la ferveur et par l’habitus de la charité.

         Troisièmement, ceux qui ont le cœur droit rendent grâce à Dieu pour les bienfaits reçus, comme dans le dernier chapitre d’Esdras (Néhémie 8, 5) : Quand Esdras eut terminé le livre de la loi, tous les justes se levèrent. Quand Esdras eut terminé, c’est-à-dire lorsque Esdras eut lu et expliqué [la loi] en entier (on parle de «loi» parce que celle-ci nous lie). Et il bénit le Seigneur, le Très-Haut, le Seigneur tout-puissant des armées, et tout le peuple répondit : «Amen!» Et ensuite : Et ils se rassemblèrent tous à Jérusalem pour célébrer leur joie, etc.[30]

Sermon 16

Sermo Germinet terra : Que la terre se couvre de verdure!

(Traduction par Dominique-Raphaël Kling, mars 2005)

Bref préambule

            Que la terre se couvre de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant des fruits contenant leur semence selon leur espèce, sur la terre (Genèse 1, 11). Isaïe dit du Christ : De sa génération, qui parlera? (Isaïe 53, 1). La génération du Christ dépend d'une certaine façon de la génération de Marie (je parle de la génération temporelle du Christ). Or, pour parler dans le détail de la génération de Marie, l’intelligence humaine ne suffit pas. Invoquons donc la grâce de l'Esprit Saint par laquelle Marie a été sanctifiée, et demandons à l'Esprit divin qu'il me donne de dire quelque chose.

Première partie

[Marie, un remède comme l'herbe verdoyante]

         La règle de la providence divine est qu'elle pourvoit pour chaque chose selon ce qui lui convient. C’est pourquoi, pour l'homme, parce qu'il est humain, elle met à disposition un remède tiré la terre. Ainsi [nous lisons] dans le Siracide : Le Seigneur fait sortir de terre le remède. (Siracide 38, 4). Deux remèdes tirés de la terre sont offerts : l'herbe verdoyante et les arbres fruitiers. L'herbe verdoyante est la bienheureuse Vierge dont l'Église célèbre en ces jours la nativité. En effet, elle est appelée herbe, du fait de son humilité, verdoyante, à cause sa virginité, et portant du fruit, par [sa] fécondité. En considérant les propriétes de l'herbe, nous pouvons considérer trois caractéristiques : l'herbe est courte en taille, souple au toucher, bienfaisante par sa vertu.

         Premièrement je dis que l’herbe est courte en taille. Si nous comparons l'herbe à l'arbre, nous voyons qu'elle croît peu en hauteur [contrairement] à l'arbre qui croît fortement. Or, par la hauteur est signifié l'orgueil. Ainsi dans le Psaume : J'ai vu l'impie forcené s'élever comme un cèdre du Liban (Psaume 37[36], 35). L'impie, c'est-à-dire l'orgueilleux, parce que l'orgueil est principe d'impiété, s’élève par la richesse du monde contre laquelle l'Apôtre écrit : Aux riches de ce monde, recommande de ne pas juger de haut, de ne pas placer leur confiance en des richesses précaires (1 Timothée 6, 17). Il s'élève par la connaissance parce que l'orgueilleux par la connaissance s'exalte lui-même. Même si sa taille s'élevait jusqu'aux cieux, si sa tête touchait la nue, comme un fantôme il disparaît à jamais (Job 20, 7). Tu vois donc que l'impie est ainsi exalté par la prospérité du monde et élevé dans sa propre pensée comme les cèdres du Liban. D'où en Amos : Sa taille égalait celle des cèdres (Amos 2, 9).

         L'herbe ne croît donc pas beaucoup mais elle reste courte, ce par quoi est signifiée l'humilité. [Dieu] fait germer l'herbe (...) au service de l'homme (Psaume 147[148], 8). Par service est signifiée l'humilité. Il est étonnant que l'arbre s'élève beaucoup de la terre, tout en restant fermement fixé à elle, mais que l'herbe adhère peu à la terre et qu’elle soit rapidement arrachée de la terre. Ainsi, l'orgueilleux, bien qu'il se magnifie grandement et s'exalte, a cependant le cœur fixé à la terre et ne peut en être arraché. Mais l'humble n’a rien en terre; ainsi son cœur est-il facilement arraché de la terre. Ainsi donc, en raison de sa petitesse, [l’humble] est comparé à l’herbe.

         La Vierge bienheureuse possédait de nombreuses qualités pour lesquelles elle doit être louée. Elle fut pleine de grâce, selon le témoignage de l'ange. Elle fut choisie comme mère de Dieu, et bien que devenue mère de Dieu, elle se glorifie de sa seule humilité en disant (Luc 1, 48) : Parce qu'il s'est penché sur son humble servante. Le Seigneur recherchait une femme par laquelle le genre humain serait sauvé et par laquelle le contraire serait guéri par le contraire. Le genre humain fut perdu par l'orgueil puisque le commencement de tout péché est l'orgueil. Il n'aurait pas été convenable que le Fils humble habitât dans une mère orgueilleuse, lui qui devait par son humilité sauver le genre humain. Ainsi, Dieu ne considère que l'humilité. À propos de l'humilité de la bienheureuse Marie, Augustin écrit dans un sermon sur son Assomption[31] : Ô véritable humilité de Marie qui engendra Dieu pour l'humanité, fit connaître la vie aux mortels, ouvrit les cieux, purifia le monde, dévoila le Paradis à l'homme, libéra les âmes des hommes!. Par la petitesse de l'herbe [est signifiée] l'humilité de Marie.

         Deuxièmement, l'herbe n'est pas ferme mais tendre. Tendre, c'est à dire qu'elle cède sous le toucher, comme un coeur tendre qui cède facilement. Il faut noter qu'il y a une certaine tendresse du cœur [qui est] vertueuse et naturelle; une autre est vicieuse et contre-nature. L’ordre naturel exige que ce qui est inférieur cède devant ce qui est supéreur. [Or,] la volonté ou le coeur de l'homme est placé entre deux réalités : l'une lui est supérieure, l'autre inférieure. S'il cède facilement à ce qui lui est inférieur, comme la concupiscence de la chair et l'avidité du monde, il s'agit d’une tendresse contre-nature dont parle [le livre] des Proverbes : Pour te garder aussi de la femme étrangère, de l'inconnue aux paroles enjôleuses (Proverbes 2, 16) et dans Jérémie : Sors de son enceinte, mon peuple! (...)Mais que votre coeur ne défaille point! (Jérémie 51, 46). Telle ne fut pas la tendresse de cette herbe [la Vierge Marie]. De même, la volonté de l'homme a Dieu au-dessus d'elle; elle doit donc céder à la motion divine, car le coeur dur connaîtra le malheur au dernier jour (Siracide 3, 26). À propos de cette tendresse, Job écrit : Dieu a amolli mon courage, le Puissant m'a bouleversé (Job 23, 16). La jeunesse est comparée à l'herbe dans le Psaume 90[89], 6 : Le matin, c'est à dire à la jeunesse, elle fleurit et pousse; le soir, elle se flétrit et sèche. Dans la jeunesse, l'homme se laisse facilement conduire. La bienheureuse Vierge a eu cette souplesse par son obéissance puisqu'elle obéit aussitôt à la parole de l'ange et qu'elle a cru qu'elle allait concevoir de l'Esprit Saint. Elle se soumet aussitôt : Je suis la servante du Seigneur; qu'il m'advienne selon ta parole! (Luc 1, 38). Ainsi en est-il des saints, qui ne peuvent enseigner rien d'autre qu'ils ne vivent déjà. Et parce que la bienheureuse Vierge fut la plus obéissante, elle [nous] a enseigné l'obéissance. Parmi les choses qui sont dites d'elle dans l'évangile, on lit qu'elle enseigna principalement le commendement de l’obéissance : Tout ce qu'il vous dira, faites-le (Jean 2, 5). Elle dit : Tout ce qu'il vous dira. Elle ne dit pas : Tout ce qu'il vous ordonnera, car telle est la promptitude de l’obéissance qu’elle obéit à la seule parole du supérieur. Ainsi l’Apôtre [écrit-il] à Tite : Obéis sur parole (Tite 3, 1). L'obéissance est vertu à titre principal. C’est ainsi que Grégoire dit d'elle dans les Morales (XXXV, 14) : «L'obéissance est la seule vertu qui introduise dans l'âme les autres vertus, et ensuite les y garde.» Certains s'en vont en murmurant et en disant qu'il est meilleur d'obéir d'une volonté spontanée que du fait d’un vœu, mais cela est faux. Parmi toutes les bonnes actions extérieures, il n’y a aucune bonne action qui ne soit aussi grande que d’offrir un sacrifice, et l'obéissance est meilleure que les victimes. Ainsi Grégoire [écrit-il] : «Il est juste de préférer l'obéissance aux sacrifices, parce que ceux-ci immolent une chair étrangère, tandis que l'obéissance immole notre propre volonté» (ibid.) La bienheureuse Vierge a proposé un enseignement sur l'obéissance en actes et en paroles. Par la désobéissance d'un seul homme, nous sommes tous pécheurs; il était donc convenable que nous soyons sauvés par l'obéissance, et comme l'obéissance du fils commence par la mère, ainsi la bienheureuse Vierge fut-elle obéissante.

         Troisièmement, l'herbe possède une vertu bienfaisante pour la santé : elle sert pour soigner les maladies, et si l'herbe n'avait pas de vertu médicinale, il serait écrit en vain dans le livre de la Sagesse : Ce n'est ni herbe ni émollient qui leur rendirent la santé (Sagesse 16, 12). Le genre humain était malade : Pitié pour moi, Seigneur, car je suis malade : guéris-moi (Psaume 6, 3). Cette maladie est la conséquence du péché; Dieu a voulu appliquer un remède médicinal et il a agi comme un bon médecin. Lorsque de bons médecins veulent montrer leur science médicale, ils s'appliquent d'abord aux maladies graves, et ainsi ils sont rendus célèbres. Tout le genre humain était accablé, et il paraissait tout entier corrompu dans la femme. C’est ainsi que Salomon [dit] : J’ai constaté que la femme était plus amère que la mort (Qohélet 7, 26). Le Seigneur, voulant manifester que sa médecine était bonne, l'a d’abord mise en œuvre chez la femme, afin que par elle [ce remède] s'étende aux autres, comme il est écrit : Le remède pour tous s’approche rapidement dans une nuée (Siracide 43, 24). Et Salomon dit dans sa prière : Le Seigneur a décidé d'habiter la nuée (1 Rois 8, 12). Dans cette nuée, c'est-à-dire en la bienheureuse Vierge, se trouve le salut du genre humain parce que, par elle, il est guéri. Aussi dit-il dans le Siracide : En moi toute grâce de chemin et de vérité, tout espoir de vie et de vertu (Siracide 24, 25). Comme le remède de tous se trouve dans cette nuée, à savoir, la bienheureuse Vierge, l'Apôtre écrit : Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d'obtenir miséricorde (Hébreux 4, 16). Il dit : [Le remède] s’approche rapidement dans une nuée, car la vertu de [cette médecine] s’est rapidement manifestée. Cela est rapide pour quelqu’un de recevoir la grâce dans l’enfance, car la Vierge la reçoit dans le sein maternel puisqu'elle est purifiée du péché originel dès le sein maternel, bien qu'elle fut concue avec[32]. Dieu est en elle; elle ne peut chanceler (Psaume 46[45], 6), c'est à dire ni par un péché mortel, ni par un péché véniel. Aussi Augustin [écrit-il] : «Lorsqu'il s'agit du péché chez la mère de Dieu, je veux qu’il n’en soit fait aucune mention.» C’et ainsi que le texte de Jérôme, dans son psautier, porte : Dieu la secourra dès le l’apparition du matin (Psaume 46[45], 6). C'est pourquoi nous célébrons sa naissance plus que celle de tous les autres saints, sauf celles du Christ et de Jean le Baptiste. La bienheureuse Vierge fut donc une herbe par son humilité.

         De même fut-elle une herbe verdoyante par sa virginité. Dans Jérémie, il est dit : Toute l’herbe de la région se desséchera ; mais la bienheureuse Vierge fut une herbe verdoyante par sa viriginité. Ainsi, en Luc : L'ange Gabriel fut envoyé à Marie, [qui était] vierge (Luc 1, 27).

         Voyez comment, dans le verdoiement, nous observons l’humidité, la beauté et l’utilité ou la nécessité. [Exprimée] par cette verdeur, nous voyons [symbolisées] la fraicheur, la beauté, l'utilité ou la nécessité.

         Premièrement, je dis que nous en constatons l’humidité comme la cause, car l’humidité est la cause du verdoiement. Ainsi, dans le Siracide : Toute eau donne le verdoiement (Siracide 40, 16). Et vous devez savoir que toute herbe est desséchée par le feu ou par le soleil. De même, la concupiscence de la chair dessèche la verdeur de la virginité. Selon Job : C'est un feu qui dévore jusqu'à épuisement (Job 31, 12). Mais qu'est-ce qui nourrit le verdoiement de la virginité? Sans nul doute l'amour céleste, car la virginité est quelque chose de céleste. Ainsi Jérôme [écrit-il] : «Vivre dans la chair mais au-delà de la chair n'est pas un comportememnt terrestre ou humain mais céleste[33] Et l'Apôtre, lorsqu'il encourage à la virginité, écrit : Chacun reçoit de Dieu son don particulier, celui-ci tel don, celui-là tel don (1 Corinthiens 7, 7). La virginité est un don de la grâce de Dieu avec le concours du libre arbitre. Aussi l'adolescent dit-il : Je ne peux être chaste si Dieu ne me donne de l'être (Sagesse 8, 21). Est-ce que l'eau de la grâce ne fut pas dans la Vierge? Certes, oui, puisque l'ange lui dit : Sois sans crainte, Marie; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu (Luc 1, 30). Elle fut comblée de grâce. L'ange lui dit donc : Salut, pleine de grâce, et puisqu'elle eut en plénitude l’eau de la grâce, elle ne s'est pas contentée de préserver sa virginité de la façon habituelle, à savoir, par la continence conjugale, mais elle s'est très fermement proposée de préserver sa virginité perpétuellement au-delà de l'usage commun. Aussi a-t-elle répondu : Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? (Luc 1, 34), c’est-à-dire : «Je ne me propose pas d’en connaître.»

         Deuxièmement, nous voyons dans ce verdoiement une beauté délectable. Il est dit dans le Siracide : L’œil désirera la beauté et la grâce, plus que la verdure des champs (Siracide 40, 22). La pureté de la chair et la virginité réjouit le regard de Dieu et des saints. Pourquoi? À proprement parler, c’est l’ordre ou la beauté de l’ordre qui réjouit. Augustin dit : «Si quelqu'un voyait des fenêtres mal placées dans une maison, il ne s’en réjouirait pas.» L'ordre naturel chez l’homme est que la chair soit soumise à l'esprit, et la beauté existe lorsque cet ordre est respecté; mais lorsque cet ordre est troublé, alors l'homme est difforme. De là vient que les péchés de la chair, bien que certains ne soient pas aussi graves que d'autres, déshonorent l'homme, car ils sont honteux et rendent l'homme désordonné : ce qui est inférieur dans l'homme devient supérieur et réciproquement. Dans la bienheureuse Vierge, rien ne fut désordonné, ni en acte, ni en désir, et elle n’a pas eu les premiers mouvements du péché. Ainsi [est-il dit] dans le Cantique : Tu es toute belle, ma bien-aimée, et sans tache aucune! (Cantique 4, 7). À cause de cela, il est écrit à son propos : Le roi désirera ta beauté (Psaume 45, 12).

         De même, nous trouvons que ce verdoiement est utile. Aussi longtemps que l'herbe est verte, on espère qu'elle produira du fruit. Mais quand elle commence à sécher, alors on n’espère plus davantage de fruit. Isaïe [dit] : L'herbe est desséchée, la semence a péri, toute verdure est morte (Isaïe 15, 6). À l'inverse, lorsque l'herbe est verte, on espère qu'elle produise du fruit. Ainsi Isaïe [dit-il] : Son feuillage sera vert et il ne cessera pas de porter du fruit (Jérémie 17, 8). Lorsque quelqu'un est florissant par la virginité, il produira un fruit de charité. Mais lorsqu'il est desséché par la concupiscence, alors ses œuvres sont stériles pour la vie éternelle : Qui sème dans la chair, récoltera la corruption qui vient de la chair (Galates 6, 8). L'herbe sèche n'est d'aucune utilité, si ce n'est celle d'être jetée au feu. Pareillement ceux qui brûlent du feu de la concupiscence ne sont d'aucune utilité, si ce n'est celle d'être jetés dans le feu de l’enfer. Mais la bienheureuse Vierge a excellé en virginité, bien plus, elle est la reine des vierges. Et comme elle a eu d'une façon excellente ce verdoiement de la virginité, elle a produit un fruit admirable. Les autres, parce que vierges, ont produit un fruit spirituel, dont l'Apôtre dit : Le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix (Galates 5, 22). La bienheureuse Vierge, parce qu’elle a eu en abondance cette verdure, produit un fruit dans son sein. Il lui a été dit : Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein! (Luc 1, 42). À ce propos, Isaïe dit : Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils (Isaïe 7, 16). Son cœur brûlait d’une ardeur admirable; c’est pourquoi elle a fait des merveilles dans sa chair. Les autres vierges ont produit un fruit spirituel, mais cette vierge a produit un fruit dans son sein. Elle fut donc une herbe verdoyante. [Dieu] dit : Que toute herbe portant semence verdisse! (Genèse 1, 11).

         Et quel genre de semence? Une semence sainte, une semence vertueuse, une semence nécessaire.

         Premierement, la bienheureuse Vierge a produit une semence sainte. Selon Isaïe (6, 13) : Ce sera une semence sainte qui sera établie en elle. Pourquoi sainte? Parce qu'elle sera [semence] de ce qui est saint. Premièrement, ce sera la sainteté de Dieu, car il est lui-même le saint des saints. Il dit : Vous serez saints car moi je suis saint (Lévitique 11, 45). C’est la semence d’un saint de ce genre : c’est donc une semence sainte. La semence, c'est la parole de Dieu (Luc 8, 11), et le Christ est le Verbe de Dieu. La propriété de la semence est qu'elle produit quelque chose de semblable à elle-même; ainsi la semence du Verbe de Dieu produit-elle quelque chose de semblable à elle, car elle fait des dieux. C’est pourquoi Jean [dit] : Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jean 1, 12). Abraham est loué à cause de sa sainteté, et de même que le Christ est semence de Dieu selon l’Esprit, de même est-il descendant d'Abraham selon la chair, et c'est à Abraham que les promesses ont été adressées, ainsi qu’à sa descendance (Galates 3, 6). En ta postérité seront bénies toutes les nations (Genèse 22, 18). Cette semence est donc bénie. De même que par la semence du Verbe de Dieu nous devenons fils de Dieu, de même par la semence d'Abraham nous sommes fils d'Abraham. Bénie soit la semence qui nous apporte la bénédiction!

         De même, elle est semence vertueuse. Dans l'évangile, elle est comparée à une graine de moutarde qui est la plus petite graine et produit un grand arbre dans les branches duquel les oiseaux du ciel se réfugient. Le Christ est une petite semence : il fut petit à la croix ; il a crû jusqu’à remplir le ciel et la terre. Il est monté aux cieux pour accomplir toute chose.

         De même, est-elle une semence nécessaire. Ainsi Isaïe [dit-il] : Si Yahvé Sabaoth ne nous avait laissé quelque semence, nous aurions été comme Sodome (Isaïe 1, 9) Et le bienheureux Pierre dit : Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés (Actes 4, 12). Cette semence est admirable et admirable est sa germination. Cette terre est la nature humaine privée de l’humidité de la grâce. Jérémie [dit] : J'ai regardé la terre : voici qu'elle était vide et il n’y avait rien (Jérémie 4, 23). Comment donc a-t-elle pu produire une herbe? Assurément, d’aucune façon. Cette terre était aride du fait de la concupiscence du péché. Ainsi, dans le Siracide : À midi il dessèche la terre (Siracide 43, 3). Cette terre était en effet au plus bas, car Dieu créa au-dessus le ciel, en-dessous la terre. Comment donc a-t-elle germé? Il est dit dans la Genèse : Dieu dit : «Que la terre verdisse de verdure» (Genèse 1, 11). Il dit une parole, c'est-à-dire qu’il engendre un Verbe qui a produit un fruit. Ainsi, dans les Proverbes : La Sagesse a bâti sa maison (Proverbes 9, 1), à savoir, dans la bienheureuse Vierge, et lui fit produire une herbe. [On lit] dans les Psaumes : Un homme est né en elle, etc. (Psaume 87[86], 5). Cet homme a rempli cette terre car elle était vide. Tu as visité la terre et tu l’as abreuvée, tu l’as comblée de richesses (Psaume 65[64], 10). De même, parce qu’elle était desséchée, il l'a abreuvée de son Esprit Saint. [On lit] dans les Psaumes : Par la pluie elle se réjouira en germant (Psaume 65[64], 13). De même, parce qu'elle est toute petite, elle s’est glissée dans la terre afin de lui donner une semence céleste. Isaïe [dit] : De même que la pluie descend des cieux et n'y retourne pas sans avoir abreuvé la terre, sans l'avoir fait germer ainsi en sera-t-il de ma parole (Isaïe 55, 11). Si donc quelqu'un est vide en raison du péché, qu’il retourne à cette herbe, et il sera comblé de biens. [On lit] dans les Psaumes : Nous serons comblés des biens de ta maison (Psaume 65[64], 5). De même, si quelqu'un qui est desséché recourt à cette parole, il sera abreuvé. [On lit] dans les Psaumes : En lui mon coeur espère et j'ai reçu de l'aide (Psaume 28[27], 7). De même, si quelqu'un est enfoncé au plus profond, qu’il recourre à cette parole, et il sera conduit vers la lumière céleste. Psaume 43[42], 3 : Envoie ta lumière et ta vérité : elles me guideront, me mèneront à ta montagne sainte, jusqu'en tes demeures.

         Qu’Il daigne nous l’accorder, etc.!

Deuxième partie

[La croix, un rémède semblable à l'arbre fruitier]

            Que la terre porte toute herbe verdoyante, etc. (Genèse 1, 11).

         Le Très Haut a tiré pour nous de la terre deux remèdes : l'herbe verdoyante et l'arbre fruitier. Nous avons parlé de l’herbe, qui est la bienheureuse Vierge. Il reste à parler de l'arbre fruitier, qui est l'arbre de la croix vénérable du Seigneur, dont nous avons maintenant commencé la célébration. Et ces deux remèdes sont liés de façon convenable, car l'herbe verdoyante a apporté notre salut, mais l’arbre fruitier l’a soutenu et élevé, car le Fils de Dieu s’est fait obéissant, etc., puis suit : Aussi Dieu l'a-t-il exalté, etc. (Philippiens 2, 7). Ainsi est-il dit dans l'évangile que la mère de Jésus se tenait debout auprès de la croix (Jean 19, 25).

         Voyons ce qu’il en est de cet arbre. Moïse semble décrire trois choses à propos de cet arbre : son espèce, sa parure et son fruit. Si tu t'interroges sur son espèce, [il dit :] un bois ; sur sa parure, [il dit :] fruitirer ; sur son fruit, [il dit :] portant du fruit.

         Premièrement, je dis que si tu t’interroges sur l’espèce de cet arbre, il est en bois. Ce bois nous convient comme remède pour trois raisons : il convient par rapport à notre blessure, par rapport à la réparation, par rapport à celui qui répare.

         En premier lieu, je dis que l’arbre de la croix nous convient comme remède parce qu’il convient à notre blessure. Le genre humain a été blessé par un arbre, car le premier homme a mangé de l'arbre défendu. Aussi la sagesse divine a-t-elle trouvé le remède dans un arbre. Le genre humain a été blessé par la désobéissance, car le premier homme a dérobé le fruit de l'arbre défendu. L'homme nouveau l’a restitué à l’arbre comme un fruit de salut. Psaume 69[68], 5 : Ce que je n'ai pas pris, je le rendrai. Il s’est donné lui-même à l'arbre pour compenser le dommage et apporter le remède. Il est béni, le bois par lequel advient la justice (Sagesse 14, 7).

         Vous voyez : comparons le bois [de la croix] à cet arbre. À propos de l'arbre défendu, l'Écriture dit trois choses : La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir... Elle prit de son fruit et mangea (Genèse 3, 6‑7). Premièrement, cet arbre est bon à manger : à cause de cela, il est apte à nourrir. Au contraire, l'arbre de la croix nous enseigne la mortification de la chair. D'où il est dit : Celui que vos chefs supprimeront. Cet arbre-là est un arbre de mort : Si vous vivez selon la chair, vous mourrez (Romains 8, 13). L'arbre de la croix au contraire vivifie la chair en la faisant mourir : Le Christ lui-même est mort une fois pour les péchés, juste pour des injustes, afin de nous mener à Dieu. Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon l'Esprit (1 Pierre 3, 18); et encore : Si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez (Romains 8, 13).

         En deuxième lieu, une beauté terrestre se trouvait dans l’arbre défendu : Elle vit l'arbre qui était beau au regard (Genèse 3, 6). Isaïe [dit] : Toute sa grâce est comme la fleur des champs (Isaïe 40, 6). La fleur a la beauté et la gloire du monde, mais elle est maudite parce que par elle les hommes sont attirés à la damnation. Job [dit] : J'ai vu ceci : le fou prenait racine, et j'ai maudit sa beauté (Job 5, 3). Au contraire, l'arbre de la croix est ignominieux. Ainsi a-t-il été écrit à propos de ce moment : Il est maudit de Dieu celui qui pend au bois (Deutéronome 21, 23). Voyez comment il dit que [l’arbre] était beau aux yeux d'Adam et d'Ève, et comment celle-ci s’en glorifiait. En premier, le serpent leur parle de la science : Vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal (Genèse 3, 5). Aussi était-il appelé arbre de la connaissance du bien et du mal. Il existe des biens dont l’homme ne fait pas un mauvais usage, comme les vertus; mais avoir l'expérience de certaines choses, ce n’est pas [avoir l’expérience] des vertus. Certains abondent en biens du monde et parfois ils en usent mal. Cet arbre possédait la beauté au regard, mais l'arbre de la croix possédait la honte de la folie. Aussi l’Apôtre [dit-il] : Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens (1 Corinthiens 1, 23). Et Osée : Et je changerai la beauté de cet arbre en ignominie (Osée 4, 7). Mais l'ignominie de la croix a été changée en gloire. Ainsi, chez Ézéchiel : C'est moi, le Seigneur, qui abaisse l'arbre élevé et qui élève l'arbre abaissé (Ezéchiel 17, 24). Voyez comment est exalté le bois de la croix. Chosroès, le roi de Perse, avait ramené de Jérusalem comme butin cet arbre [de la croix] et il fut rapporté à Jérusalem par Héraclius ; et c'est en mémoire de cet évenement glorieux qu’on parle de la fête de l'exaltation de la sainte croix jusqu'à nos jours. Et la croix fut toujours exaltée, car le Seigneur confirme le juste (Psaume 37[36], 17). Augustin, dans un éloge de la sainte Croix, écrit : «La croix est terminée comme peine mais elle demeure [comme gloire] : de supplice des condamnés, elle est passée au front des empereurs[34].» (Enarrationes in Psalmos, 36, Sermo 2, 4). Et Jean Chrysostome dit : «Partout la croix resplendit sur la couronne des rois, les armes des soldats, les autels sacrés, et les rois, après avoir déposé leur couronne, prennent la croix.» L'arbre de la croix a donc été exalté. Le Seigneur l'exaltera encore davantage.. Ainsi, dans Mathieu : Le soleil et la lune s'obscurciront, et on verra le signe du Fils de l’homme dans le ciel (Matthieu 24, 29‑30), c’est-à-dire l’arbre de la croix. Chrysostome dit que «jamais le Fils de l'homme n'apparaîtrait, après l’obscurcissement du soleil et de la lune, si la croix n'était pas plus éclatante que les rayons du soleil».

         De même, cet arbre est-il délectable. Ainsi, dans la Genèse : Il était délectable au regard (Genèse 3, 6). La délectation de la croix n’est pas une vraie délectation, car elle est plus amère que délectable. Ainsi Salomon [dit] : Du rire j'ai dit : «Sottise», et de la joie : «À quoi sert-elle?» (Qohélet 2, 2). Au contraire, l'arbre de la croix a la beauté de l'amertume, ce qui est signifié dans le livre des Rois où il est dit : Il sera armé de fer et d'une lance de bois (2 Samuel 23, 7). Et l'apôtre Pierre écrit : Le Christ ayant donc souffert dans la chair, vous aussi armez-vous de cette même pensée (1 Pierre 4, 1). Cette élancement d'amertume est transformé en douceur, ce qui est signifié dans l'Exode lorsqu'il est dit que les fils d'Israël trouvèrent des eaux amères : le Seigneur commanda à Moïse de tendre le bâton sur elles, et elles devinrent douces. Si les justes subissent des tribulations, le bois de la croix les rend douces. La croix fait aussi s'enorgueillir dans la tribulation : Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur (Galates 6, 14), et Jacques [dit] : Tenez pour une joie suprême, mes frères, d'être en butte à toutes sortes d'épreuves (Jacques 1, 2). Pourquoi? À cause de l’appréciation de la croix. L’Apôtre [dit] : Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle contradiction (Hébreux 12, 3), puisqu'il fut mis au rang des brigands. Qui donc doit tenir pour un mal d'être en butte à la contradiction? Le bois de la croix convient à la blessure.

         De même convient-il à la réparation. Regardez dans l'Écriture : où était le danger? Un remède a été donné. Par un arbre, le premier mal de l'homme advint lorsqu'il fut chassé du Paradis. Quel fut le remède? L'arbre de vie. Mais parce que l'homme ne pouvait accéder à l'arbre de vie, il ne pouvait avoir le remède. Le Seigneur a donc dit : «Prennez garde de ne pas prendre de l'arbre de vie!» Et le Christ nous a apporté un arbre. C'est un arbre de vie pour qui la saisit (Proverbes 3, 18). Un autre péril fut le déluge. Le remède vint du bois de l'arche. Si tu es dans le déluge, dans les eaux du siècke, accours vers l'arbre de la croix. Un psaume [dit] : Si je marche au milieu de l’ombre de la mort, etc. Ton bâton, ta houlette, c'est-à-dire la croix, etc. (Psaume 23[22], 4). Par le bois [de la croix] je suis conduit dans la [bonne] direction. De même, le peuple d'Israël fut en péril lorsqu'il fut opprimé par les Égyptiens, et le remède fut donné par le bois, car Moïse frappa les Égyptiens de son bâton et par lui divisa la mer. Si tu subis les assauts d’ennemis spirituels, accours vers le bois de la croix. Il est dit dans le livre des Rois que les fils d'Israël combattaient contre les Philistins et que l'arche du Seigneur fut portée dans le camp, et les Philistins eurent peur, et ils dirent : «Malheur à nous!» (1 Samuel 4, 7), parce que l'arche arrivait au camp. L'arche était faite d'un bois imputrescible. Un psaume] [dit] : Ils seront contristés, les habitants des confins [de la terre], par tes signes» (Psaume 65[64], 9). Ceux qui sont vaincus craignent l'étendard de leur adversaire, et comme les démons sont vaincus par le Christ, ils craignent son étendard qui est le bois de la croix. C’est pourquoi l'Église chante : «Voici le bois de la croix, fuyez, ennemis!» La croix convient donc à la blessure et à la réparation.

         Troisièmement, elle convient à celui qui répare : par elle le Christ a été exalté. C’est pourquoi il est écrit : Il faut que soit élevé le Fils de l'homme (Jean 12, 34). Comment a-t-il été exalté? Assurément comme combattant. À lui convient ce qui est dit dans les Nombres : Un surgeon se lèvera, issu d'Israël, et il brisera les chefs de Moab (Nombres 24, 17). L’Apôtre [écrit] : Il a dépouillé les principautés et les puissances (Colossiens 2, 15). Le bois de la croix est comme un char triomphal : il exalte par le Christ. Il est comme le baldaquin de Salomon (Cantique 3, 9); il est comme un sceptre dirigeant le peuple. Un sceptre de gouvernement, le sceptre de ton règne (Psaume 45[44], 7). Le Christ a donc été exalté comme combattant. De même a-t-il été exalté comme un maître [qui enseigne] depuis la chaire. À propos de cette exaltation il est écrit : Lorsque que je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi (Jean 12, 32). Nous voyons maintenant l’espérance [apportée] par le remède.

         Voyons la parure de l’arbre. La parure de l’arbre, c’est d’être chargé de fruits; on dit d’un tel arbre qu’il est un arbre fruitier. Et quels sont ses fruits? Il est dit dans le Cantique : Tous les fruits, les nouveaux comme les anciens, je les ai réservés pour toi (Cantique 7, 14). Les anciens fruits sont des figures qui renvoient à l'arbre. À propos de ces fruits, il est dit dans Osée : Comme un fruit sur un figuier en la prime saison, je vis tous vos pères (Osée 9, 10). Quels sont les fruits nouveaux? Dans le Deutéronome[35], on fait mention, lors de la bénédiction de Joseph, de trois fruits, à savoir, des fruits du ciel, des fruits du soleil et de la lune, et des fruits des collines éternelles. Quels sont les fruits du ciel? Les membres du Christ. La croix fut ornée des membres du Christ comme un arbre est orné de fruits, non seulement des membres corporels du Christ, mais des membres de [son] corps mystique, dont on doit dire : Je suis crucifié avec le Christ (Galates 2, 19). De ces fruits, on dit dans le Cantique : Que mon bien-aimé entre dans son jardin pour manger ses fruits (Cantique 5, 1). Les fruits du soleil et de la lune sont les exemples des vertus que le Christ a manifestées sur la croix. Tu as l'exemple de la charité du Christ en croix parce qu'il nous a aimés et s'est livré pour nous : Nul n'a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis (Jean 15, 13). De même, il nous a donné un exemple d'humilité parce qu'il s'humilia lui-même (Philippiens 2 8). Il donna un exemple d'obéissance, parce qu'il s'est fait obéissant (ibid.) au Père. Il enseigna aussi un exemple de patience, car lui qui était insulté ne rendait pas l'insulte (1 Pierre 2, 23). Ceux-ci sont les fruits de la vallée dont on parle dans le Cantique : Au jardin je suis descendu, pour voir les fruits de la vallée (Cantique 6, 11). Quels sont ces fruits des collines éternelles? Je dis que ce sont les enseignements des docteurs qui sont imprégnés de la sagesse. Tu éclaires merveilleusement les montagnes éternelles (Psaume 76[75], 5). Tu trouveras des docteurs qui enseignent la foi; le Christ en croix enseigne la foi en disant : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné? (Matthieu 27, 46). Il montre que son humanité subit la passion, mais non en raison de l’impuissance de [sa] divinité. De même, tu trouveras des docteurs qui orientent vers la richesse; le Christ en croix a orienté vers la richesse lorsqu’il a dit au voleur : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. De même, tu trouveras des docteurs qui enseignent la patience. Le Christ en croix a fait cela en disant : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font (Luc 23, 34). Tu trouves également des docteurs qui incitent à la dévotion; le Christ en croix a fait cela en disant : Père, entre tes mains je remets mon esprit (Luc 23, 46). Tu en trouveras certains qui enseignent le comportement humain; le Christ en croix a fait cela, car il a montré à sa mère ce qu’il lui devait, ainsi qu’au disciple, en disant : «Femme, voici ton fils!». Puis il dit au disciple : «Voici ta mère!» (Jean 19, 27). Tels sont les fruits des collines éternelles dont parle le Cantique : Ce qui sort de toi est comme un verger de grenadiers chargé de fruits (Cantique 4, 13). C'est donc un arbre fruitier.

         Mais il y a des arbres qui portent continuellement des fleurs et des fruits, et tel est l'arbre de la croix qui porte continuellement des fleurs. Voyez que l'arbre de la croix porte un triple fruit, à savoir, un fruit de purgation, de sanctification et de glorification.

         En premier lieu, je dis que l’arbre de la croix a produit un fruit de purgation, car, par la croix, nous sommes libérés des péchés. Ainsi, le bienheureux Pierre [écrit] : Il a porté nos fautes sur le bois (1 Pierre 2, 24). À propos de ce fruit Isaïe écrit : Tel est le fruit pour que soit enlevé le péché (Isaïe 27, 9) Deuxièmement, le bois de la croix produit un fruit de sanctification dont il est dit : Vous fructifiez dans la sainteté (Romains 6, 19). En quoi consiste la sanctification? En ce que l'homme s’attache à la croix. Il est vrai que l'homme est éloigné de Dieu par le péché et qu’il est réconcilié par le Christ. Ainsi, Romains 5, 10 : Nous avons été réconciliés à Dieu par la mort de son Fils, et : Réconcilie-toi avec lui et fais la paix : ainsi tu auras les meilleurs fruits (Job 22, 21), à savoir, les fruits de l’Esprit : la charité, la paix, la joie. Et afin que le Christ nous sanctifie, il a souffert hors de la ville (Hébreux 13, 12), et, en toute sanctification, les ministres de l’Église utilisent le signe de la croix. Troisièmement, le fruit de la croix est la glorification, dont Jean dit : Le moissonneur reçoit son salaire et récolte du fruit pour la vie éternelle (Jean 4, 36), et, dans le livre de la Sagesse : Le fruit des labeurs des bons est plein de gloire (Sagesse 3, 15). Ce fruit est acquis par la croix comme il a été dit. Par le péché l'homme a été exclu du paradis, et donc le Christ a subi la passion pour que, par la croix, nous soit ouverte la route de la terre au Ciel. Ainsi la croix du Christ a-t-elle été signifiée par l'échelle que vit Jacob : Voilà qu'une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient! Voilà que le Seigneur était attaché à l'échelle (Genèse 28, 12). Tous les saints montent aux cieux par la vertu de la croix. Aussi l’Apôtre [dit-il] : Nous avons l'assurance voulue par le sang de la croix pour l'accès au sanctuaire, etc. (Hébreux 10, 19).

         Nous demanderons au Seigneur, etc.

5 – Servir comme un bon intendant

Sermon 17

Inveni David : J'ai trouvé David mon serviteur[36]

(Pour la fête de saint Nicolas, traduction par Stéphane Mercier, février 2005)

            J’ai trouvé David, mon serviteur, je l’ai oint de mon huile sainte, ma main l’assistera et mon bras le fortifiera (Psaume 89[88], 21).

Prologue

         Les œuvres admirables de Dieu sont insondables pour l’homme, d’où cette parole de Job : Il accomplit de grandes choses, admirables et insondables (Job 5, 9). Il y a entre autres les œuvres admirables de Dieu dans ses saints; c’est l’enseignement d’Augustin, lorsqu’il dit que «la justification de l’homme l’emporte sur la création, car la création passe mais la justification demeure[37]». Dieu est donc admirable dans ses saints (Psaume 68[67], 36). Ces œuvres admirables de Dieu dans ses saints, nous ne pouvons les sonder à moins de recevoir l’enseignement de Celui qui sonde les cœurs et les reins (Apocalypse 2, 23). Ayons donc recours à lui par la prière et demandons-lui pour commencer qu’il nous donne de dire quelque chose, etc.[38]

            J’ai trouvé David, mon serviteur, etc.

Division du sermon

         Ces paroles nous permettent de comprendre les quatre titres de recommandation de ce saint évêque[39] : premièrement, son admirable élection; deuxièmement, la consécration spéciale qu’il a reçue; troisièmement, l’efficacité avec laquelle il s’est acquitté de sa charge; et quatrièmement, sa ferme et immobile stabilité. Son admirable élection est montrée par : J’ai trouvé David, mon serviteur; sa consécration spéciale par : Je l’ai oint de mon huile sainte; le fait qu’il a rempli efficacement sa charge par : Ma main l’assistera; et sa ferme stabilité par : Et mon bras le fortifiera[40].

Première partie

         Voyons donc ce qu’il dit : J’ai trouvé David, mon serviteur, où l’idée de trouver nous permet de considérer quatre éléments : trouver implique la rareté, la recherche, la découverte et la mise à l’épreuve par l’expérience.

         Je dis en premier lieu que le fait de trouver implique la rareté, car nous disons que nous trouvons ce qui est rare – il serait ridicule de dire : «J’ai trouvé des hommes au Petit-Pont[41].» Mais on dit trouver ce qui est rare, comme cette question qui est posée dans les Proverbes : Qui trouvera une femme courageuse? (Proverbes 31, 10), ce qui revient à dire : Il est difficile d’en trouver, parce que la nature de la femme est timide et faible.

         Deuxièmement, on dit trouver ce que l’on cherche, de là cette parole des Proverbes : Si tu la recherches – il est question de la science divine – comme une richesse, tu la trouveras (Proverbes 2, 4). Et l’évangile dit que la femme recherche la drachme perdue jusqu’à ce qu’elle la retrouve (Luc 15, 8).

         Troisièmement, trouver implique une découverte, d’où ce mot de l’évangile : Le Royaume des cieux est semblable à un père de famille cherchant un trésor dans un champ; lorsqu’il le trouve, il va et vend tout ce qu’il possède, etc. (Matthieu 13, 44). Quand un trésor est sorti de terre et mis au jour, alors on dit qu’il a été trouvé.

         Quatrièmement, trouver implique une mise à l’épreuve par l’expérience. Lorsqu’une personne doute de quelque chose et la connaît ensuite de façon certaine, elle dit : «J’ai trouvé qu’il en va bien ainsi.» Salomon dit en ce sens : J’ai trouvé que la femme est plus amère que la mort (Qohélet 7, 27).

         Le Seigneur a trouvé le bienheureux Nicolas dans les différents sens de ce mot.

         Premièrement, il a trouvé en lui quelque chose d’extrêmement rare, à savoir une vertu précoce – chose rare chez les jeunes gens, de là ce qui est dit dans les Proverbes : Jeunesse et volupté sont vaines (Qohélet 11, 10). Un jeune homme qui ne s’adonne pas à la vanité est un oiseau rare, et le bienheureux Nicolas est dit avoir été trouvé parce qu’il a conservé la sainteté dans son enfance. Étant encore enfant, en effet, il épuisait son corps à force de jeûnes; et il est dit en Osée : Comme des grappes prématurées dans le désert, j’ai trouvé les fils d’Israël comme les premiers fruits du figuier (Osée 9, 10). Les figues parviennent à maturité plus tard que les autres fruits, et si elles y parviennent de manière précoce, on dit qu’on les trouve. On dit de même des enfants qui conservent la sainteté dans leur enfance qu’ils sont les premiers fruits du figuier et qu’on les trouve – et cela plaît à Dieu; aussi lit-on en Michée : Mon âme a désiré des figues mûres avant le temps (Michée 7, 1). On désire vivement les poissons et les fruits précoces; de même Dieu a un grand désir de voir l’homme porter dans sa jeunesse le joug du Seigneur, de là cette parole des Lamentations : Ce sera pour l’homme une bonne chose que d’avoir porté le joug du Seigneur depuis le temps de sa jeunesse (Lamentations 3, 27), parce que le jeune homme marchera selon sa voie et ne s’en écartera pas même lorsque viendra la vieillesse (Proverbes 22, 6). Et si de telles personnes s’écartent de la voie de la sainteté, elles y reviennent aisément.

         Deuxièmement, le Seigneur a trouvé dans le bienheureux Nicolas ce qu’il cherchait. Mais que cherche le Seigneur? Un esprit dévot, assurément; de là lisons-nous en Jean que Dieu est esprit et cherche des adorateurs en esprit et en vérité (Jean 4, 23‑24). Mais pourquoi Dieu cherche-t-il un homme à l’esprit dévot? Voici ma réponse : tout comme on recherche celui dont la compagnie nous est agréable, ainsi Dieu recherche-t-il l’esprit dévot parce qu’il se plaît en sa compagnie, de là ce qu’il dit : Mes délices sont d’être avec les enfants des hommes (Proverbes 8, 31). Or, Dieu a trouvé dans le bienheureux Nicolas un esprit dévot, car il était assidu à fréquenter l’église et à prier dévotement. Aussi cette parole d’Osée peut-elle s’appliquer à lui : Il a pleuré et l’a sollicité à Béthel, et il l’a trouvé (Osée 12, 4). Béthel signifie «maison de Dieu». Et notez qu’il est bien dit qu’il a trouvé David, parce que, dans son enfance, David était très vertueux[42] : il a tué un ours et un lion, il a été choisi de préférence à ses frères et était très dévot (1 Samuel 16, 17). Le Psalmiste dit : Mon âme est remplie comme de moelle et de graisse (Psaume 63[62], 6), celle de la dévotion; et dans le Siracide, on lit que comme la graisse est séparée de la chair, ainsi David fut séparé des fils d’Israël (Siracide 47, 2). Le bienheureux Nicolas, lui aussi, fut un homme d’une sainteté éminente.

         Troisièmement, le Seigneur a trouvé dans le bienheureux Nicolas quelque chose de découvert, à savoir une pieuse affection. Qu’est-ce qui met l’homme à découvert? Voici ma réponse : rien ne fait briller l’homme comme la piété et la bienveillance à l’égard des autres personnes. Dieu en soi est caché, et cependant il se manifeste à nous par les œuvres de sa bienfaisance. De là ce qui est dit dans le Siracide des gens qui témoignent de la bienveillance à l’égard des autres : Ceux-là sont des hommes de miséricorde, dont les œuvres de piété n’ont pas fait défaut (Siracide 44, 10), et l’Église publie leurs louanges. Ailleurs, il est dit aussi : Les lèvres de beaucoup loueront celui qui distribue généreusement son pain (Siracide 31, 28). Le bienheureux Nicolas fut un homme suprêmement compatissant et, dans sa bienveillance, il répandait ses ressources en faveur des affligés : ayant donné son or, il sauva des vierges de l’indigence. De là cette parole d’Osée qui peut s’entendre de lui : Par moi, leur fruit a été trouvé (Osée 14, 9). C’est pour cela que le Seigneur a bien dit : J’ai trouvé David, mon serviteur. Le serviteur est celui qui accomplit le travail de son seigneur. Or, l’œuvre principale du Seigneur, c’est la miséricorde : Et ses commisérations sont au-dessus de toutes ses œuvres (Psaume 144, 9), dit le Psalmiste. Le serviteur du Seigneur est donc celui qui accomplit la miséricorde en faveur des pauvres. L’Apôtre dit : Nous sommes serviteurs à cause de Jésus (1 Corinthiens 4, 10)[43].

         Quatrièmement, le Seigneur a trouvé dans le bienheureux Nicolas quelque chose d’éprouvé par l’expérience, à savoir la fidélité qu’il recherche grandement; de là ce que dit l’Apôtre : Que cherche-t-on parmi les dispensateurs, si ce n’est d’en trouver un qui soit fidèle? (1 Corinthiens 4, 2), et dans le livre de la Sagesse : Il les a éprouvés et les a trouvés dignes de lui (Sagesse 3, 5). Le serviteur doit être fidèle, pour rapporter à Dieu tous ses biens. Tes prières, tes œuvres de miséricorde, tout ce que tu fais de bon, tu dois le rapporter à Dieu; de là il est dit : Celui qui a été éprouvé en lui a aussi été trouvé parfait (Siracide 31, 10). Tel est le bienheureux Nicolas, et voilà pourquoi il dit : Mon serviteur. Au contraire, nombreux sont ceux qui se servent eux-mêmes, et non pas le Seigneur, et de là ce mot de l’Apôtre : Ainsi, ce n’est pas le Christ qu’ils servent, mais leur ventre (Romains 16, 18). Si tu fais le bien pour obtenir une prébende[44], tu te sers toi-même et non Dieu. Tel ne doit pas être le bon évêque, mais il doit être innocent envers lui-même, dévot envers Dieu, miséricordieux envers le prochain, et fidèle en tout et à l’égard de tous.

Deuxième partie

         Il est ensuite question de sa consécration, indiquée par ces mots : Je l’ai oint de mon huile sainte. Il faut remarquer que la consécration des évêques et de quelques autres se fait avec de l’huile, et à peine y a-t-il quelque sanctification qui n’en fasse pas usage. Pour comprendre la vertu de l’huile, on doit considérer que nous l’utilisons à quatre fins : pour soigner les blessures, alimenter les lampes, assaisonner les aliments et pour adoucir.

         Voici mon premier point : nous utilisons l’huile pour soigner. Isaïe dit : La blessure, la contusion et la plaie enflée n’ont pas été bandées, on n’y a pas appliqué de remède, elles n’ont pas été soignées avec de l’huile (Isaïe 1, 6).

         Deuxièmement, nous utilisons de l’huile pour alimenter les lampes, d’où le précepte imposé aux fils d’Israël d’offrir de l’huile pour entretenir les lampes (Exode 25, 6; 35, 9 et 29).

         Troisièmement, nous utilisons de l’huile pour assaisonner la nourriture, d’où nous lisons que le roi Salomon envoya une provision d’huile à Hiram (1 Rois 5, 11).

         Quatrièmement, nous utilisons l’huile pour adoucir, d’où il est dit : Ses paroles sont plus douces que l’huile (Psaume 55[54], 22).

         Je dis en premier lique que nous utilisons l’huile pour soigner les blessures; par là nous entendons la grâce qui guérit [gratia sanans]. De là, en Luc, le Samaritain qui a voulu soigner le blessé a répandu du vin et de l’huile sur ses plaies (Luc 10, 33‑34). Les malades reçoivent l’onction avec de l’huile, de là ce que dit Jacques : Quelqu’un parmi vous est-il malade? Qu’il appelle les prêtres de l’Église, et que ceux-ci prient sur lui et l’oignent d’huile (Jacques 5, 14). Mais comme le bienheureux Nicolas n’a pas reçu l’onction de la grâce qui guérit parce qu’il était en pleine santé et capable d’oindre les autres, il dit qu’il répandait du vin et de l’huile, le vin d’une correction sévère et l’huile de la miséricorde et du réconfort[45].

         En deuxième lieu, nous utilisons l’huile pour alimenter les lampes, par quoi l’on désigne l’étude de la sagesse. Au sujet de cette huile, il est écrit : Que l’huile qui se répand depuis votre tête ne fasse pas défaut (Qohélet 9, 8), et en Zacharie : Ceux-là sont les deux fils d’une huile de splendeur (Zacharie 4, 14). C’est parce que l’huile alimente les lampes que les prophètes recevaient l’onction avec de l’huile.

         Troisièmement, nous utilisons l’huile pour assaisonner la nourriture, par quoi l’on désigne la joie spirituelle. En effet, l’assaisonnement donne du goût aux mets; de la même façon, la joie spirituelle rend les bonnes œuvres faciles. Avec la tristesse, un petit travail est difficile; avec la joie, même ce qui est ardu est facile : Pour que l’huile répande la joie sur son visage (Psaume 103, 15), dit le Psalmiste, et : Dieu, votre Dieu vous a oints d’une huile d’allégresse plus que tous ceux qui ont part avec vous (Psaume 44, 8); Isaïe également : L’huile de la joie plutôt que les larmes (Isaïe 61, 3). Aussi les prêtres reçoivent-ils l’onction avec de l’huile, c’est-à-dire que la joie spirituelle semble se répandre sur ceux qui sont attachés au culte divin : Vos prêtres sont revêtus d’allégresse, etc. (Psaume 132[131], 9)[46], dit le Psalmiste.

         Quatrièmement, nous utilisons l’huile pour adoucir, par quoi l’on désigne la miséricorde et la bonté du cœur qui se trouvaient dans le bienheureux Nicolas, parce qu’il était tout rempli de miséricorde et de bienveillance. Il est dit dans le Deutéronome : Qu’il soit agréable à ses frères et trempe son pied dans l’huile! (Deutéronome 33, 24). L’huile est de nature à se répandre, et de même la miséricorde. L’huile surnage, et de même la miséricorde par-dessus toutes les bonnes œuvres. Si donc tu n’as pas la miséricorde, tes œuvres ne sont rien; de là ce que dit l’Apôtre : La piété est utile à tout (1 Timothée 4, 8). Vous devez donc penser que les signes des faveurs rejailliront sur les corps des saints selon les mérites des grâces dans la vie future, et que dans la vie présente ils manifestent l’affection, comme on le voit clairement avec les signes de la Passion du Christ dans le bienheureux François, parce qu’il avait pour elle une vive affection.

         De la même façon dans le bienheureux Nicolas, le signe de sa miséricorde rejaillissent, parce que sa tombe laisse échapper de l’huile, témoignant qu’il fut un homme de grande miséricorde. Il est écrit dans le Deutéronome : Pour qu’il tire du miel de la pierre et de l’huile d’une roche très dure (Deutéronome 32, 13). Cela appartient au roi[47].

Troisième partie

         Il est ensuite question de l’accomplissement de sa charge, lorsqu’il dit : Mes mains l’assisteront, etc. Dieu n’a pas de main corporelle mais c’est ainsi que l’on qualifie sa puissance. Or, voyez que la main de Dieu assiste [le bienheureux Nicolas] de quatre manières : premièrement, en le tirant et en l’arrachant aux maux; en le conduisant; en le fortifiant; et en accomplissant des miracles.

         Je dis en premier lieu que la main de Dieu, c’est-à-dire sa puissance, a assisté le bienheureux Nicolas en l’attirant et en l’arrachant aux maux. Le Psalmiste dit : Envoyez votre main depuis le haut du ciel, arrachez-moi, délivrez-moi des eaux nombreuses et de la main des fils des étrangers (Psaume 144[143], 7).

         Deuxièmement, la main de Dieu a assisté le bienheureux Nicolas en le conduisant : les hommes ont l’habitude de conduire les autres par la main; de même le Seigneur conduit-il les justes par sa puissance; le Psalmiste dit : La malice des pécheurs s’épuisera, mais le Seigneur conduit les justes (Psaume 7, 10). Isaïe dit aussi : Il m’a instruit dans sa main puissante pour que je n’aille pas dans la voie de ce peuple (Isaïe 8, 11).

         Troisièmement, la main du Seigneur, c’est-à-dire sa puissance, a assisté le bienheureux Nicolas, en le fortifiant; de là on lit en Ézéchiel : Mais la main du Seigneur était avec moi (Ézéchiel 2, 22; 37, 1, etc.) pour me fortifier. Cet homme[48] a été bien fortifié.

         Quatrièmement, la main du Seigneur, c’est-à-dire sa puissance, a assisté le bienheureux Nicolas en accomplissant des miracles, d’où ce qui est écrit dans les Actes des Apôtres : Tu étendras la main pour que des signes et des prodiges s’accomplissent au Nom de ton Fils (Actes 4, 30). Le bienheureux Nicolas fut rempli de miracles. Qui n'a jamais recherché la gloire du monde et l’a obtenue comme le bienheureux Nicolas qui fut un pauvre évêque en Grèce? Or, Dieu l’a paré de miracles, parce qu’il était miséricordieux au plus haut point. Le Psalmiste dit : Sachez donc que le Seigneur a rempli son Saint d’une gloire admirable (Psaume 4, 4).

<Brève conclusion>

La miséricorde a rendu admirable le bienheureux Nicolas et le Seigneur l’a confirmé jusqu’à la fin de la vie éternelle. Que nous y conduise Celui qui vit avec le Père et le Saint-Esprit, etc.

Sermon 18mmm

Homo quidam erat dives : Il y avait un homme riche...

(Traduction par Charles Duyck, http://vsame.free.fr, 2004)

Prologue

            Il y avait un homme riche qui avait un intendant; celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens (Luc 16, 1)

         Toute profusion de grâces provient de la plénitude du trésor divin, qui se trouve dans le lieu secret des richesses de Dieu, et personne ne peut le connaître, sauf si Dieu le lui montre. Ainsi, c’est cette révélation que réclamait Moïse disant : Montre-moi, Seigneur, ton trésor, la source d’eau vive. Puisque nous nous apprêtons à parler des richesses divines, ayons recours à Celui en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (Colossiens 2, 3) et supplions notre Seigneur, etc.

Première partie

[Dieu est le maître qui donne tous les biens]

            Il y avait un homme riche…

         C’est un grand danger pour les hommes d’ignorer leurs limites et leur mesure, et de là vient qu’ils s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes par leur orgueil, parce qu’ils s’estiment maîtres, et non serviteurs des choses. Ainsi est-il dit dans Job 21, 15 : Qui est le Tout-Puissant que nous le servions? Il est dit aussi dans Job 11, 12 : L’homme insensé se dresse dans son orgueil et, comme le petit de l’onagre, pense qu’il est né libre. L’onagre est un âne sauvage, qui n’a pas de maître. Certains s’imaginent qu’ils ne sont sous le joug de personne, et il leur semb