MÉTÉOROLOGIE

DISSERTATION SUR LA COMPOSITION DE LA MÉTÉOROLOGIE ET DU PETIT TRAITÉ DU MONDE

 

ARISTOTE

 

Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Paris : Ladrange, 1866

Numérisé par Philippe Remacle

http://remacle.org/

 

Nouvelle édition numérique https://www.i-docteurangelique.fr/DocteurAngelique 2008

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

 

 

LIVRE 1 — LES PHÉNOMÈNES CÉLESTES 2

Chapitre 1 — Récapitulation de travaux précédents sur la science de la nature_ 2

Chapitre 2 — Principes et éléments généraux du monde terrestre ; ses rapports avec le reste de l'univers  3

Chapitre 3 — Arrangement et nature des quatre éléments 4

Chapitre 4 — Des flammés ardentes, des étoiles filantes et de leur cause_ 7

Chapitre 5 — De quelques autres phénomènes célestes et de leurs causes 9

Chapitre 6 — Des comètes 10

Chapitre 7 — De la nature et de la cause des comètes 12

Chapitre 8 — De la voie lactée_ 13

Chapitre 9 — De la formation des nages, et du brouillard_ 16

Chapitre 1 — De la rosée et de la gelée blanche_ 17

Chapitre 11 — De la pluie, de la neige, de la grêle et de leurs rapports à la gelée blanche_ 18

Chapitre 12 — De la grêle_ 18

Chapitre 13 — Des vents 21

Chapitre 14 — Changements perpétuels et révolutions réciproques des mers et des continents par l'atterrissement des fleuves 24

LIVRE 2 — GÉOGRAPHIE_ 28

Chapitre 1 — De la mer 28

Chapitre 2 — De la salure de la mer 30

Chapitre 3 — Suite de l'explication de la salure de la mer 33

Chapitre 4 — Théorie générale des vents 37

Chapitre 5 — 1nfluence du soleil et des astres sur les vents 40

Chapitre 6 — Position générale des vents 42

Chapitre 7 — Des tremblements de terre. 45

Chapitre 8 — Théorie nouvelle des tremblements de terre_ 46

Chapitre 9 — De l'éclair, du tonnerre et des météores analogues. 51

LIVRE 3 — PHÉNOMÈNES LUMINEUX_ 53

Chapitre 1 — Du tonnerre ; des éclairs ; des trombes ou typhons ; des foudres. 53

Chapitre 2 — Les phénomènes lumineux_ 55

Chapitre 3 — Explication du halo_ 56

Chapitre 4 — Explication détaillée de l'arc-en-ciel 58

Chapitre 5 — Démonstration graphique de l'arc-en-ciel 61

Chapitre 6 — Du parhélie. Des verges lumineuses. 64

Chapitre 7 — Résumé et fin des théories antérieures 65

LIVRE 4 — LES QUATRE ÉLÉMENTS 66

Chapitre 1 — Théorie des quatre éléments 66

Chapitre 2 — Modifications successives des corps par l'action des quatre éléments, modifications causées par la chaleur et le froid_ 69

Chapitre 3 — Des différentes espèces de digestion_ 70

Chapitre 4 — Des éléments passifs des corps, le sec et l'humide_ 76

Chapitre 5 — De la cohésion des corps, cause de la dureté et de la mollesse_ 77

Chapitre 6 — Liquéfaction des corps solides ; ses causes diverses 79

Chapitre 7 — De la coagulation et de la fusion des corps 81

Chapitre 8 — Analyse de quelques unes des propriétés que l'action de la chaleur et du froid produit dans les corps  85

Chapitre 9 — Diverses propriétés mécaniques des corps 86

Chapitre 10 — Des corps homogènes 95

Chapitre 11 — De la température des corps 97

Chapitre 12 — De la composition des substances homogènes 98

 

 

LIVRE 1 — LES PHÉNOMÈNES CÉLESTES

 

Chapitre 1 — Récapitulation de travaux précédents sur la science de la nature

 

Objet et étendue de la Météorologie. Indication de travaux ultérieurs sur les animaux et les plantes.

§ 1. 338a Dans des ouvrages antérieurs, nous avons traité des premiers principes de la nature, du mouvement physique dans toutes ses parties, des astres dont la marche si bien ordonnée s'accomplit dans la sphère supérieure, des éléments des corps dont nous avons indiqué le nombre, la qualité et les permutations réciproques, et enfin de la génération et de la destruction des choses considérées dans leur ensemble.

§ 2. De toute cette étude, il ne nous reste plus qu'à examiner une seule partie, celle que nos devanciers ont ordinairement nommée la météorologie. Elle 339 comprend tous ces phénomènes qui, bien que se produisant suivant des lois naturelles, ont cependant des conditions moins régulières que celles de l'élément premier des corps, et qui ont lieu dans l'espace le plus rapproché de la révolution des astres ; je veux dire, par exemple, la voie lactée, les comètes, les météores ignés et à mouvement rapide, que nous pouvons regarder comme des accidents communs de l'air et de l'eau. Enfin cette science comprend l'étude de toutes les espèces de la terre, de ses parties, ou des propriétés de ces parties, qui nous peuvent servir à expliquer les causes des vents et des tremblements de terre 339a, et de toutes les circonstances qui accompagnent les mouvements qu'ils provoquent. Parmi ces phénomènes, les uns nous sont inexplicables ; les autres nous sont accessibles dans une certaine mesure. Nous traiterons aussi de la chute de la foudre, des ouragans, des tempêtes, et de toute cette série de phénomènes qui par leur combinaison deviennent des modifications de ces mêmes corps.

§ 3. Après avoir parcouru tous ces sujets, nous essayerons, suivant notre méthode habituelle, de traiter des animaux et des plantes, soit en général, soit à part et en détail ; car cette étude une fois faite, nous aurons à peu près achevé la totalité des recherches que dès le début nous nous étions proposé de faire.

Ayant donc ainsi commencé, il nous faut étudier d'abord les phénomènes dont nous venons de parler.

 

Chapitre 2 — Principes et éléments généraux du monde terrestre ; ses rapports avec le reste de l'univers

§ 1. Nous avons antérieurement établi qu'il n'y a qu'un seul principe pour les corps dont se compose la nature des corps soumis au mouvement circulaire. Nous avons établi aussi qu'il y a quatre autres corps formés par les quatre principes, dont le mouvement, avons-nous dit, est double, l'un partant du centre, l'autre se dirigeant vers le centre. Ces quatre éléments sont le feu, l'air, l'eau et la terre. Parmi eux l'un, le feu, est à la surface de tous les autres ; et l'autre, la terre, leur sert de base. Les deux autres ont beaucoup de rapport chacun en soi avec ceux-là ; l'air se rapproche davantage du feu, de même que l'eau se rapproche de la terre. Le monde entier de la terre se compose de ces quatre corps, et c'est pour ce monde ainsi composé que nous devons étudier tous les phénomènes qui y font sentir leur influence.

§ 2. D'abord, il faut de toute nécessité que ce monde se rattache sans discontinuité de quelque façon que ce puisse être, aux révolutions supérieures, de telle sorte que toute sa puissante ordonnance soit gouvernée par ces révolutions. C'est qu'en effet le principe qui donne le mouvement à toutes choses doit être considéré comme la cause première. De plus, cette cause est éternelle ; elle n'a pas de fin pour le mouvement qui s'accomplit dans l'espace ; mais elle en est éternellement à finir. Quant à tous ces corps, ils ont des lieux séparés les uns des autres et limités, de telle manière qu'il faut regarder comme causes des phénomènes qui se produisent dans le monde, le feu, la terre et les éléments analogues, qui servent à ces phénomènes comme d'une espèce de matière ; car c'est du nom de matière que nous appelons le sujet et ce qui souffre les phénomènes, tandis que ce qui est cause, en ce sens que c'est de là que part le principe du mouvement, doit être regardé comme la puissance propre aux corps dont le mouvement est éternel.

 

Chapitre 3 — Arrangement et nature des quatre éléments

 

- Opinion d'Anaxagore sur l'éther. - De la nature particulière du corps qui remplit l'espace entre la terre et les astres. - Double nature de l'exhalaison. De la formation et de la hauteur des nuages. Des régions supérieures de l'air.

§ 1. Ainsi donc, après avoir rappelé les principes que nous avons posés au début et les définitions antérieurement données, parlons ici de la voie lactée telle qu'elle nous apparaît, des comètes, et de tous les autres phénomènes qui se rapprochent de ceux-là, Nous avons dit que le feu, l'air, l'eau et la terre viennent les uns des autres, et que chacun d'eux étaient 339b en puissance dans chacun des autres, comme il en est d'ailleurs pour toutes les, choses qui ont un sujet un et identique dans lequel elles se résolvent en dernière analyse.

§ 2. On pourrait d'abord se demander pour ce corps qu'on appelle l'air, quelle en est an juste la nature dans le monde qui entoure la terre, et quel est son ordre relativement aux autres éléments, nominés les éléments des corps. On sait d'une manière certaine quel est le rapport de la masse terrestre aux grandeurs dont elle est entourée ; car nous avons déjà appris par des observations d'astronomie qu'elle est beaucoup plus petite que certains astres. Quant à la nature de l'eau constituée et limitée comme elle l'est, nous ne l'avons jamais vue et il est impossible de la voir jamais, séparée du corps que forme la terre, tant pour les eaux qui sont à découvert, la mer par exemple et les fleuves, que pour l'eau qui pourrait se dérober à nous par la profondeur où l'eau serait cachée. Or, l'espace compris entre la terre et les plus rapprochés des astres, doit-il être regardé comme un corps unique par sa nature? Est-ce plusieurs corps? Et s'il y en a plusieurs, quel en est le nombre, et jusqu'où s'étendent les lieux divers qu'ils occupent?

§ 3. Nous avons dit antérieurement, en parlant du premier élément, quelles en sont les propriétés, et nous avons ajouté que le monde des révolutions supérieures était rempli entièrement par ce corps. Nous pouvons dire d'ailleurs que cette opinion ne nous est pas du tout personnelle, et que c'est une vieille idée qu'ont eue même des philosophes fort anciens.

§ 4. Ainsi ce qu'on appelle l'éther a reçu très anciennement cette dénomination, qu'Anaxagore, ce me semble, a voulu identifier avec celle du feu ; car pour lui les régions supérieures étaient pleines de feu, et il pensa devoir appeler éther la force qui les remplit. En ceci il a bien vu ; car on a pu avec toute raison regarder comme divin le corps qui jouit d'un mouvement éternel et appeler par conséquent ce corps Ether, à cause de cette propriété qui le fait si différent de tous les corps que nous voyons. C'est qu'il faut bien le dire : ce n'est pas une fois, deux fois, ni même un petit nombre de fois que les mêmes opinions se reproduisent périodiquement dans l'humanité ; c'est un nombre de fois infini.

§ 5. Ceux qui prétendent que l'enveloppe du monde est un feu pur, qu'il y a autre chose que les corps lumineux qui circulent, et que tout ce qui est compris entre la terre et les astres est de l'air, ne soutiendraient pas sans doute une opinion si puérile, s'ils examinaient les démonstrations tout à fait incontestables que de notre temps les mathématiques ont données. C'est qu'en effet il serait par trop simple de croire que chacun des corps qui se meuvent dans l'espace a des dimensions aussi petites qu'il nous le parait, quand nous les considérons d'ici-bas.

§ 6. Nous avons déjà, dit dans nos considérations sur le lieu supérieur, et nous pouvons bien répéter ici dans les mêmes termes, 340a que, si les espaces étaient remplis de feu et que les corps fussent composés de cet élément, c'en serait fait dès longtemps de tous les autres.

§ 7. Les espaces ne peuvent pas davantage être remplis d'air tout seul ; car ce serait dépasser complètement l'égalité de proportion générale qui doit régner entre des corps de même ordre, si deux éléments suffisaient à remplir tout l'espace compris entre le ciel et la terre. La masse totale de la terre, en y comprenant et toute la terre et la quantité de l'eau qui y est renfermée, n'est rien pour ainsi dire en comparaison de la grandeur qui l'environne. Or nous ne voyons pas qu'il y ait une différence d'une grandeur aussi prodigieuse entre les volumes, lorsque l'air se produit de l'eau sécrétée, ou lorsque le feu se produit de l'air. Il faut donc nécessairement que le même rapport que cette petite quantité d'eau soutient avec l'air qui en est formé, se retrouve aussi de tout l'air à toute l'eau.

§ 8. D'ailleurs peu importe de dire que ces corps ne sont pas produits les uns par les autres, mais qu'ils ont cependant des propriétés tout à fait égales ; car de cette façon il faut toujours nécessairement que l'égalité de puissance reste à leurs masses, absolument comme s'ils étaient en effet issus les uns des autres. Il est donc évident que ni l'air ni le feu ne remplissent à eux seuls tout l'espace intermédiaire.

§ 9. Reste une dernière question à se faire : c'est de savoir dans quel ordre sont placés ces deux éléments relativement à la position du premier corps, l'air et le feu j'entends, et par quelle cause la chaleur des astres qui sont en haut descend dans les lieux qui entourent la terre. Ainsi donc, après avoir parlé d'abord de l'air, suivant le plan que nous nous sommes tracé, nous parlerons ensuite des autres éléments de la même façon.

§ 10. Si l'eau vient de l'air, et l'air de l'eau, pourquoi les nuages ne se forment-ils pas dans la région supérieure? Et ceci semblerait d'autant mieux devoir être que l'espace est plus éloigné que la terre et plus froid qu'elle, par ces deux raisons qu'il n'est point assez voisin des astres qui sont chauds, ni des rayons réfléchis par la terre, lesquels empêchent les nuages de se former dans son voisinage, en divisant par leur chaleur ceux qui se forment. Les nuages ne peuvent donc se condenser que là où cessent les rayons réfléchis, parce qu'ils se dispersent dans l'immensité.

§ 11. Ainsi donc, ou bien l'eau ne peut pas venir de toute la masse de l'air, ou si elle vient également de toute la masse, il faut que l'air qui environne la terre ne soit pas seulement de l'air, mais comme une espèce de vapeur, ce qui fait qu'il peut ensuite se convertir en eau. Mais si l'air tout entier, tel qu'il est, n'était qu'une vapeur, la quantité de l'air et de l'eau semblerait alors l'emporter de beaucoup sur les autres éléments, si les espaces des régions supérieures sont remplis 341 d'un certain corps, et que ce corps ne puisse être le feu parce qu'alors il dessécherait tout le reste. Reste donc que ces espaces soient pleins d'air et d'eau autour de toute la terre ; car la vapeur n'est pas autre chose qu'une sécrétion de l'eau.

§ 12. Ne poussons pas du reste ces considérations plus loin que nous ne venons de le faire ; mais ajoutons pourtant, afin de bien éclaircir ce qui sera dit plus tard et ce qui vient d'être dit, que pour nous ce qui est au-dessus de la terre et jusqu'à la lune est un corps différent du feu et de l'air, qu'il y a dans ce corps une partie plus pure, et une partie moins subtile, et que ce corps a des différences là surtout où il aboutit à l'air et au inonde qui environne la terre.

§ 13. Comme le premier élément et les corps qu'il renferme se meuvent circulairement, la partie du monde inférieur et de l'élément qui lui est éternellement contiguë, se trouvant divisée par le mouvement, s'enflamme et produit la chaleur. Nous devons croire qu'il en est ainsi, en nous appuyant sur ce principe que le corps au-dessous de la révolution supérieure, comme une sorte de matière qui en puissance est chaude, froide, sèche, humide, et douée de toutes les autres propriétés conséquences de celles–là, devient et est tout cela par le mouvement et l'immobilité, dont nous avons ailleurs étudié la cause elle principe.

§ 14. C'est donc au centre et autour du centre que le plus lourd et le plus froid, la terre et l'eau, se place sécrété comme il l'est ; autour de la terre et de l'eau, et de tout ce qui y tient, se trouve l'air, et ce que par habitude nous appelons le feu, bien que ce ne soit pas du feu ; car le feu est un excès de la chaleur et comme un bouillonnement.

§ 15. Mais il faut distinguer aussi, dans ce que nous appelons l'air, la partie qui environne la terre, laquelle est humide et chaude parce qu'elle renferme les vapeurs et les exhalaisons terrestres, et la partie supérieure à celle-là, laquelle est chaude et sèche. La nature de la vapeur est humide et chaude ; mais celle de l'exhalaison est chaude et sèche. La vapeur est par ses propriétés une sorte d'eau, tandis que l'exhalaison au contraire est par ses propriétés une sorte de feu.

§ 16. Ainsi donc, si les nuages ne se forment pas dans la région supérieure, c'est, il faut le supposer, parce que dans cette région il y a non pas seulement de l'air, mais plutôt une espèce de feu. D'ailleurs il se peut fort bien que ce soit le mouvement circulaire qui empêche la formation des nuages dans les parties supérieures ; car nécessairement l'air circulaire doit s'écouler tout entier, ou du moins toute cette partie de l'air qui n'est pas comprise en dedans de cette circonférence, dont la disposition fait que toute la terre est sphérique.

§ 17. En effet, comme on le sait bien maintenant, les vents se forment dans les lieux marécageux de la terre, et ils ne soufflent pas au-dessus des montagnes les plus élevées. C'est qu'ils s'écoulent circulairement, parce qu'ils sont emportés avec la révolution de l'univers. Le 341a feu est en effet continu à l'élément supérieur, et l'air est continu au feu, de sorte que c'est le mouvement même qui l'empêche de se convertir en eau.

§ 18. Mais chaque particule qui vient à s'alourdir, dans l'air pressé qui s'est échappé vers le lieu supérieur de la chaleur, est toujours portée en bas ; et une autre vient à sa place, apportée par l'exhalaison du feu ; et ainsi de suite continuellement, l'une restant pleine d'air, et l'autre pleine de feu, et chacune d'elles changeant perpétuellement de l'un à l'autre état.

§ 19. Voilà donc ce que nous avions à dire pour montrer que les nuages ne se forment pas dans la région supérieure non plus qu'aucune concrétion d'eau, et pour expliquer ce que semble être l'espace compris entre les astres et la terre et de quel corps il doit être rempli.

Quant à la chaleur que produit le soleil, il convient davantage d'en parler spécialement et en détail dans les traités sur la sensation ; car la chaleur n'est qu'une affection de la sensibilité. Mais nous devons dire ici par quelle cause elle est produite, bien que les astres qui la produisent ne soient pas chauds eux-mêmes.

§ 20. Nous voyons certainement que le mouvement peut diviser l'air et l'enflammer, à tel point que les corps emportés par un mouvement rapide paraissent souvent se liquéfier. La révolution seule du soleil suffit donc pour que la sécheresse et la chaleur se produisent ; car il faut que ce mouvement soit rapide et ne soit point éloigné. La révolution des astres est rapide ; mais elle est à grande distance ; celle de la lune est inférieure, mais elle est lente. Celle du soleil réunit les deux caractères en une juste proportion. Ce qui peut nous faire croire avec pleine raison que la chaleur se produit surtout par le soleil même, c'est ce que nous apprend l'observation de phénomènes tout pareils qui se passent près de nous. Ainsi nous voyons sur notre terre que l'air devient très chaud là où il est en contact avec des corps mus très violemment ; et c'est tout simple, puisqu'alors le mouvement du corps solide divise l'air extrêmement.

§ 21. C'est donc encore pour cette cause que la chaleur arrive dans le lieu que nous habitons, et aussi parce que le feu ambiant est déchiré continuellement par le mouvement, et qu'il est violemment projeté en bas. Ce qui prouve de reste que la région supérieure n'est ni chaude ni enflammée, ce sont les courses que les astres fournissent ; car ce n'est pas là qu'ils font leurs révolutions, mais c'est en bas, bien que les corps dont le mouvement est le plus rapide soient aussi les plus prompts à s'enflammer. Il faut ajouter que le soleil qui est surtout chaud parait être blanc et n'a pas la couleur du feu.

 

Chapitre 4 — Des flammés ardentes, des étoiles filantes et de leur cause

§ 1. 342 Ceci posé, disons par quelle cause apparaissent dans le ciel les flammes ardentes, les étoiles qui filent et les phénomènes qu'on appelle aussi quelquefois des torches, et des chèvrons. Tous ces phénomènes sont identiques et se produisent par la même cause. Ils ne diffèrent que du plus ou moins. En voici du reste le principe, ainsi que de beaucoup d'autres.

§ 2. La terre étant échauffée par le soleil, il faut nécessairement que l'exhalaison soit, non pas simple, comme l'affirment quelques-uns, mais double : l'une qui tient plutôt de la vapeur, l'autre qui tient davantage du vent. La première qui vient de l'humide répandu dans la terre et sur la terre, est comme de la vapeur ; la seconde qui vient de la terre même, laquelle est sèche, est comme de la fumée. De ces deux émanations, celle qui se rapproche du vent reste à la surface parce qu'elle est légère, l'autre qui est plus humide reste en dessous par son poids même.

§ 3. C'est là ce qui fait que l'enveloppe est arrangée de cette façon : d'abord au-dessous de la révolution circulaire se trouvent le chaud et le sec que nous appelons le feu ; car nous n'avons pas de terme commun qui exprime toutes les espèces de cette sécrétion fumeuse. Mais comme de tous les corps c'est celui qui naturelle ment est le plus inflammable, il faut nécessairement se servir pour le désigner des mots reçus. Puis au-dessous de cette nature ignée, se trouve l'air.

§ 4. Il faut penser que, comme une matière inflammable, ce que nous appelons ici le feu s'étend jusqu'à l'extrémité de la sphère qui entoure la terre, de telle sorte que le moindre mouvement qu'il reçoit lui suffit, comme à la fumée, pour s'enflammer perpétuellement ; car la flamme n'est que l'incandescence d'un air sec.

§ 5. Quand cette composition se trouve dans les conditions les plus convenables, elle s'enflamme du moment qu'elle vient à être mise en un mouvement quelconque par la circonférence. Il n'y a donc ici de différence que pour la situation et la quantité de la matière inflammable. Si cette matière inflammable a longueur et largeur, on voit souvent la flamme qui brûle comme celle du chaume dans un sillon. Si elle n'a que longueur, on voit alors se produire ce qu'on nomme torches, chèvrons, étoiles filantes.

§ 6. Si la matière inflammable a plus de longueur que de largeur, et qu'elle jette cantine des étincelles en brûlant, ce qui arrive parce qu'elle est consumée à fond bien que petit à petit, c'est ce qu'on nomme une chèvre ou chèvron ; et quand cette circonstance ne se produit pas, c'est une torche. Si au contraire l'exhalaison est divisée dans sa longueur en petites et nombreuses parties et qu'elle soit égale en largeur et profondeur, ce sont alors ces étoiles qui semblent traverser le ciel et filer.

§ 7. Parfois donc l'exhalaison enflammée par le mouvement produit ces phénomènes ; parfois la chaleur est repoussée et chassée par l'air 342a condensé à cause du froid ; et c'est ce qui fait que leur mouvement ressemble plutôt à une chose qu'on jette qu'à une chose qui brûle, à un jet qu'à une combustion.

§ 8. Ici l'on pourrait se faire une question. Une évaporation placée sous des lampes fait descendre la flamme supérieure à la lampe inférieure, qui s'allume sur le champ ; et l'on peut remarquer que la rapidité de ce mouvement est étonnante et ressemble à une sorte de jet, sans que d'ailleurs les choses se passent comme si les feux de l'une et de l'autre étaient différents ; de même, peut-on se demander, les courses des météores ignés ne sont-elles pas des jets d'un même corps?

§ 9. Ces phénomènes, à ce qu'il semble, peuvent être produits par ces deux causes. Ainsi, ou il arrive parfois que les choses se passent comme dans le fait de la lampe, ou parfois les phénomènes ignés sont lancés par une sorte de répulsion, comme des noyaux que l'on presse entre les doigts ; et il semble alors qu'ils tombent soit dans la mer, soit sur la terre, de jour, de nuit et par un temps serein.

§ 10. S'ils sont lancés en bas, c'est parce que la condensation qui les pousse tend toujours à aller en bas. C'est aussi la même cause qui fait que la foudre tombe ; car si tous ces phénomènes se produisent, ce n'est pas une combustion qui les cause, c'est une division par compression, puisque tout ce qui est chaud tend naturellement à se porter en haut.

§ 11. Ainsi donc tous les phénomènes qui se forment dans la région supérieure, plus que partout ailleurs, viennent de ce que l'exhalaison s'enflamme ceux qui se forment plus bas viennent de ce qu'elle se divise, parce que l'exhalaison plus humide se réunit et se refroidit. Se réunissant ainsi et tendant vers le bas, elle pousse par sa condensation la chaleur en bas et la projette en ce sens.

§ 12. Mais la position de l'exhalaison, selon qu'elle est en largeur ou en profondeur, fait qu'elle est portée, soit en haut, soit en bas, soit obliquement. La plupart du temps la direction est oblique, parce que les directions sont doubles, l'une violente en bas, l'autre naturelle en haut ; car tous ces phénomènes suivent une marche diagonale, et c'est là ce qui fait que la direction des étoiles filantes est presque toujours oblique.

§ 13. On peut donc dire que la cause de tous ces phénomènes, c'est l'exhalaison comme matière ; et que comme moteur, c'est tantôt la révolution supérieure et tantôt la contraction de l'air condensé. Tous d'ailleurs se passent au-dessous de l'orbite de la lune ; et ce qui le prouve bien, c'est leur rapidité, qui nous paraît toute pareille à celle des objets que nous lançons ici-bas, et qui, rapprochés de nous comme ils le sont, nous semblent l'emporter de beaucoup en vitesse sur les étoiles, la lune et le soleil.

 

Chapitre 5 — De quelques autres phénomènes célestes et de leurs causes

§ 1. On voit assez souvent se former dans le ciel pendant les nuits sereines, des apparitions de divers genres, qui ressemblent à des gouffres, à des trous, à des couleurs de sang. La cause en est tout à fait 343 la même ; en effet puisqu'évidemment dans la région supérieure l'air est fait de telle sorte qu'il peut s'enflammer, et que sa combustion ressemble tantôt à une simple flamme tantôt à des torches qu'on agite, tantôt à des étoiles filantes, il n'y a rien d'étonnant que ce même air puisse par sa composition prendre toute espèce de couleurs.

§ 2. Ainsi la lumière paraît beaucoup plus faible quand elle est vue à travers un corps plus dense ; et l'air, en recevant une réfraction, formera toute espèce de couleurs mais surtout de l'écarlate et du pourpre, couleurs qui naissent le plus ordinairement de la couleur de feu et de celle du blanc, quand on les mêle et qu'on les superpose en les rapprochant l'une de l'autre ; de même que les astres, soit à leur lever soit à leur coucher, paraissent écarlates quand il fait très chaud ou qu'on les regarde à travers la fumée. C'est aussi ce que produira l'air par la réfraction, quand il fait miroir de telle sorte qu'il reçoive non pas la figure mais la couleur. Mais la combinaison est si rapide qu'elle est cause que ces phénomènes ne durent pas longtemps.

§ 3. Quand la lumière vient à se briser par la rupture du bleu et du noir, il se forme comme des abîmes qui semblent avoir une sorte de profondeur. Souvent aussi il sort de ces abîmes des torches, surtout quand la masse se resserre ; et l'abîme semble surtout se former quand elle se rétrécit. En général, le blanc sur le noir produit les effets les plus variés, tout comme la flamme dans la fumée. Durant le jour, le soleil empêche de les voir ; et la nuit, les autres teintes, si l'on en excepte l'écarlate, ne se voient pas à cause de l'uniformité de leur couleur.

§ 4. Telles sont donc, à ce qu'on peut croire, les causes des étoiles filantes, des météores ignés, et de tous les autres phénomènes analogues qui font de si rapides apparitions.

 

 

Chapitre 6 — Des comètes

 

Opinions et explications d'Anaxagore, de Démocrite, d'Hippocrate de Céos, d'Eschyle. Réfutations de ces opinions erronées.

§ 1. Parlons maintenant des comètes et de ce qu'on appelle la voie lactée, après avoir d'abord discuté les opinions de nos devanciers.

Anaxagore et Démocrite prétendent que les comètes sont une conjonction de planètes ou d'astres errants, quand ils semblent se toucher les uns les autres par la proximité où ils sont.

§ 2. Quelques philosophes Italiques et quelques-uns de ceux qu'on appelle Pythagoriciens assurent que la comète est une des planètes, laquelle n'apparaît qu'à un très long intervalle et dont l'ascension est fort petite ; ce qu'on voit aussi pour la planète de Mercure ; comme elle ne s'élève que fort peu sur l'horizon, elle souffre de très fréquentes éclipses, ce qui fait qu'on ne l'aperçoit que de loin à loin.

§ 3. Hippocrate de Chios et son disciple Eschyle ont avancé une opinion qui se rapproche beaucoup 343a de celle-là. Seulement, ils ajoutent que la queue ne vient pas de la comète elle-même, mais qu'elle la prend quelquefois dans sa course à travers l'espace, parce que notre vue se réfracte vers le soleil par l'humidité même que la comète a entraînée avec elle.

§ 4. Suivant eux, c'est parce que sa révolution est très lente qu'elle paraît à de plus grands intervalles de temps que les autres astres ; car lorsqu'elle paraît, c'est que son cercle entier est accompli. Elle l'accomplit soit vers le nord soit vers le sud. Dans l'espace compris entre les tropiques, elle ne peut attirer d'eau vers elle, parce que le mouvement du soleil y a consumé toute l'humidité. Mais quand elle est portée vers le sud, elle y trouve abondance de cette humidité ; et comme la partie supérieure du cercle est petite, et que celle du bas est considérable, la vue des hommes ne peut se porter en se réfractant vers le soleil, ni lorsque le soleil s'approche du sud, ni lorsqu'il est dans les tropiques méridionaux ou le solstice d'été.

§ 5. C'est là ce qui fait, ajoutent ces philosophes, que la comète ne se montre jamais dans ces lieux. Mais lorsque dans sa course elle se trouve au nord, elle y prend une chevelure, parce qu'alors la circonférence qui est au-dessus de l'horizon est considérable, tandis que la partie inférieure du cercle est petite ; ce qui fait que la vue des hommes peut alors se diriger facilement vers le soleil.

§ 6. Toutes ces opinions présentent des impossibilités, dont quelques-unes sont communes à tous ces systèmes, et dont les autres sont spéciales. Ainsi d'abord ceux-là se trompent qui prétendent que la comète est un des astres errants, c'est-à-dire une planète ; car tous les astres errants accomplissent leur révolution dans le cercle du zodiaque, et l'on a vu beaucoup de comètes en dehors de ce cercle. En outre, on en a vu souvent plus d'une à la fuis.

§ 7. Il faut ajouter que si c'est la réfraction qui produit la chevelure, comme le veulent Eschyle et Hippocrate, il faudrait qu'on vit aussi quelquefois cette espèce d'astre sans chevelure, puisqu'elle parcourt aussi d'autres lieux, et qu'elle ne retient pas une chevelure partout. Or, on ne connaît maintenant que cinq astres ou planètes : et souvent ils ont été visibles tous les cinq au-dessus de l'horizon en même temps ; et soit qu'ils fussent tous visibles, soit que tous étant au-dessus de l'horizon quelques-uns fussent trop près du soleil pour être vus, on a pu observer souvent que les comètes ne s'en montraient pas moins.

§ 8. Il n'est même pas vrai, comme on le dit, que la comète ne se fasse voir qu'au nord, et quand en même temps le soleil est au tropique 344 d'été. Ainsi la grande comète qui a été vue à l'époque du tremblement de terre en Achaïe, et de l'inondation maritime, commença sa course ascensionnelle à partir du coucher des équinoxes ; et l'on en a déjà observé plusieurs au sud. Sous l'archontat d'Euclès, fils de Molon, à Athènes, une comète parut au nord dans le mois de Gamélion, quand le soleil était au tropique d'hiver ; et pourtant ces mêmes astronomes reconnaissent qu'il est impossible qu'il y ait réfraction à une aussi grande distance.

§ 9. Ce qu'il y a encore à dire de commun contre eux, et contre ceux qui prétendent que la comète n'est qu'une conjonction d'astres qui se touchent, c'est qu'il y a des étoiles fixes qui parfois prennent une queue. Et ceci, nous n'avons pas à l'affirmer uniquement sur la foi des Égyptiens, qui rendent aussi ce témoignage ; nous l'avons observé nous-même. Une des étoiles placées dans la cuisse du Chien avait une chevelure, peu brillante il est vrai, et l'éclat en devenait peu visible quand on fixait longtemps les regards ; mais elle l'était davantage quand on la regardait un peu de côté.

§ 10. Il faut dire encore que toutes celles que nous avons vues ont disparu sans se coucher, au-dessus de l'horizon, s'éteignant petit à petit, de telle sorte qu'il ne restait le corps ni d'un astre ni de plusieurs ; et c'est ainsi que ce grand astre dont nous venons de parler parut en hiver pendant la gelée et par un temps serein à l'occident, sous l'archontat d'Astéïus. Le premier jour on ne le vit pas, parce qu'il se couchait avant le soleil ; mais on le vit le lendemain. Sa révolution fut aussi courte que possible, et il se coucha sur le champ. Son éclat s'étendait, comme un jet, jusqu'au tiers du ciel, et c'est ce qui fit qu'on l'appela le Chemin. Il monta jusqu'à la ceinture d'Orion, et là il s'évanouit.

§ 11. Pourtant Démocrite n'en défend pas moins avec ardeur et complaisance son opinion. Il prétend qu'on a vu quelques planètes quand les comètes se dissolvent. Mais il faudrait que cette apparition se produisit toujours, et non pas que tantôt elle se produisit et tantôt ne se produisit pas. Les Égyptiens prétendent à ce sujet qu'il y a des planètes qui entrent en conjonction soit entre elles soit aussi avec les étoiles fixes ; et. nous-mêmes nous avons vu deux fois déjà la planète de Jupiter entrer en conjonction avec une des étoiles qui sont dans les Gémeaux, et la cacher, sans que d'ailleurs il se formât de comète.

§ 12. Ceci d'ailleurs est évident rien que par le raisonnement. Les planètes, soit qu'elles paraissent plus grandes, soit qu'elles paraissent plus petites, n'en doivent pas moins être indivisibles en elles-mêmes. De même donc que si elles étaient réellement indivisibles, elles ne formeraient point de grandeur en se touchant et en se réunissant, de même, puisqu'elles ne sont pas indivisibles mais ne font que le paraître 344a, elles ne peuvent pas paraître même en se réunissant avoir une grandeur plus considérable.

§ 13. Ainsi donc que les causes indiquées par les astronomes soient fausses, c'est ce que montre suffisamment ce que nous avons dit, bien qu'on eût pu développer davantage ces objections.

 

Chapitre 7 — De la nature et de la cause des comètes

 

§ 1. Comme pour les choses qui échappent à nos sens, nous croyons les avoir démontrées d'une manière suffisante pour notre raison, quand nous sommes arrivés à faire voir qu'elles sont possibles, on doit croire qu'il peut en être surtout ainsi pour les phénomènes que nous étudions maintenant.

§ 2. En effet, nous avons supposé que pour le monde qui enveloppe la terre et qui est au–dessous de la révolution circulaire, la première partie se compose d'une exhalaison sèche et chaude. Or cette exhalaison elle-même, et une grande partie de l'air inférieur qui lui est continu, sont emportés autour de la terre par la révolution et le mouvement circulaire. Entraînée et mue de cette sorte, là où elle est convenablement mélangée, elle s'enflamme souvent ; et c'est là ce qui nous fait croire aux courses des astres errants.

§ 3. Lors donc que, par suite du mouvement des substances d'en haut, un principe igné vient à tomber dans une telle condensation, sans que ce principe soit assez considérable pour qu'il cause aussitôt une inflammation rapide et forte, ni tellement faible qu'il s'éteigne rapidement, mais qu'il soit suffisamment puissant et suffisamment étendu et lorsqu'en même temps une exhalaison bien mélangée vient à s'élever d'en bas, alors cette coïncidence produit une comète, un astre chevelu, qui prend d'ailleurs la forme quelle qu'elle soit de cette exhalaison. Si l'exhalaison est partout également répandue, c'est une comète simple ; si elle est étendue en longueur, on l'appelle une comète à queue.

§ 4. De même donc que la révolution de la comète paraît être la révolution d'un astre, de même aussi son état stationnaire semble être tout à fait celui d'un astre également. Ce qui se produit alors est à peu près comme si l'on jetait une torche dans un grand tas de paille, ou si l'on y mettait simplement une petite étincelle de feu. La course de ces astres ressemble absolument à ce phénomène de combustion ; et suivant la bonne disposition des combustibles, l'inflammation s'étend bien vite en longueur. Si le phénomène subsistait et ne s'éteignait pas si tôt dans son passage, la fin de sa course serait le début même de sa révolution, là surtout où le combustible est plus dense. Ainsi une comète est un astre, on pourrait dire la course d'un astre, qui a en soi sa fin et son origine.

§ 5. Lors donc que c'est sous la région inférieure elle-même que se forme la concrétion, la comète apparaît par elle seule. Mais lorsque c'est au-dessous d'un des astres, soit fixe soit planète, que l'exhalaison se condense par le 345 mouvement, alors c'est une de ces étoiles qui devient comète. Car la chevelure ne tient pas aux astres eux-mêmes ; mais elle est pareille aux halos qui paraissent autour du soleil et de la lune et qui les accompagnent, bien que ces astres se déplacent quand l'air est tellement condensé que ce phénomène se forme au-dessous de la marche du soleil. De même aussi la chevelure est pour ces sortes d'étoiles, comme une sorte de halo.

§ 6. La seule différence, c'est que le halo n'a sa couleur qu'à cause de la réfraction, tandis que pour les comètes la couleur paraît être en elles. Lors donc qu'une semblable concrétion se fait autour d'une étoile, il faut nécessairement que la comète semble animée du même mouvement qu'a cette étoile elle-même. Quand au contraire la comète se forme d'elle seule, alors elle paraît être distancée et rester en arrière. Car telle est la marche du monde qui environne la terre.

§ 7. Ce qui prouve surtout que la comète n'est pas une réfraction de la lumière, qui comme le halo se produit relativement à l'astre lui-même dans le combustible pur, et que ce n'est pas relativement au soleil, comme le prétend Hippocrate, c'est que la comète se forme souvent toute seule et plus souvent qu'elle ne se forme autour de certains astres spéciaux. Nous nous réservons de dire plus tard la cause du halo.

§ 8. Mais ce qui doit faire croire que la composition des comètes est ignée, c'est que leur apparition annonce le plus souvent des vents et des sécheresses. II est évident qu'elles se produisent, parce qu'une sécrétion considérable de ce genre a lieu et rend l'air nécessairement plus sec, et que par la quantité même de l'exhalaison chaude, l'humide qui s'évapore, se divise et se dissout à ce point qu'il ne peut plus se convertir facilement en eau. Nous expliquerons d'ailleurs plus clairement ce phénomène, quand le moment sera arrivé de parler aussi des vents.

§ 9. Lors donc que les comètes sont grosses et fréquentes, les années, comme nous venons de le dire, sont manifestement sèches et venteuses. Quand elles sont plus rares et d'une moindre grandeur, ces changements atmosphériques ne se présentent pas aussi complètement ; mais pourtant il y a toujours une augmentation de vent, soit pour la durée soit pour la violence. Ainsi, la pierre qui tomba de l'air à Aegospotamos avait été enlevée durant le jour par la force du vent ; et une comète apparaissait aussi à l'occident.

§ 10. Et à l'époque de la grande comète, l'hiver était sec, le vent au nord ; et ce fut la lutte des vents qui causa l'inondation dans le golfe 345a. C'était le vent du nord qui soufflait sans interruption, et hors du golfe c'était un grand vent du sud. Il y a plus : sous l'archontat de Nicomaque, à Athènes, une comète se montra, durant quelques jours, dans le voisinage du cercle équinoxial ; elle ne s'était point levée au couchant ; et elle coïncida avec le fameux vent de Corinthe.

§ 11. Ce qui fait que les comètes ne sont ni très nombreuses ni très fréquentes entre les tropiques, et qu'elles se montrent en dehors des tropiques plutôt qu'en dedans, c'est le mouvement du soleil et des astres, qui non seulement divise la chaleur, mais qui de plus dissipe celle qui s'est agglomérée. Mais la cause principale, c'est que la plus grande partie va se rassembler dans la voie lactée.

 

Chapitre 8 — De la voie lactée

 

- Opinions des Pythagoriciens, d'Anaxagore et de Démocrite : autre explication. Réfutation de ces opinions. - Théorie nouvelle de la voie lactée.

 

 

§ 1. C'est ici qu'il faut dire comment se forme la voie lactée, par quelle cause elle se forme et ce qu'elle est. Mais auparavant, parcourons encore pour cette question les explications données par les autres.

§ 2. Quelques-uns des philosophes appelés Pythagoriciens prétendent, ceux-ci, que c'est la route d'un des astres qui sont tombés suivant la direction appelée la Chute de Phaéton ; ceux-là, que c'est le soleil même qui suivait jadis cette route, tellement que cet espace a été en quelque sorte brûlé et affecté d'une façon analogue par le passage de cet astre.

§ 3. Mais il est absurde de ne pas voir que si c'était là la cause de la voie lactée, il faudrait à bien plus forte raison encore que le cercle du Zodiaque fût en cet état ; car toutes les planètes se meuvent dans ce cercle et non le soleil tout seul. Or, le cercle tout entier nous est visible, puisque dans la nuit nous en voyons toujours la moitié ; pourtant il ne nous présente aucune modification de ce genre, si ce n'est dans sa très-faible partie qui touche le cercle de la voie lactée.

§ 4. Anaxagore et Démocrite assurent que la voie lactée n'est que la lumière de quelques étoiles. Selon eux, le soleil dans sa course sous la terre n'éclaire pas certaines étoiles. Celles qu'il éclaire perdent leur éclat et ne peuvent plus être visibles à cause de ses rayons resplendissants ; celles au contraire qui par suite de l'interposition de la terre ne sont plus éclairées par le soleil, produisent par leur lumière propre ce qu'on appelle la voie lactée.

§ 5. Il est tout aussi évident que cette explication n'est pas plus possible que l'autre. La voie lactée se montre toujours dans les mêmes étoiles et la même, et elle se montre comme un très grand cercle. Mais les astres qui ne sont pas visibles à cause du soleil, sont toujours différents, parce qu'ils ne restent pas dans le même lieu. Il faudrait par conséquent que la voie lactée se déplaçât quand le soleil se déplace ; et nous n'observons rien de pareil.

§ 6. De plus 346, si comme on le démontre dans les théorèmes d'astronomie, la grandeur du soleil est beaucoup plus considérable que celle de la terre, et la distance des étoiles à la terre beaucoup plus grande que celle du soleil, de même que celle du soleil à la terre est plus grande que celle de la lune, le cône lumineux qui vient du soleil ne doit pas réunir ses rayons bien loin de la terre, et l'ombre de la terre que l'on appelle la nuit ne peut pas aller jusqu'aux astres. Mais il faut nécessairement dans cette hypothèse que le soleil éclaire tous les astres, et que la terre ne s'interpose pour aucun d'eux.

§ 7. Reste une troisième opinion sur la voie lactée. C'est celle de quelques astronomes qui prétendent que la voie lactée n'est pas autre chose qu'une réfraction de notre vue à l'égard du soleil, tout comme cela est pour la comète.

§ 8. Cette explication est tout aussi insoutenable que les autres. En effet, si l'on suppose en repos et l'œil qui voit, et le miroir et l'objet lui-même qui est vu, il faut que la même partie de l'image se montre dans le même point du miroir. Mais si le miroir et l'objet visible viennent à se mouvoir, en restant toujours à la même distance de l'œil qui demeure en place, et que le miroir et l'objet ne se meuvent point l'un par rapport à l'autre avec la même vitesse ni avec le même intervalle, il est impossible que la même image paraisse dans la même partie du miroir.

§ 9. Or les astres qui font leurs révolutions dans le cercle de la voie lactée, sont en mouvement, comme y est le soleil, relativement auquel a lieu la réfraction de notre œil qui reste immobile. Ces astres restent toujours également et semblablement éloignés de nous, bien qu'ils ne conservent pas entre eux une distance toujours égale. Ainsi c'est tantôt au milieu de la nuit, et tantôt le matin que le Dauphin se lève, et les diverses parties de la voie lactée restent les mêmes à chacun de ses levers. Et cependant c'est ce qui ne devrait point arriver, si la voie lactée n'était qu'une image et une apparence, et si ce phénomène n'était pas quelque modification propre aux lieux eux-mêmes. Il faut ajouter que durant la nuit on peut observer la voie lactée se réfléchissant dans l'eau et dans d'autres miroirs de ce genre ; et comment est-il possible alors que la vue se réfracte vers le soleil?

§ 10. Tout ceci prouve donc que la voie lactée n'est ni la route d'aucune planète, ni la lumière d'astres que nous ne verrions pas, ni une réfraction. Ce sont à peu près là toutes les opinions qui jusqu'ici ont été émises par les autres philosophes.

§ 11. Maintenant exposons la nôtre, en reprenant le principe que nous avons posé antérieurement, à savoir, que l'extrémité de ce qu'on appelle l'air a la puissance et la propriété du feu, de sorte que par le mouvement de l'air divisé se forme cette combinaison séparée que nous nommons les comètes.

§ 12. On doit supposer que ce qui arrive pour les comètes, se représente aussi lorsque cette division 346a ne se produit pas par elle seule, mais qu'elle est causée par quelqu'un des astres soit fixes soit errants. C'est alors que se forment les comètes, parce qu'elles viennent à la suite du mouvement des astres, comme à la suite du soleil se produit cette combinaison d'où vient par réfraction le halo, ainsi que nous l'avons dit, toutes les fois que l'air est ainsi mélangé.

§ 13. Or, ce qui se passe pour un seul astre, a lieu aussi, du moins on peut le supposer, pour le ciel tout entier et pour toute la révolution supérieure ; car il est rationnel de croire que si le mouvement d'un seul astre peut amener ce phénomène, à plus forte raison le mouvement de tous peut-il causer cet effet, et produire de la flamme, et très particulièrement dans ce lieu où se trouvent réunis les plus grands des astres, les plus pressés et les plus nombreux.

§ 14. Le lieu du Zodiaque par le mouvement du soleil et des planètes dissout cette combinaison ; et voila pourquoi la plupart des comètes se forment en dehors des tropiques. C'est là aussi ce qui fait que le soleil et la lune n'ont jamais de chevelure ; car ils dissolvent la combinaison avant que la concrétion n'ait pu se former.

§15. Mais le cercle dans lequel se montre à nos observations la voie lactée est immense ; et sa position est telle qu'il dépasse de beaucoup les tropiques.

§ 16. De plus ce lieu est rempli des astres les plus grands et les plus brillants, et de ceux qu'on appelle parsemés ou errants, et cela même est parfaitement visible à nos yeux, de telle sorte que c'est à cause de ces astres que continûment et toujours s'accumule toute cette combinaison.

§ 17. En voici la preuve. La plus vive lumière de ce cercle se montre dans celle des deux demi-circonférences qui contient la bifurcation ; or dans cette partie, il y a beaucoup plus d'astres, et ils sont plus pressés que dans l'autre, comme si le mouvement même des astres était peut-être la seule cause de l'éclat de la voie lactée ; car si cet éclat est dans le cercle où se présente le plus grand nombre des astres, et dans cette partie même du cercle où les astres les plus grands et les plus nombreux se réunissent et se condensent, il est naturel de supposer que c'est là la cause la plus probable et la plus directe du phénomène.

§ 18. On peut étudier ce cercle et les astres qu'il renferme d'après le dessin ci-joint ; mais quant aux astres qu'on appelle parsemés ou errants, on n'a pu les marquer ainsi dans la sphère, parce qu'aucun d'eux n'a une place parfaitement évidente et définitive ; mais les choses sont de toute évidence pour peu qu'on jette les yeux sur le ciel.

§ 19. C'est dans ce cercle tout seul en effet que les espaces intermédiaires sont remplis d'astres de ce genre, tandis que dans les autres cercles ces astres manquent 347 évidemment ; et par conséquent, si nous admettons comme suffisante la cause que nous avons assignée à la formation des comètes, nous devons aussi penser que les choses se passent à peu près de même pour la voie lactée.

§ 20. En effet le phénomène que la chevelure produit pour un seul astre, se répète, nous pouvons le croire, de la même façon pour tout un cercle ; et la voie lactée, est, pour en donner une sorte de définition, la chevelure d'un très grand cercle causée par la sécrétion. C'est là ce qui fait, ainsi que nous l'avons dit antérieurement, que les comètes ne sont ni nombreuses ni fréquentes, parce que la combinaison qui les forme a été séparée continûment et est toujours séparée à chaque période dans cette partie du ciel.

§ 21. Nous avons donc traité des phénomènes qui se manifestent dans le monde qui entoure la terre et qui fait suite aux révolutions supérieures, c'est-à-dire de la marche des étoiles, de la flamme qui y brûle, des comètes, et de ce qu'on nomme la voie lactée ; car ce sont là tous les phénomènes à peu près qui se passent dans ce lieu.

 

Chapitre 9 — De la formation des nages, et du brouillard

 

§ 1. Parlons maintenant du lieu qui par sa position est le second après celui-là, mais qui est le premier autour de la terre.

C'est le lieu commun de l'eau et de l'air et des phénomènes qui accompagnent la formation de l'air et de l'eau dans la région supérieure. Il faut chercher également les principes et les causes de tous ces phénomènes.

§ 2. Le premier de ces principes, comme moteur et comme supérieur, c'est le cercle dans lequel évidemment la révolution du soleil, divisant et réunissant selon qu'il est plus rapproché ou plus loin, est cause de la génération et de la destruction des choses. La terre étant immobile, le liquide qui l'entoure vaporisé par les rayons du soleil et par toute la chaleur qui vient d'en haut, est porté vers le haut.

§ 3. Quand la chaleur qui l'a élevé vient à manquer, soit qu'elle se disperse dans la région supérieure, soit même qu'elle s'éteigne parce qu'elle est emportée plus loin dans l'air qui est au-dessus de la terre, la vapeur refroidie par la disparition de la chaleur et par le lieu se réunit de nouveau, et redevient eau, d'air qu'elle était ; l'eau ainsi reformée est portée de rechef vers la terre.

§ 4. L'exhalaison qui vient de l'eau est de la vapeur ; et l'exhalaison de l'air changée en eau, est un nuage. Le brouillard est le résidu de la conversion du nuage en eau ; et c'est là ce qui fait qu'il annonce du beau temps plutôt que de la pluie ; car le brouillard est comme une sorte de nuage qui n'est pas formé.

§ 5. Du reste le cercle de ces phénomènes imite le cercle du soleil ; car en même temps que le soleil poursuit sa course oblique et changeante, en même temps 347a l'autre cercle va aussi tour à tour en haut et en bas : et il faut le regarder comme un fleuve qui coule en haut et en bas circulairement, et qui est tout à la fois composé d'eau et d'air.

§ 6. Ainsi quand le soleil est proche, le fleuve de la vapeur coule en haut ; quand il est éloigné, le fleuve de l'eau coule en bas ; et cela semble se faire sans interruption avec une certaine régularité, de telle sorte que cet Océan dont les anciens ont dit quelques mots, pourrait bien être pris pour ce fleuve qui circule autour de la terre.

§ 7. Le liquide étant toujours élevé par la puissance de la chaleur, et étant précipité de nouveau par le refroidissement vers la terre, on a donné des noms fort convenables à ces phénomènes et à quelques-unes de leurs variétés ; quand les parties qui tombent sont très ténues, on les appelle ondée, et quand les parties sont plus grosses, on les appelle de la pluie.

 

Chapitre 1 — De la rosée et de la gelée blanche

§ 1. Cette partie de la vapeur qui se forme dans le jour, mais qui n'étant pas portée dans les hautes régions, parce qu'il y a une trop petite quantité de feu pour l'enlever comparée à la masse de l'eau qu'il enlève, retombe sur la terre de nouveau durant la nuit après s'être refroidie, est ce qu'on appelle la rosée et la gelée blanche.

§ 2. C'est de la gelée blanche, quand la vapeur se gèle avant d'être changée en eau ; et elle se produit surtout l'hiver et dans les lieux froids. C'est de la rosée, quand la vapeur se convertit en eau, et qu'il ne fait ni assez chaud pour qu'elle se sèche dans son ascension, ni assez froid, pour que la vapeur elle-même se gèle, parce que le lieu ou bien la température est plus chaude.

§ 3. La rosée se produit dans les temps sereins et les lieux calmes ; la gelée blanche tout au contraire, comme je viens de le dire ; car il est évident que la vapeur est plus chaude que l'eau, puisqu'elle contient encore le feu qui l'a élevée, et qu'il faut plus de froid pour la faire geler.

§ 4. Toutes les deux se forment par un temps pur et quand il n'a a pas de vent ; car si le temps n'était pas pur, elles ne pourraient s'élever en l'air, et elles ne pourraient se former si le vent soufflait ; et ce qui prouve bien qu'elles se produisent parce que la vapeur n'a pas été élevée très haut, c'est qu'on ne voit jamais la gelée blanche sur les montagnes.

§ 5. Une première cause de ce phénomène, c'est que la vapeur s'élève des lieux profonds et humides, de telle sorte que la chaleur qui la transporte, comme si elle se chargeait d'un fardeau au-dessus de ses forces, ne peut l'élever à une grande hauteur, mais la laisse bientôt retomber. Une seconde cause, c'est que l'air qui s'écoule et qui détruit cette espèce de combinaison, s'écoule surtout dans les lieux élevés.

§ 6. La rosée se forme en tous lieux par les vents du sud et jamais par les vents du nord, si ce n'est dans le Pont, où le phénomène se passe à l'inverse : toujours avec les vents du nord, jamais 348 avec les vents du midi. C'est absolument la même cause qui fait qu'elle se produit par le beau temps et non par le mauvais ; car le vent du sud amène le beau temps, et le vent du nord le mauvais ; et ce dernier vent est assez froid pour éteindre par le mauvais temps la chaleur de l'exhalaison.

§ 7. Dans le Pont au contraire, le vent du midi ne produit pas assez décidément le beau temps pour que la vapeur se forme ; et le vent du nord par sa froideur accumule la chaleur qu'il enveloppe, de manière à former bien plutôt davantage d'évaporation.

§ 8. C'est ce qu'on peut voir aussi dans les contrées en dehors du Pont. Les puits exhalent plus de vapeur par les vents du nord que par les vents du sud. Mais les vents du nord éteignent la chaleur avant qu'il ne s'en soit accumulé une grande quantité ; les vents du sud, au contraire, laissent l'évaporation s'accumuler tant qu'elle veut.

 

Chapitre 11 — De la pluie, de la neige, de la grêle et de leurs rapports à la gelée blanche

§ 1. L'eau elle-même ne se congèle pas sur la terre, comme dans la région des nuages ; car c'est de cette région que nous viennent trois corps composés par le refroidissement : la pluie, la neige et la grêle. Deux de ces corps sont tout à fait analogues à ceux d'ici-bas et se forment par les mêmes causes ; et ils n'en diffèrent que du plus au moins, et par la grandeur ou la petitesse.

§ 2. Ainsi la neige et la gelée blanche sont la même chose, comme le sont la pluie et la rosée ; mais l'une est considérable, et l'autre est en petite quantité. La pluie vient d'une masse de vapeur refroidie ; et la cause en est et l'étendue du lieu et la durée du temps dans lesquels elle s'accumule, et l'élément dont elle se forme. La rosée, au contraire, est peu considérable ; sa composition ne dure qu'un jour, et le lieu où elle se forme est très petit, et ce qui le prouve, c'est la rapidité même avec laquelle elle se forme, et sa petite quantité.

§ 3. Mêmes rapports de la neige à la gelée blanche. Ainsi, quand c'est un nuage qui se gèle, c'est de la neige ; quand c'est une vapeur, c'est seulement de la gelée blanche. Aussi est-ce toujours l'indice soit d'une température soit d'une région froide. En effet la congélation ne se serait pas faite, puisqu'il y a encore beaucoup de chaleur dans l'évaporation, si le froid ne l'eût emporté. C'est qu'en effet dans le nuage, il reste encore beaucoup de la chaleur venant du feu qui a vaporisé le liquide enlevé de la terre.

§ 4. C'est dans la région des nuages que se forme la grêle, et elle ne se forme jamais dans ce qui se vaporise près de la terre. Car, ainsi que nous l'avons dit, de même que dans le nuage se forme la neige, et qu'à terre se produit la gelée blanche, de même la pluie se produit dans le nuage aussi, et la rosée se produit à terre ; mais si la grêle se forme dans les nuages, il n'y a pas sur terre de corps analogue à lui opposer. La cause en sera évidente quand nous aurons parlé de la grêle.

 

Chapitre 12 — De la grêle

 

Phénomènes singuliers qui l'accompagnent. - Opinion d'Anaxagore réfutée par les faits.

 

§ 1. En même temps qu'on étudie les circonstances qui accompagnent la formation de la grêle, il faut tenir compte aussi de faits parfaitement certains et qui paraissent répugner à la raison. La grêle est de la glace, et l'eau ne gèle qu'en hiver. Or, la grêle est surtout fréquente au printemps 348a et à l'automne, puis ensuite à la fin de l'été, elle est rare en hiver ; et même alors, c'est toujours quand il fait moins froid.

§ 2. En général aussi, les grêles se produisent dans les lieux plus tempérés ; les neiges, dans les lieux plus froids. En outre, il semble étrange que l'eau se congèle dans la région supérieure ; car il n'est pas possible qu'il y ait de la gelée avant qu'il n'y ait de l'eau ; et il n'est pas possible que de l'eau reste, un seul instant, à la hauteur où elle serait alors élevée.

§ 3. Ce n'est pas non plus comme les gouttelettes des ondées, qui, grâce à leur ténuité, flottent en haut et reposent sur l'air ; car de même qu'on voit souvent de la terre et de l'or, réduits en très petites parcelles, nager aussi sur l'eau, de même dans ce cas l'eau est portée sur l'air ; mais quand beaucoup de petites particules se sont réunies, elles tombent en fortes ondées.

§ 4. Or, cela ne peut pas se passer ainsi pour la grêle ; car les corps gelés ne se continuent pas et ne se réunissent pas entre eux comme les liquides. Il faut donc évidemment que toute cette eau soit restée en haut ; car une si grande quantité n'aurait pu se geler.

§ 5. Aussi quelques-uns ont expliqué de la manière suivante la cause de ce phénomène et de sa production. Quand le nuage s'est retiré dans la région supérieure, qui est plus froide, parce que là cesse la réfraction des rayons solaires renvoyés de la terre, l'eau qui y parvient s'y congèle ; et ils ajoutent que ce qui fait que la grêle est plus fréquente en été et dans les lieux chauds, c'est que la chaleur repousse alors les nuages plus loin de la terre.

§ 6. Un fait certain, c'est qu'il n'y a jamais de grêle dans les lieux très élevés ; or, il le faudrait cependant d'après cette théorie, de même que nous voyons la neige tomber surtout sur les lieux les plus hauts.

§ 7. De plus, on a vu souvent des nuées portées près de la terre, produire un tel bruit qu'elles épouvantaient ceux qui les entendaient et les voyaient, par la crainte de quelque malheur plus grand.

§ 8. Parfois même sans que les nuées de ce genre fassent de bruit, on a vu la grêle tomber en abondance, et incroyablement grosse, et sans avoir du tout les formes arrondies, parce qu'elle n'avait pas été portée beaucoup de temps ; on aurait dit que la congélation s'était faite près de la terre, et non point du tout comme le prétendent les philosophes dont nous parlons.

§ 9. Il n'en est pas moins nécessaire que ce qui est cause d'une plus forte gelée, produise aussi des grêles considérables ; car la grêle est de la glace, ce qui ne peut faire évidemment de doute pour personne. Les fortes grêles sont celles qui n'ont pas du tout la forme ronde ; et cette disposition même prouve que la congélation s'est faite non loin de la terre ; car les grêles qui sont apportées de grandes distances, et précisément parce qu'elles ont été longtemps fracassées de mille manières, prennent une forme arrondie et des dimensions moindres.

§10. Ainsi 349 donc, il est parfaitement certain que la congélation ne se forme pas parce le nuage est poussé dans la région supérieure et froide.

§ 11. Mais de même que nous voyons qu'il y a une répercussion réciproque du chaud et froid, l'un par l'autre, puisque dans les temps chauds, les excavations souterraines paraissent froides, et chaudes au contraire dans les temps froids, de même nous devons croire que les choses se passent semblablement dans la région supérieure ; là aussi, durant les saisons plus chaudes, le froid répercuté en dedans par la chaleur circulaire, fait sortir vivement du nuage tantôt de la pluie et tantôt de la grêle.

§ 12. C'est là encore ce qui fait que les ondées sont beaucoup plus considérables dans les jours chauds qu'en hiver, et les pluies, beaucoup plus violentes ; car on dit qu'elles sont plus violentes quand elles sont plus épaisses, et ce qui les rend plus épaisses c'est la rapidité de la condensation.

§ 13. Or, c'est là une circonstance tout à fait contraire à l'explication d'Anaxagore ; car il prétend que ce phénomène se produit quand le nuage monte dans l'air froid ; et nous, nous soutenons que c'est quand il descend dans l'air chaud, et que ce phénomène est d'autant plus fort que l'air est plus chaud. Lorsque le froid est encore davantage répercuté en dedans par la chaleur du dehors, il gèle l'eau qu'il vient de produire et la grêle se forme ; et c'est ce qui a lieu toutes les fois que la congélation est plus rapide que la chute de l'eau en bas.

§ 14. Car quelque court que soit le temps de cette chute, si le froid, par sa violence, la congèle encore plus vite, il se peut fort bien que l'eau soit gelée en l'air ; alors la congélation est plus rapide que le mouvement de descente.

§ 15. Il faut dire encore que plus la congélation est proche de la terre et épaisse, et les pluies violentes, ainsi que les ondées, plus les grêles sont considérables, parce que l'espace où elles sont portées est très petit. Et c'est aussi la même cause qui fait que les larges gouttes des ondées ne tombent pas serrées.

§ 16. La grêle se produit moins en été qu'au printemps et à l'automne, plus cependant qu'en hiver, parce que l'air est plus sec en été ; au printemps, il est humide encore, et à l'automne il le redevient.

§ 17. C'est là ce qui fait encore, comme on l'a dit, que les grêles ont lieu quelquefois à la fin de l'été. Ce qui contribue alors à la rapidité de la congélation, c'est que l'eau a été antérieurement échauffée ; et cela fait aussi qu'elle se refroidit plus vite.

§ 18. Voilà pourquoi bien des gens, quand ils veulent avoir promptement de l'eau fraîche, la mettent d'abord au soleil. C'est encore ainsi que les habitants du Pont, quand ils établissent leurs tentes sur la glace, pour se livrer à la chasse aux poissons, car ils les chassent en brisant la glace, versent de l'eau chaude 349a autour des perches pour qu'elle gèle plus vite ; et la glace leur sert comme de plomb pour consolider et arrêter leurs pieux.

§ 19. L'eau qui se forme dans les pays chauds et dans les saisons chaudes, devient bien vite tiède elle-même. C'est ainsi qu'en Arabie et en Éthiopie, les pluies tombent l'été et non point l'hiver ; elles y tombent par torrents et plusieurs fois le jour, et la cause en est la même. C'est que le froid se produit très vite par la répercussion, qui est d'autant plus violente que le pays est excessivement chaud.

§ 20. Voilà ce que nous avions à dire sur la pluie, la rosée, la neige, la gelée blanche et la grêle, pour en expliquer la cause et la nature.

 

Chapitre 13 — Des vents

 

Opinions erronées sur ce sujet. - De la formation des rivières ; réfutation des théories fausses. Théorie vraie de la formation des rivières ; détails géographiques.

 

§ 1. Parlons maintenant des vents et de tous les souffles, puis des fleuves et de la mer. Ici aussi nous proposerons d'abord nos propres doutes ; car, pour ces matières, pas plus que pour les autres, nous n'avons rien trouvé dans tout ce qui a été dit avant nous, que ne pourrait dire tout aussi bien le vulgaire et le premier venu.

§ 2. Quelques philosophes prétendent que ce qu'on nomme l'air, quand il est en mouvement et qu'il s'écoule est le vent, et que, quand ce même air se condense, il forme le nuage et l'eau, de sorte que l'eau et le vent sont de même nature, et que le vent n'est que le mouvement de l'air.

§ 3. C'est là aussi ce qui fait dire à ceux qui veulent parler doctement, que tous les vents ne sont qu'un seul et même vent, parce que l'air bien qu'en mouvement n'est tout entier qu'un seul et même air, et que s'il paraît avoir quelque différence, ce n'est qu'à cause de la différence des lieux d'où il s'écoule en tout sens. Cette théorie vaut bien celle qui soutiendrait que toutes les rivières ne sont qu'une seule rivière.

§ 4. Aussi l'opinion du vulgaire qui parle de ces choses sans aucune étude, semble-t-elle de beaucoup préférable à celle des gens qui en parlent d'après des études pareilles.

§ 5. Car si tous les fleuves coulent réellement d'une même source, et que les vents soient soumis à la même uniformité, ceux qui avancent ce système disent quelque chose de spécieux ; mais s'il en est pour les vents, comme nous voyons qu'il en est pour les fleuves, cette belle explication n'est évidemment qu'une erreur ; et il nous reste toujours à savoir ce qu'est le vent, comment il se forme, quel est son moteur et quelle en est la cause originelle. Faut-il croire que le vent s'écoule comme d'un vase, et qu'il s'écoule jusqu'à ce que le vase soit vide, comme s'il sortait d'une outre? Ou bien faut-il croire, 350 comme nous les représentent les peintres, que les vents tirent leur principe d'eux-mêmes?

§ 6. Quelques-uns se font sur la formation des fleuves des idées tout à fait analogues. Selon eux, l'eau soulevée par le soleil et retombée en pluie se réunit sous la terre, d'où elle s'écoule comme d'un grand trou, unique pour tous les fleuves, ou de divers trous pour chacun d'eux ; dans le sein de la terre il ne se forme pas d'eau ; mais c'est l'eau qui, réunie par suite du mauvais temps dans ces réservoirs, forme la foule nombreuse des fleuves.

§ 7. C'est là aussi ce qui fait, ajoutent-ils, que les rivières sont toujours plus abondantes l'hiver que l'été, que les unes sont continuelles et les autres non continuelles. Celles pour qui la grandeur du trou a réuni une grande masse d'eau, qui suffit à les alimenter et à les entretenir jusqu'à ce que les pluies d'hiver reviennent, sont perpétuelles et coulent sans fin ; celles dont les réservoirs sont moindres, sont bientôt mises à sec à cause de la petite quantité d'eau, avant que la pluie du ciel n'arrive de nouveau, comme si le vase s'était vidé.

§ 8. Pourtant si quelqu'un veut, en faisant sous ses propres yeux comme un réservoir à l'eau qui tombe tous les jours continuellement, en connaître au juste la quantité, il est évident que cette quantité surpasserait la masse entière de la terre, ou du moins que toute l'eau reçue dans le cours de l'année ne serait pas loin de l'égaler.

§ 9. Or il est clair aussi que ce phénomène se reproduit sur bien des points de la terre à la fois ; et il n'en serait pas moins absurde de croire que ce n'est pas la même cause qui produit l'eau venant de l'air et celle qui est sur la terre et dans la terre. Par conséquent, si dans l'atmosphère en effet c'est le froid qui change l'air vaporisé en eau, il faut bien aussi penser que c'est encore le froid renfermé dans la terre qui sous la terre produit le même effet, et que non seulement l'eau qui est divisée s'y infiltre et y coule, mais encore que ce phénomène a lieu sans interruption.

§ 10. Sans même que l'eau arrive dans la terre chaque jour, et en supposant qu'elle y est toute faite, l'origine des fleuves ne peut pas être telle qu'il y ait sous terre des lacs qui y ont filtré, comme le prétendent quelques-uns ; mais de même que dans l'espace au-dessus de la terre de petites gouttes se réunissant ente elles, puis celles-là à d'autres, il en résulte à la fin une quantité considérable d'eau de pluie, de même aussi sous terre ce sont d'abord de petites parcelles qui se réunissent, et puis la terre s'égouttant en un seul point pour ainsi dire, c'est de là que sortent les fleuves.

§ 11. Le fait d'ailleurs le prouve bien. Quand on fait des conduites d'eau 350a, c'est par des fossés et des excavations qu'on la réunit, comme si la terre suait, à partir des points les plus élevés. Voilà pourquoi aussi les eaux des fleuves découlent des montagnes comme on le voit ; la plupart des fleuves, et les plus grands fleuves descendent des montagnes les plus grandes ; de même encore que la plupart des sources sont dans le voisinage des montagnes et des lieux élevés.

§ 12. Il n'y en a presque pas dans les plaines qui n'ont pas de fleuves ; car les lieux montagneux et élevés, comme une énorme éponge suspendue, filtrent et réunissent l'eau peu à peu, mais sur une foule de points à la fois.

§ 13. Les montagnes reçoivent une grande quantité d'eau qui descend ; car qu'importe que la circonférence de la terre soit creuse et plane ou inclinée et convexe? Des deux façons, elle n'en recevra pas moins la même masse dans l'épaisseur du corps qu'elle forme. De plus, les montagnes refroidissent la vapeur qui s'élève, et la convertissent de nouveau en eau.

§ 14. C'est ce qui fait, ainsi que nous venons de le dire, qu'on voit toujours les plus grands fleuves descendre des plus grandes montagnes ; et c'est ce qui est parfaitement évident, quand on regarde les descriptions de la terre que l'on a tracées d'après les récits des autres, quand ceux qui en parlent n'ont pas pu observer les choses de leurs propres yeux.

§ 15. C'est ainsi qu'en Asie la plupart des fleuves et les plus grands descendent de la montagne qu'on appelle le Parnase, et qui est, comme tout le monde en convient, la plus haute de toutes les montagnes qui sont situées à l'orient d'hiver ; en effet quand on l'a franchie, on découvre enfin la mer extérieure dont les limites ne sont pas très-connues aux habitants de ce pays.

§ 16. C'est de cette montagne aussi que découlent, entre autres fleuves, le Bactre, le Choaspe et l'Araxe, dont le Tanaïs n'est qu'une branche qui va se jeter dans le Palus Méotide. C'est de là aussi que sort l'Indus, qui est le plus considérable de tous les fleuves.

§ 17. Du Caucase sortent aussi beaucoup de fleuves d'une grandeur et d'une abondance énormes, et le Phase particulièrement. Le Caucase est de toutes les montagnes qui sont à l'orient d'été la plus importante par son étendue et sa hauteur.

§ 18. Ce qui prouve bien cette hauteur, c'est qu'on la découvre même du lieu appelé les Creux ou les gouffres, quand on navigue vers le Palus Méotide, et que les sommets sont éclairés par les rayons du soleil jusqu'au tiers de la nuit tant le matin que le soir ; et ce qui prouve son étendue, c'est qu'ayant sur ses flancs beaucoup de contrées où habitent des nations nombreuses, et ayant, dit-on aussi, de vastes lacs, on peut encore jusqu'au dernier sommet apercevoir toutes ces contrées.

§ 19. De 351 la Pyrène (des monts Pyrénées), qui est la plus haute montagne dans la Celtique à l'occident équinoxial, découlent l'Ister et le Tartesse. Ce dernier se jette en dehors des colonnes d'Hercule ; mais l'Ister, après avoir traversé toute l'Europe, vient se jeter dans le Pont-Euxin.

§ 20. La plupart des autres fleuves qui sont au nord descendent des monts Arcyniens, qui dans ce lieu sont les plus hautes et les plus vastes des montagnes. Sous la constellation même de l'Ourse, au-delà de l'externe Scythie, sont les monts appelés Rhipées, dont nous ne connaissons la grandeur que par des récits trop évidemment fabuleux. Et c'est aussi de ces monts que sortent la majeure partie et les plus grands de tous les fleuves après l'lster, à ce qu'on assure.

§ 21. Il en est tout à fait de même en Libye, où l'Aegon et le Nysès sortent des montagnes de l'Éthiopie ; et les plus grands cours d'eau parmi ceux qui ont reçu des noms, celui qu'on appelle le Chrémétés, qui se jette dans la mer extérieure, et en premier lieu le fleuve du Nil, sortent de la montagne appelée Argyre.

§ 22. Parmi les fleuves des contrées Helléniques, l'Achéloüs descend du Pinde, ainsi que l'Inachus. Le Strymon, le Nestus et l'Hébre descendent tous les trois du Scombros ; il y a aussi beaucoup de cours d'eau qui viennent du Rhodope.

§. 23. On pourrait se convaincre que tous les autres fleuves ont une origine toute pareille, et nous n'avons nommé ceux-là que comme exemples à l'appui de notre opinion. Quant aux rivières qui sortent de lacs, il faut dire que ces lacs se sont presque tous formés par degrés successifs au-dessous des montagnes et des lieux élevés.

§ 24. On voit donc bien clairement qu'il ne faut pas croire que les fleuves se forment à leur origine en sortant de certains creux ; car l'espace de la terre n'y suffirait pas, pour ainsi dire, pas plus que l'espace même des nuages, s'il fallait que l'eau qui y est, fût seule à couler, sans qu'une partie s'en allât tandis qu'une autre se reforme, et qu'elle dût toujours sortir tout entière comme d'une source inépuisable.

§ 25. Cette circonstance que les fleuves ont leurs sources sous les montagnes, prouve bien que l'eau s'y réunit, et que le lieu l'accumule peu à peu par une multitude de rigoles ; et c'est ainsi que se forment les sources des rivières.

§ 26. Il n'y a rien d'ailleurs d'absurde à supposer qu'il existe aussi certains lieux qui, comme des lacs, renferment d'immenses quantités d'eau ; seulement il ne faut pas croire que ces lacs soient assez considérables pour alimenter des fleuves, pas plus qu'il ne faut prendre pour les sources totales des fleuves celles qu'on leur voit ; car la masse la plus forte des fleuves sort de sources. Cela reviendrait absolument à croire que ces lacs et ces sources forment à elles seules la masse totale de l'eau.

§ 27. Ce qui prouve qu'il y a bien des cavernes et des trous de ce genre dans la terre, 351a c'est l'absorption de certains fleuves. C'est un fait qu'on voit dans plusieurs parties de la terre, et l'on en trouve plus d'un exemple dans l'Arcadie du Péloponnèse.

§ 28. La cause de ce phénomène particulier, c'est que le pays qui est montagneux ne peut pas faire écouler les eaux des bas-fonds vers la mer. La contrée se remplit d'eau qui, n'ayant pas d'écoulement, se fraie un passage dans le sein de la terre, par la violence même de la masse liquide qui survient d'en haut.

§ 29. Il y a d'ailleurs peu de faits de ce genre dans toute la Grèce. Mais le lac qui est au pied du Caucase et que les habitants du lieu appellent la Mer, en offre des exemples évidents. En effet il reçoit des fleuves nombreux et considérables ; et comme il n'a pas d'écoulement, il est clair qu'il s'épanche sous terre par les Coraxes, aux environs des lieux appelés les Gouffres du Pont. Dans ces gouffres, la mer a une immense profondeur ; et la sonde n'a jamais pu en trouver le fond.

§ 30. Ce lac, à trois cents stades à peu près de la terre, donne de l'eau potable sur une vaste étendue qui n'est pas toute continue, mais qui se reproduit en trois endroits.

§ 31. Dans la Ligystique, un certain fleuve qui n'est pas moindre que le Rhône, est absorbé en terre, et il reparaît en un autre lieu ; or le fleuve du Rhône est navigable aux vaisseaux.

 

 

Chapitre 14 — Changements perpétuels et révolutions réciproques des mers et des continents par l'atterrissement des fleuves

 

Exemples divers et particulièrement de l'Égypte. - Considérations générales sur les émigrations des peuples. - Cataclysmes périodiques.

 

 

§ 1. Les mêmes lieux de la terre ne sont pas toujours humides ou secs ; mais leur constitution varie selon la formation ou la disparition des cours d'eau. C'est là ce qui fait que le continent et la mer changent aussi de rapport, et que les mêmes lieux ne sont pas toujours de la terre ou toujours de la mer. La mer vient là où était jadis la terre ferme ; et la terre reviendra là où nous voyons la mer aujourd'hui.

§ 2. Il faut croire d'ailleurs que ces phénomènes se succèdent, selon un certain ordre et une certaine périodicité. Le principe et la cause de ces mouvements, c'est que l'intérieur de la terre, tout comme les corps des plantes et des animaux, a ses époques de vigueur et de dépérissement.

§ 3. La seule différence c'est que dans les plantes et les animaux ces changements n'ont pas lieu en partie seulement, mais c'est l'être tout entier qui par une loi nécessaire fleurit, ou se meurt, tandis qu'au contraire pour la terre, ces changements ne se font que partiellement par le froid et par la chaleur.

§ 4. Le froid et la chaleur eux-mêmes s'accroissent ou diminuent par le soleil, et par le mouvement de révolution ; et c'est par le chaud et le froid que les diverses régions de la terre prennent une propriété différente, pouvant, durant un certain temps, rester humides, puis se desséchant et vieillissant ensuite. D'autres lieux revivent et redeviennent par portions successivement humides

§ 5. Or il y a nécessité, quand les lieux se dessèchent 352, que les sources en disparaissent, qu'à la suite de ce changement les fleuves de grands qu'ils étaient deviennent d'abord petits, puis, qu'ils finissent par se dessécher tout à fait, et par conséquent que ce déplacement des fleuves, disparaissant ici pour aller se reproduire proportionnellement ailleurs, change aussi la mer elle-même.

§ 6. En effet, là où gonflée par les fleuves, elle était toute pleine, il faut bien nécessairement quand elle se retire qu'elle laisse la terre à sec ; et là où remplie par les cours d'eau, elle s'était desséchée, il faut bien quand elle revient qu'il se forme de nouveau des lacs.

§ 7. Ce qui fait que ces phénomènes nous échappent, c'est que toute cette formation naturelle de la terre ne se fait que par additions successives et dans des temps immensément longs, si on les compare à notre existence ; des nations tout entières disparaissent et périssent avant qu'on ne puisse conserver le souvenir de ces grands changements, de l'origine jusqu'à la fin.

§ 8. Les destructions des peuples sont les plus considérables et les plus rapides dans les guerres ; d'autres tiennent à des épidémies, d'autres à des famines ; et ces causes tantôt détruisent les peuples tout à coup, tantôt petit à petit. Aussi ne se rend-on pas compte des transmigrations de ces populations ; car tandis que les uns abandonnent la contrée, d'autres persistent à y rester jusqu'à ce que le sol ne puisse plus absolument y nourrir personne.

§ 9. Entre la première observation et la dernière, on doit croire qu'il s'est écoulé des temps si considérables que personne n'en a conservé le souvenir, et que ceux qui avaient pu être sauvés et qui sont restés ont tout oublié par la longueur même du temps. C'est de la même façon que nous échappe, à ce qu'on doit croire, l'époque du premier établissement des nations sur ces terrains qui changent et qui deviennent secs après avoir été marécageux et inondés.

§ 10. C'est qu'en effet cet accroissement du sol habitable, ne se fait que petit à petit et après de longs siècles, de sorte qu'on ne sait plus ni quels ont été les premiers occupants, ni à quelle époque ils sont venus, ni quel était l'état de la contrée quand ils y vinrent.

§ 11. C'est là justement ce qui est arrivé pour l'Égypte. Cette contrée semble avoir été toujours sèche, et le sol tout entier ne parait qu'une alluvion du Nil ; mais comme ce n'est qu'après le dessèchement successif des marais que les peuples voisins ont pu les habiter, l'éloignement des temps a fait perdre tout souvenir de l'origine.

§ 12. Aussi toutes les bouches du fleuve, si l'on en excepte une seule, celle de Canobe, paraissent-elles faites de main d'homme et non par le fleuve lui-même. Autrefois l'Égypte était ce qu'on appelle Thèbes aujourd'hui ; et c'est ce que prouve bien le témoignage d'Homère, qui était un témoin assez rapproché de ces changements. Il parle de 352a ce lieu comme si Memphis n'y existait point encore, ou du moins comme n'ayant point alors le développement qu'elle eut depuis. Et les choses doivent s'être vraisemblablement passées ainsi ; car les contrées du bas n'ont dû être habitées qu'après les contrées du haut.

§ 13. En effet les lieux plus rapprochés de l'alluvion ont dû nécessairement rester marécageux plus longtemps, parce que les eaux séjournent toujours davantage dans les lieux les plus bas. Puis cette disposition change, et le sol se rétablit ensuite.

§ 14. Car les lieux qui se sont séchés deviennent de plus en plus commodes, et les lieux qui jadis étaient les plus habitables, se desséchant outre mesure, le deviennent d'autant moins.

§ 15. C'est ce qui s'est produit dans la Grèce pour le pays des Argiens et celui des Mycéniens. En effet à l'époque de la guerre de Troie, la terre des Argiens qui était toute marécageuse, ne pouvait nourrir qu'un petit nombre d'habitants ; la Mycénie au contraire était alors en excellent état ; et c'est là ce qui lui assurait plus de gloire. Aujourd'hui il en est précisément tout le contraire, par la cause que nous venons de dire. La Mycénie est devenue tout à fait stérile et sèche ; et les parties de l'Argolide qui jadis étaient stérilisées par l'inondation sont devenues extrêmement fertiles.

§ 16. Or ce qui est arrivé pour ce petit coin de terre, arrive précisément de la même façon, selon toute apparence, pour des lieux très étendus et pour des contrées tout entières.

§ 17. Ceux donc qui n'observent qu'imparfaitement, croient que la cause de ces phénomènes et de ces modifications réside dans le changement de l'univers et du ciel entier. Aussi affirment-ils que la mer diminue parce qu'elle se dessèche, et qu'on voit aujourd'hui plus de lieux ainsi changés qu'on n'en voyait autrefois.

§ 18. Il y a dans ces assenions du vrai et du faux. Il est bien vrai que plus de lieux sont à découvert aujourd'hui et changés en terre ferme, qui jadis étaient couverts par les eaux ; mais le contraire arrive aussi ; et en y regardant bien, on trouvera beaucoup de lieux que la mer a envahis.

§ 19. Ce n'est pas au principe même du monde qu'il convient d'attribuer ces phénomènes ; car il serait ridicule de croire que l'univers se meut par des changements si petits et si mesquins. La masse de la terre et sa grandeur est nulle si on la compare au ciel tout entier, absolument nulle.

§ 20. La cause que l'on pourrait peut-être assigner à tous ces faits, c'est que de même qu'à certaines époques fixes, l'hiver se produit dans les saisons de l'année, de même aussi se produit un grand hiver qui relève de quelque immense période, et qui amène une excessive abondance de pluies.

§ 21. Ce n'est pas du reste toujours dans les mêmes contrées que ce phénomène se manifeste, et c'est comme ce qu'on appelle le déluge de Deucalion. Ce déluge s'est étendu surtout sur les contrées helléniques, et parmi elles sur la vieille Hellade.

§ 22. La vieille Hellade est près de Dodone et de l'Achéloûs 353 ; car ce fleuve a souvent changé son cours. Les peuples qui habitaient jadis ces lieux étaient les Selles, et ceux qu'on appelait alors Grecs et qui on nomme aujourd'hui Hellènes.

§ 23. Lors donc qu'arrivent ces pluies énormes, il faut croire qu'elles suffisent pour très longtemps. C'est quelque chose d'analogue à ce qu'on observe pour les fleuves dans l'état présent des choses. Si les uns sont perpétuels et si les autres ne le sont pas, la cause en est, selon quelques philosophes, la dimension des cavernes souterraines, et selon nous, la grandeur des lieux élevés, leur densité et leur température froide, qui fait qu'ils reçoivent, gardent et produisent beaucoup d'eau, tandis que les pays qui n'ont au-dessus d'eux que de petits systèmes de montagnes, spongieuses, pleines de pierres et d'argile, sont les premiers desséchés. De même aussi il faut croire que les lieux qui reçoivent cet énorme amas d'eau en conservent comme une sorte d'humidité perpétuelle.

§ 24. Avec le temps, tel lieu se dessèche davantage, tel autre se dessèche moins, quand il a été bien inondé, jusqu'à ce qu'arrive de nouveau la révolution de cette grande période.

§ 25. Comme il y a nécessairement quelque changement de l'univers, sans qu'il y ait cependant pour lui ni naissance ni destruction, puisqu'il subsiste toujours, il y a une nécessité égale, ainsi que nous le soutenons, que les mêmes lieux ne soient pas toujours inondés par la mer ou les fleuves, et que les mêmes lieux ne soient pas toujours secs. Les faits sont là pour le prouver.

§ 26. Ainsi les Égyptiens, que nous reconnaissons pour les plus anciens des peuples, occupent un pays qui parait être et qui est tout entier l'œuvre du fleuve. C'est ce dont on peut se convaincre en observant leur contrée ; et les bords de la Mer Rouge en sont un témoignage incontestable.

§ 27. Un de leurs rois essaya de creuser un canal ; car si toute la contrée était devenue navigable, les avantages qu'elle en aurait tirés eussent été considérables ; et c'est Sésostris, dit-on, qui le premier parmi les anciens rois tenta cette entreprise. Mais il trouva que la nier était plus haute que la terre. Il cessa donc de faire creuser le canal, comme dut le faire plus tard aussi Darius, de peur que la mer, en venant à se mêler au fleuve, n'en supprimât complètement le cours.

§ 28. Il est donc évident que tous ces lieux n'étaient jadis qu'une mer continue. Et c'est là ce qui fait que la Libye et la contrée d'Ammon paraissent plus basses et plus creuses qu'elles ne devraient l'être relativement à la contrée inférieure. Mais il est clair que l'alluvion se formant, il y a eu stagnation des eaux et terre ferme, et qu'avec le temps l'eau qui était restée et qui avait fait marais, 353a est venue à se dessécher entièrement.

§ 29. Dans le Marais Méotide, les alluvions des fleuves ont été si considérables que les navires dont on s'y sert aujourd'hui, sont beaucoup plus petits qu'il y a soixante ans. Delà, on peut aisément conclure que dans l'origine ce marais a été comme beaucoup d'autres le produit des rivières, et qu'à la fin il deviendra sec tout entier.

§ 30. De plus, le Bosphore a toujours un courant à cause des alluvions ; et l'on peut observer sans peine de ses propres yeux la façon dont les choses se passent. Lorsque le courant avait fait un rivage à partir de l'Asie, ce qui restait derrière devenait d'abord un petit marais, et ensuite se desséchait ; puis il se formait un autre rivage après celui-ci, et encore un autre marais après le premier. Et les choses ont eu lieu perpétuellement de la même manière. Ceci se répétant plusieurs fois, il a bien fallu qu'avec le temps, il se formât une sorte de fleuve, qui lui-même finira par se dessécher.

§ 31. II est clair par conséquent, comme le temps ne s'arrête pas et que l'Univers est éternel, que le Tanaïs et le Nil n'ont pas toujours coulé, et que le lieu où coulent aujourd'hui leurs eaux a jadis été sec ; car leur action a une fin et le temps n'en a pas, et l'on peut appliquer cette même observation à tous les autres fleuves.

§ 32. Mais si les fleuves naissent et périssent, et si les mêmes lieux de la terre ne sont pas toujours couverts par les eaux, il faut nécessairement que la mer subisse les mêmes changements. Du moment que la mer abandonne certains lieux, et qu'elle revient en certains autres, il est bien clair que sur la terre ce ne sont pas toujours les mêmes contrées qui sont mers, ou qui sont continents, mais que toutes changent d'état avec les siècles.

§ 33. Ainsi donc nous avons prouvé que ce ne sont pas toujours les mêmes parties de la terre qui sont à sec, les mêmes qui sont navigables, et nous avons dit la cause de ces phénomènes. Enfin nous avons dit aussi pourquoi parmi les fleuves les uns sont perpétuels, et les autres ne le sont pas.

 

 

LIVRE 2 — GÉOGRAPHIE

 

Chapitre 1 — De la mer

Réfutation de cette opinion qui la fait venir de sources naturelles. -- Division générale des eaux : détails géographiques.

 

[353a.32] §1. Parlons maintenant de la mer ; et disons quelle en est la nature et par quelle cause une si grande masse d'eau est salée. Disons aussi comment elle s'est formée dès l'origine.

5 2. Les anciens et ceux qui s'occupent de théologie supposent qu'elle a des sources ; et c'est un moyen pour eux [353b] d'expliquer les principes et les racines de la terre et de la mer. Ils se sont peut-être imaginé que c'était là une manière de donner quelque chose de plus relevé et de plus tragique à leurs explications, sur cette partie de l'univers si considérable à leurs yeux ; et ils ont cru que le ciel tout entier n'était composé qu'en faveur de ce point au tour duquel il était constitué, et qui serait le plus important et le principe de tout le reste.

§ 3. Mais des gens plus sages, au sens d'une sagesse purement humaine, expliquent la formation de la mer en disant que dans le principe, la terre tout entière et ce qui l'environne était liquide, et qu'une partie desséchée par le soleil, et se vaporisant, a causé les vents et les mouvements divers du soleil et de la lune, et que l'autre partie qui resta devint la mer. Aussi ajoutent-ils que la mer en se desséchant diminue de volume, et qu'à la fin elle se desséchera tout entière.

§ 4. Quelques-uns de ces philosophes disent aussi que la terre échauffée par le soleil produit une sorte de sueur, et que c'est là ce qui rend la mer salée ; car la sueur, à les entendre, est salée.

§ 5. D'autres prétendent que c'est la terre qui est cause de la salure de la mer ; car de même que l'eau qui filtre à travers la cendre devient salée, de même aussi la mer le devient, parce que la terre se mêle à elle avec des propriétés analogues.

§ 6. Mais sans aller plus loin, il faut faire voir qu'il est impossible, d'après les faits, que la mer ait des sources. Parmi les eaux que nous voyons à la surface de la terre, les unes sont courantes, les autres sont stagnantes. Toutes celles qui coulent viennent de sources ; et nous avons dit antérieurement qu'il faut entendre par source non pas une sorte de vase d'où s'écoulerait l'eau qui y aurait été conservée d'abord, mais qu'il faut entendre un premier point où se réunit toujours l'eau qui s'accumule.

§ 7. Parmi les eaux stagnantes, les unes ne sont que des amas, des dépôts, comme les étangs par exemple et les marais, ne différant d'ailleurs que du plus au moins ; d'autres proviennent de sources ; et celles-là .sont toutes obtenues par le travail de l'homme, comme ce qu'on appelle les eaux de puits ; car pour celles qui coulent, il faut toujours que la source soit plus élevée que le lit du courant.

§ 8. Ainsi donc il y a des eaux qui coulent toutes seules, ce sont celles des sources naturelles et des fleuves ; les autres au contraire ont besoin des travaux de l'art, qui les crée. Telles sont les différences des eaux, et il n'y en a pas d'autres.

§ 9. Ces points une fois fixés, nous disons qu'il est impossible que la mer ait des sources. On ne saurait en effet la ranger dans aucune des espèces que nous venons d'indiquer. Elle ne coule pas ; elle n'est pas non plus faite de main d'homme. Mais toutes les eaux provenant de sources sont de l'une ou l'autre façon ; et nous ne pouvons jamais voir une aussi grande masse d'eau stagnante par elle-même qui vienne de source.

§ 10. [354a] Il faut ajouter qu'il y a plusieurs mers qui n'ont entre elles aucune communication. Si la Mer Rouge paraît communiquer de proche en proche avec la mer qui est en dehors des Colonnes, la mer d'Hyrcanie, et la mer Caspienne en sont tout à fait isolées ; tout le tour en est habité, et si ces deux mers avaient leurs sources quelque part, on les aurait certainement découvertes.

§ 11. La mer, il est vrai, paraît couler quand les lieux sont rétrécis, là où la terre environnante resserre tout-à-coup dans un petit espace une vaste étendue d'eau ; et ce qui le fait croire, c'est l'agitation en sens divers qu'elle a toujours dans ces endroits. Mais on ne voit jamais rien de pareil en pleine mer, tandis que dans les lieux où la mer n'occupe plus qu'un petit espace à cause du rapproche ment des terres, il faut nécessairement que l'agitation y paraisse considérable, bien qu'elle soit fort petite en haute mer.

§ 12. La mer qui est en dedans des Colonnes d'Hercule coule à cause de la concavité de la terre et aussi à cause de la multitude des fleuves ; car le Palus Méotide coule dans le Pont, comme celui-ci coule dans la Mer Égée. Mais dans toutes les autres mers en dehors de celles là, le phénomène est beaucoup moins sensible.

§ 13. S'il est plus apparent dans ces mers, c'est d'abord qu'elles reçoivent beaucoup de fleuves ; car il coule plus de fleuves dans le Pont-Euxin et le Palus Méotide que sur tout autre surface beaucoup plus grande de terre ; et c'est aussi que la profondeur de l'eau y est moindre. En effet, la mer paraît de plus en plus profonde. Le Pont l'est plus que le Palus Méotide, la mer Égée plus que le Pont, la mer de Sicile plus que la mer Égée ; et ce sont la mer de Sicile et la mer de Tyrrhénie qui sont les plus profondes de toutes.

§ 14. Au contraire, les parties qui sont en dehors des Colonnes sont peu profondes à cause de la boue qui s'y rassemble, et le vent n'y souffle pas, sans doute parce que la mer y est comme dans un fond.

§ 15. De même donc qu'en particulier les fleuves coulent des lieux hauts, de même aussi en général pour toute la terre, le cours le plus abondant des eaux vient surtout des parties les plus élevées, qui sont au nord. Il en résulte que parmi les mers les unes sont peu profondes à cause du déversement qui s'y produit, mais que les mers extérieures le sont davantage.

§ 16. Ce qui paraîtrait prouver aussi que les parties hautes de la terre sont bien au nord, c'est que la plupart des anciens météorologistes ont cru que le soleil se retirait non pas sous la terre, mais derrière la terre, en ce lieu où il disparaissait, et faisait la nuit à cause de l'élévation même de la terre dans le nord.

§ 17. Voilà ce que nous avions à dire pour montrer qu'il n'est pas possible que la mer ait des sources, et comment il se fait qu'elle semble quelquefois couler.

 

Chapitre 2 — De la salure de la mer

Réfutation de l'opinion de quelques astronomes qui croyaient que le soleil se nourrit d'eau. -- La mer est le lieu des eaux. — Réfutation de l'opinion de Platon dans le Phédon.

 

§ 1. [354b] Il faut traiter maintenant de la formation de la mer, si toutefois elle a jamais été formée, et de la cause qui donne à son goût cette salure et cette amertume.

§ 2. Ce qui a fait que les anciens ont imaginé que la mer est le principe et le corps de la masse des eaux tout entière, le voici : c'est que de même que pour tous les autres éléments, il y a une masse réunie et un principe qui est principe par sa quantité même et dont les parties divisées se modifient et se mêlent au reste des éléments, par exemple la masse du feu étant dans les régions supérieures, celle de l'air venant après la région du feu, et enfin le corps de la terre, autour duquel tous ces éléments sont évidemment placés ; de même il parut fort naturel de croire que les recherches sur l'eau devaient être faites tout à fait dans la même voie.

§ 3. Or il ne semble pas que pour l'eau, il y ait un corps réuni en masse comme pour les autres éléments, autre que la masse immense de la mer. La masse des fleuves en effet n'est pas réunie ; de plus elle n'est pas stable, et elle semble en quelque sorte se produire tous les jours.

§ 4. C'est donc en discutant ce doute qu'on a été amené à croire que la mer est le principe de tous les liquides et de l'eau tout entière. C'est là aussi ce qui a fait dire à quelques philosophes que non seulement les fleuves coulaient dans la mer, mais aussi qu'ils découlaient d'elle ; car l'eau salée en se filtrant devient potable et douce. A cette théorie, on peut opposer une question qui la détruit, et demander comment il se fait que cet amas d'eau n'est pas potable, s'il est vrai que toute l'eau en vienne, et comment il est salé? La cause de cette question en sera du même coup la solution ; et pour la résoudre, il faut reprendre avec soin la première Opinion qui vient d'être indiquée sur la mer.

§ 5. L'eau est répandue autour de la terre qu'elle enveloppe, de même qu'autour de l'eau, il y a la sphère de l'air, et autour de l'air, la sphère dite du feu. Cette sphère est le dernier des éléments, suivant les opinions les plus généralement reçues et suivant la nôtre. Le soleil faisant sa révolution de la manière qu'on sait, et ces causes produisant le changement des choses, leur génération et leur destruction, il arrive que la partie la plus légère et la plus douce est enlevée chaque jour, et est portée, divisée et vaporisée dans la région supérieure ; et là, se condensant par le froid, elle est ramenée de nouveau sur la terre.

§ 6. C'est là ce que la nature se propose toujours de faire, ainsi qu'on l'a dit antérieurement. Aussi, se moque-t-on aujourd'hui de ces anciens philosophes qui croyaient que le soleil se nourrit d'humidité.

§ 7. Quelques-uns même [355a] soutiennent que c'est là aussi ce qui produit les mouvements du soleil, attendu que les mêmes lieux ne peuvent pas toujours lui fournir sa nourriture ; et que sans ces déplacements indispensables, il courrait risque de périr.

§ 8. Ainsi le feu que nous voyons ici-bas, ajoutent-ils, vit tant qu'on l'alimente ; et l'humide seul peut servir d’aliment au feu ; de même la partie soulevée de l'humide va jusqu'au soleil, ainsi qu'elle se rend par une marche pareille à la flamme qui seul songe à sa propre conservation, et que tous les autres astres négligent la leur, eux qui sont à la fois si nombreux et si immenses. Ces philosophes commettent ici la même erreur que ceux qui prétendent que, dans le principe, la terre elle-même étant liquide et le monde qui l'entoure venant à être échauffé par le soleil, l'air se forma, que le ciel tout entier se développa, et que le soleil causa les vents et commença les révolutions qui lui sont propres.

§ 9. Mais ici il n'y a point une similitude réelle. La flamme n'est qu'une perpétuelle succession de l'humide et du sec ; elle se produit ; mais elle ne se nourrit pas ; car elle ne reste pas pour ainsi dire un seul instant la même. Mais ceci est tout à fait impossible pour le soleil, puisque nourri de la façon que nos philosophes prétendent, le soleil serait neuf non seulement tous les jours suivant l'opinion d'Héraclite, mais encore il serait à tout instant et continuellement nouveau.

§ 10. De plus, cette attraction de l'humide par le soleil est semblable à l'eau que le feu échauffe. Puis donc que le feu qui brûle sous cette eau n'est pas nourri par elle, il était naturel de supposer que le soleil ne se nourrit pas davantage, quand même en échauffant l'eau en masse il viendrait à la vaporiser tout entière.

§ 11. Il est absurde en outre de supposer que le soleil quantité ; mais il ne paraît pas que l'eau soit utile pour l'entretenir.

§ 12. Car il est de toute évidence que toujours nous voyons retomber l'eau qui a été élevée. Si ce n'est pas dans l'année même, si ce n'est pas dans le même pays, cependant tout ce qui a été pris revient dans certaines périodes fixes, de telle sorte que les sphères supérieures n'en sont pas nourries, comme on le dit, et que certaine. partie de l'air ne subsiste pas après sa formation, tandis qu'une autre partie retournerait en eau pour se dissoudre ; mais qu'au contraire c'est la massé entière de l'air qui se dissout toujours également et se transforme en eau.

§ 13. La partie potable et douce est donc enlevée tout entière à cause de sa légèreté ; la partie salée demeure à cause de son poids, mais non point dans le lieu qui lui est propre. C'est du reste avec raison qu'on a élevé des doutes sur ce point, et c'en est bien là la solution ; car il serait peu rationnel [355b] de penser que l'eau n'a pas aussi son lieu comme les autres éléments. En effet, le lieu que nous voyons occupé par la mer est bien plutôt le lieu de l'eau que de la mer elle-même.

§ 14. Ce qui fait qu'il semble être le lieu de la mer, c'est que la partie salée y demeure à cause de son poids, tandis que la partie douce et potable s'élève à cause de sa légèreté. Il en est de même dans le corps des animaux ; car bien que la nourriture qui y est ingérée soit douce, toutefois le dépôt de la nourriture liquide et l'excrément paraissent amers et salés, parce que la partie douce et potable est attirée dans les chairs par la chaleur naturelle, aussi bien que dans toutes les autres parties, suivant la composition de chacune d'elles.

§ 15. De même donc que pour le corps des animaux, il serait absurde de croire que l'intestin n'est pas le lieu de la nourriture potable, parce qu'elle y disparaît vite, mais qu'il est le lieu de l'excrément, parce que l'excrément y reste, et que ce serait là se tromper grossièrement, de même aussi dans les faits qui nous occupent. Par conséquent, la mer est bien, comme nous le disons, le lieu de l'eau.

§ 16. Ce qui fait aussi que tous les fleuves se jettent dans la mer, ainsi que toute l'eau qui existe dans le monde, c'est que l'écoulement a lieu vers la partie la plus creuse ; et c'est la mer qui occupe cette place de la terre. Mais une partie de l'eau est bien vite entièrement enlevée par le soleil ; une autre partie demeure par la cause que j'ai indiquée.

§ 17. Quant à la vieille question de savoir ce que devient cette prodigieuse masse d'eau, des fleuves innombrables et intarissables s'écoulant chaque jour dans la mer, sans qu'elle en paraisse augmenter, rien d'étonnant qu'on se 'soit posé cette question ; rien de difficile à la résoudre en observant les faits.

§ 18. Une masse d'eau, soit étendue sur une vaste surface, soit accumulée, ne se dessèche pas en un temps égal ; mais il y a ces différences que tantôt elle demeure le jour tout entier, tandis que d'autres fois, comme l'eau d'une coupe répandue sur une large table, elle vient à disparaître aussi vite que la pensée.

§ 19. C'est là précisément ce qui arrive aussi pour les fleuves ; comme ils coulent perpétuellement et d'une manière continue, tout ce qui arrive dans un lieu vaste et étendu se dessèche vite et insensiblement.

§ 20. Mais ce qui est dit des fleuves et de la mer dans le Phédon est absolument impossible. Il y est affirmé en effet que tous les fleuves se réunissent sous la terre et se mêlent les uns aux autres ; que le principe et la source de toutes les eaux, [356a] c'est ce qu'on appelle le Tartare, grande masse d'eau placée au centre et de laquelle proviennent toutes les eaux, tant celles qui courent que celles qui ne courent pas ; que cette masse d'eau fait l'écoulement de chacun des fleuves, parce que ce principe ou cette cause est dans une perpétuelle agitation ; qu'elle n'a pas de situation fixe et qu'elle tourne sans cesse autour du centre ;

§ 21. que c'est par son mouvement en haut et en bas qu'elle remplit tous les cours d'eau ; qu'il y a des eaux qui sont stagnantes clans bien des lieux, comme la mer que nous voyons sur notre terre, mais que toutes les eaux sont ramenées circulairement à l'origine d'où elles ont commencé à couler, plusieurs y revenant par le même lieu, d'autres y revenant par le lieu opposé à leur effusion, et par exemple revenant d'en haut après être parties d'en bas ; que les eaux ne descendent que jusqu'au centre ; que le reste de leur course se dirige toujours en haut, et qu'enfin l'eau retient toujours le goût et la couleur de la terre par laquelle elle a passé.

§ 22. Mais alors les fleuves ne coulent pas toujours de la même façon d'après cette théorie. En effet, puisqu'il retournent vers le centre d'où ils sont sortis, ils ne couleront pas plus d'en haut que d'en bas ; ils couleront uniquement de la partie où le Tartare écumant portera ses flots ; et si cela arrivait, il faudrait alors que, selon le proverbe, les fleuves remontassent leur cours ; ce qui est tout à fait impossible.

§ 23. De plus, d'où viendra cette eau qui arrive et qui est entraînée tour à tour ? Il faut nécessairement qu'elle soit déplacée tout entière, puisque la masse doit rester toujours égale, et qu'il doit en retourner au principe tout autant qu'il en sort. Cependant nous voyons tous les fleuves qui ne se jettent pas les uns dans les autres, aller finir à la mer. Aucun ne se jette dans la terre ; et si quelques-uns y disparaissent, c'est pour se remontrer bientôt.

§ 24. Les grands fleuves sont ceux qui coulent longtemps dans une vallée, parce qu'ils y reçoivent beaucoup de cours d'eau et que leur marche se trouve retardée par le lieu et par sa longueur. C'est là ce qui fait que l'Ister et le Nil sont les deux plus grands fleuves qui se jettent dans cette mer.

§ 25. D'autres auteurs ont donné encore bien d'autres explications sur les sources de chacun des fleuves, qui se réunissent pour ne former qu'un seul cours d'eau. Mais toutes ces explications sont insoutenables, surtout si l'on prétend faire sortir la mer du Tartare.

§ 26. Nous en avons assez dit pour faire voir que la mer est le lieu de l'eau et non pas de la mer elle-même, pour expliquer comment on ne voit la partie de l'eau qui est potable que sous forme d'eau courante, comment l'autre partie de l'eau stationne, et comment la mer est plutôt la fin que le principe de l'eau, de même que dans les corps organisés l'excrément vient de toute la nourriture et particulièrement de la nourriture liquide.

 

 

Chapitre 3 — Suite de l'explication de la salure de la mer

Réfutation de l'opinion de Démocrite, qui croyait à une diminution progressive de la mer ; réfutation de quelques opinions sur la salure, et particulièrement de celle d'Empédocle, qui soutenait que le sel vient de la sueur de la terre. -- Théorie personnelle de l'auteur. -- Considérations diverses sur les sources d'eau salée et d'eau chaude.

 

§ 1. Il faut maintenant traiter de la salure de la mer, et nous demander si la mer est toujours la même, ou bien si à une certaine époque elle n'existait pas, et si à une autre époque elle ne cessera point d'exister, opinion que soutiennent quelques philosophes.

§ 2. D'abord un point sur lequel tous sont d'accord, c'est que la mer a eu un commencement, si l'on admet que le monde entier a commencé ; car tous semblent reconnaître qu'elle a dû être formée en même temps que le monde ; et la conséquence évidente de ceci, c'est que si le monde est éternel, il faut croire que la mer l'est tout aussi bien 'que lui.

§ 3. Mais s'imaginer, comme le fait Démocrite, que la mer diminue sans cesse de quantité et qu'à la fin elle disparaîtra, c'est là une opinion qui paraît tout à fait à la hauteur des fables d'Ésope. Car c'est ainsi qu'Ésope nous raconte que Charybde ayant deux fois englouti les eaux dans son gouffre, d'abord fit apparaître les montagnes, puis ensuite les îles, et qu'à la fin elle desséchera la terre tout entière par une troisième absorption.

§ 4. Il convenait parfaitement au fabuliste de nous débiter ce conte pour se venger du nocher contre lequel il était irrité ; mais ce procédé convient moins à ceux qui cherchent la vérité ; car quelle que soit la cause qui dans le principe a fait demeurer la mer telle qu'elle est, soit le poids de ses eaux, comme quelques-uns le soutiennent, explication qui se présente tout d'abord pour peu que l'on observe, soit toute autre, il est évident que la même loi doit nécessairement être cause que la mer demeurera de la même manière pendant tout le reste des temps.

§ 5. De deux choses l'une en effet : ou bien il faut soutenir que l'eau enlevée par le soleil ne reviendra pas sur la terre ; ou si elle revient, il faut reconnaître nécessairement que ce phénomène aura lieu toujours, ou du moins jusqu'à ce que la mer ait diminué de cette quantité, et que la portion potable qui a été antérieurement enlevée reviendra aussi de nouveau. Ainsi la mer ne se dessèche jamais ; car cette partie qui s'est d'abord en allée, se hâtera de redescendre en masse égale ; et ce qu'on dit pour une fois seulement se répété évidemment autant de fois qu'on voudra.

§ 6. Que si l'on prétend arrêter le soleil dans sa course, quel sera dès lors le corps qui desséchera la mer? Mais si on le laisse poursuivre sa révolution circulaire, il est clair, comme nous l'avons exposé, qu'en s'approchant il enlèvera toujours la partie potable, et qu'on s'éloignant il la laissera retomber de nouveau.

§ 7. Ce qui peut avoir donné naissance à cette opinion sur la mer, c'est qu'on a pu observer que bien des lieux sont aujourd'hui plus secs qu'ils ne l'étaient jadis. Mais nous avons dit quelle est la cause de ce phénomène, et qu'une abondance excessive d'eau survenant à certaines époques, ce n'était là qu'une modification de l'eau et de ses parties, et non pas du tout un changement dans la masse totale qu'elle forme.

§ 8. Puis ensuite il arrivera tout le contraire ; et [357a] après que l'eau se sera produite, elle se desséchera de nouveau, de telle façon que nécessairement le phénomène se répète en un cercle perpétuel. C'est qu'en effet il est plus rationnel de supposer que les choses se passent ainsi, plutôt que de croire que c'est le ciel entier qui vient à être bouleversé par ces phénomènes. Mais vraiment déjà notre discussion s'est arrêtée sur ces points plus longtemps qu'ils ne le méritent.

§ 9. Quant à la salure de la mer, ceux qui la font naître tout d'un coup, et d'une manière générale ceux qui la font naître, sont dans l'impossibilité d'expliquer comment la mer est salée. En effet, soit que de toute l'eau répandue sur la terre et enlevée par le soleil, ce qui reste soit devenu la mer, soit qu'il y ait eu dans cette masse énorme d'eau, qui d'abord était douce, un suc particulier qui vint du mélange d'une terre ayant ce goût, il n'est pas moins certain que la mer a dû être salée dès le principe, l'eau vaporisée revenant ensuite et en quantité égale. Ou bien, si la mer n'a pas été salée dès le principe, elle n'a pas pu l'être plus tard davantage.

§ 10. Or, si elle l'était également dès l'origine, il reste toujours à en dire la cause, et en même temps à expliquer, si alors elle n'a pas été vaporisée aussi, comment il se fait qu'elle n'éprouve plus aujourd'hui la même action. De plus, quand on attribue la salure de la mer à la terre qui y est mêlée, ou parce que, dit-on, la terre a des saveurs de tous genres, et qu'apportée par les fleuves dans la mer elle la rend salée en s'y mêlant, quand, dis-je, on soutient cette opinion, on devrait bien voir qu'il est alors impossible de comprendre que les fleuves ne soient pas salés comme la mer.

§ 11. Comment serait-il possible en effet que dans une grande masse d'eau le mélange de cette terre fût si parfaitement sensible, et qu'il ne le fût pas dans chaque partie de cette même eau ? Car, évidemment, la mer n'est que toute l'eau fluviale ; elle ne diffère absolument des fleuves qu'en ce qu'elle est salée, et cette salure n'affecte les fleuves que dans le lieu où tous se réunissent en masse.

§ 12. Il n'est pas moins ridicule de s'imaginer qu'on dise quelque chose de clair, en soutenant, comme Empédocle, que la mer est la sueur de la terre. En poésie, des explications de cette sorte peuvent bien sembler suffisantes ; car la métaphore est éminemment poétique ; mais elles sont évidemment insuffisantes pour faire connaître la nature.

§ 13. On ne fait pas même voir, par cette théorie, comment d'une boisson douce provient une sueur salée, et si c'est seulement par la disparition de la partie la plus douce, ou si c'est par le mélange de quelque autre corps, comme il arrive pour les eaux qui ont filtré dans la cendre. La cause paraît être ici tout à fait la même que pour la sécrétion qui se forme dans la vessie ; elle est amère et salée, bien que la boisson ingérée et le liquide qui se trouve dans les aliments, [357b] soient doux.

§ 14. Si donc, de même que l'eau filtrée dans la cendre devient amère, de même les deux matières le deviennent aussi, l'urine, parce qu'elle reçoit, par le mouvement descendant des liquides et par leur agglomération, une propriété analogue à celle de la saumure qui se dépose au fond des vases, et la sueur, cette même propriété, qui est extraite des chairs, comme si l'humide qui sort entraînait hors du corps quelque chose de pareil en le lavant, il est clair aussi que la portion de terre qui vient se mêler au liquide est cause de la salure de la mer.

§ 15. Dans le corps, cette matière n'est que le résidu de la nourriture qui n'a pas été digérée. Mais il reste à dire comment elle se trouve dans la terre.

§ 16. D'abord, et d'une manière générale, comment est-il possible que, de la terre desséchée et échauffée, une si grande masse d'eau ait pu être sécrétée? Car il faudrait que ce ne fût qu'une très petite partie de ce qui a été laissé dans la terre. De plus, pourquoi aujourd'hui lorsque la terre vient à se dessécher, soit en grand soit en petit, ne sue-t-elle pas encore? Car l'humidité et la sueur sont toujours amères ; et si la terre suait jadis, il faudrait qu'elle suât encore aujourd'hui.

§ 17. Or ce n'est pas là du tout ce qu'on observe. Quand la terre est sèche, elle s'humidifie ; et quand elle est humide, elle n'éprouve rien de pareil. Comment est-il donc possible qu'à l'époque de la première formation, la terre étant humide, elle soit venue à suer lorsqu'elle a séché?

§ 18. Il est beaucoup plus probable, comme quelques-uns le soutiennent, que la plus grande partie de l'humide ayant disparu et étant vaporisée par le soleil, ce qui resta fut la mer ; mais il est impossible que là terre sue quand elle est humide.

§ 19. Ainsi donc tout ce qu'on a dit sur la salure de la mer semble aller tout à fait au rebours de la raison ; mais pour nous, nous traiterons cette question en reprenant le même principe qu'au début.

§ 20. Nous avons établi que l'exhalaison est double, l'une humide, l'autre sèche ; et l'on doit évidemment penser que tel est aussi le principe de ces phénomènes. C'est de là encore que nous partirons pour résoudre cette question qu'il nous faut nécessairement discuter avant tout, à savoir si la mer subsiste en gardant ses parties toujours les mêmes en nombre, ou bien si ses parties sont dans un continuel changement d'espèce et de quantité, comme le sont les parties de l'air, de l'eau potable et du feu.

§ 21. Chacun de ces éléments en effet change perpétuellement ; mais l'espèce de la masse totale de chacun subsiste, comme le flux des eaux qui coulent et le flux de la flamme. Or il est évident et l'on doit parfaitement admettre qu'il est impossible que la loi de tous ces éléments ne soit pas la même. Évidemment ils ne diffèrent que par la lenteur ou la rapidité [358a] du changement ; mais il y a pour tous production et destruction, et le changement s'applique régulièrement à tous sans exception.

§ 22. Ceci posé, il faut essayer d'expliquer aussi la salure de la mer. Il est clair d'après beaucoup d'indices que ce goût doit provenir du mélange d'une certaine matière. Ainsi dans les corps, la partie la moins digérée est salée et amère, comme nous l'avons dit, et c'est la sécrétion de la nourriture liquide qui est la moins digérée ; or, tout résidu a cette qualité ; mais c'est surtout celui qui se fait dans la vessie.

§ 23. La preuve, c'est que ce résidu est très léger, tandis que toutes les choses cuites s'épaississent naturellement. Le résidu qui est ensuite le plus léger, c'est la sueur ; et dans tous les cas, c'est le même corps sécrété qui produit ce goût de salure. Il en est de même dans les objets qui sont brûlés ; car la partie que ne consume pas la chaleur, devient ici le résidu dans les corps organisés, et là de la cendre, clans les substances brûlées.

§ 24. C'est là ce qui a porté quelques philosophes à faire venir la mer de la combustion de la terre. Il est absurde de s'exprimer ainsi ; mais il est bien vrai que la salure de la mer vient réellement de cette espèce de terre. Ce qui se passe en effet dans les cas que nous venons de citer, doit se passer aussi pour le monde entier ; et d'après ce qu'on voit pour les phénomènes que la nature produit et qui s'accomplissent suivant la nature, il faut croire que, de même que pour les corps comburés le résidu est une terre de ce genre, de même aussi pour l'exhalaison totale dans l'exhalaison sèche.

§ 25. C'est elle en effet qui fournit également la plus grande partie de cette masse immense. Or, l'exhalaison humide et l'exhalaison sèche venant à se mêler, ainsi que nous l'avons dit, lorsqu'elles se changent en nuages et en eau, il faut nécessairement qu'elles renferment en elles quelque partie de cette propriété. Alors cette propriété se trouve transportée dans les pluies, et descend avec elles ; et tous ces phénomènes se passent suivant un certain ordre, autant du moins que l'ordre peut intervenir dans ces faits-là. voilà donc quelle est l'origine de la salure dans l'eau de la mer.

§ 26. C'est là aussi ce qui fait que les pluies du sud et les premières pluies d'automne sont plus salées ; car le vent du sud, par son étendue et sa force, est le vent le plus brûlant ; il souffle de lieux secs et chauds, et par conséquent avec peu de vapeur, ce qui le rend chaud également.

§ 27. Car bien qu'il ne soit pas tel de sa nature, et qu'il soit froid là où il commence à souiller, néanmoins à mesure qu'il s'avance, comme il ramasse avec lui une grande quantité d'exhalaison sèche des lieux voisins, il devient chaud. Le vent du nord qui souffle de lieux humides est chargé de vapeurs, ce qui le rend froid ; mais parce qu'il repousse les nuages, il est serein dans ces lieux, tandis qu'il amène la pluie dans les lieux contraires. C'est de même aussi que le vent du midi est très serein dans les contrées de la Libye.

§ 28. Il y a donc beaucoup de cette substance dans la pluie qui tombe, et les eaux de l'automne sont salées ; car il faut nécessairement que les parties les plus lourdes tombent les premières, de sorte que celles où il y a une forte quantité de cette espèce de terre, tombent aussi le plus vite.

§ 29. C'est là en outre ce qui fait que la mer est chaude ; car tous les corps qui ont été comburés recèlent en eux de la chaleur en puissance. On peut vérifier ceci sur la poussière, sur la cendre et sur l'excrétion des animaux, sèche ou humide ; et l'excrétion des animaux dont l'estomac est le plus chaud, est aussi la plus chaude.

§ 30. C'est encore par cette cause que la mer devient toujours plus salée. Avec l'eau douce, une certaine partie de la mer est sans cesse enlevée ; mais cette partie est d'autant plus petite que dans la pluie la portion salée et amère est moindre que la portion douce ; et c'est ce qui fait qu'en somme il s'établit toujours une sorte d'égalité.

§ 31. C'est d'après l'expérience que nous soutenons qu'en se vaporisant l'eau devient potable, et que la partie vaporisée ne se résout pas en eau de mer lorsqu'elle se condense de nouveau. Il y a bien d'autres phénomènes du même genre. Ainsi le vin et toutes les autres liqueurs, lorsque après s'être vaporisés ils redeviennent liquides, sont de l'eau ; car toutes ces substances ne sont que des modifications de l'eau produites par un certain mélange ; et quelle que soit la chose ainsi mélangée, elle donne au résultat son goût particulier.

§ 32. Du reste, nous reviendrons sur ce sujet dans une occasion qui sera plus convenable. Qu'il nous suffise de dire ici qu'une fois la mer étant telle qu'elle est, il y a toujours une partie enlevée en haut qui devient potable, et qui, après s'être modifiée en une autre substance, retombe d'en haut sous forme de pluie, qui n'est plus ce qui a été d'abord enlevé, et que cette substance, par sa pesanteur, reste placée en dessous de la partie potable.

§ 33. C'est là ce qui fait que la mer ne disparaît jamais non plus que les fleuves, si ce n'est dans certains lieux particuliers ; et ce déplacement doit nécessairement arriver pour la mer aussi bien que pour la terre ; car les parties de la terre, ni celles de la mer ne restent pas toujours dans le même état. Mais c'est seulement la masse totale de l'une et de l'autre qui demeure ; et c'est là ce qu'il faut également supposer pour la terre.

§ 34. Ainsi donc, telle partie de la mer s'élève, telle autre au contraire redescend avec la pluie ; et les substances qui surnagent à la surface et celles qui s'enfoncent de nouveau, changent sans cesse réciproquement de place.

§ 35. Ce qui prouve bien que la salure de la mer tient à la mixtion de quelque substance, c'est tout ce que nous venons de dire d'abord, et ensuite l'expérience suivante. Si l'on place dans la mer un vase de cire modelé à cet usage, en en bouchant l'ouverture avec des matières que la mer ne puisse pénétrer, ce qui passe au travers des cloisons de la cire est de l'eau potable.

§ 36. La partie terreuse est repoussée comme par un crible, ainsi que ce qui par son mélange doit produire la salure. C'est cette partie aussi qui fait le poids et l'épaisseur de l'eau de mer, laquelle est plus lourde que l'eau bonne à boire.

§ 37. Son épaisseur est assez considérable pour que des navires qui, avec le même poids de chargement, sont presque submergés dans les fleuves, n'ont, une fois sur mer, que le chargement convenable pour bien naviguer. Aussi l'ignorance de ce fait a-t-elle souvent causé bien des dommages, parce que des navires étaient trop pleins en arrivant dans les fleuves.

§ 38. Ce qui prouve bien que l'épaississement de la mer tient au mélange de quelque substance particulière, c'est l'expérience qui suit. Si l'on rend de l'eau saumâtre en y mêlant beaucoup de sel, on voit que les œufs peuvent y surnager quoiqu'ils soient pleins ; car l'eau alors devient une espèce de boue. La mer a, dans sa masse, quelque chose d’également corporel ; et c'est là aussi ce qu'on fait dans les saumures.

§ 39. S'il est vrai, comme quelques-uns le racontent, qu'il y a dans la Palestine un lac de telle nature que si l'on y jette un animal ou un homme garrotté, il y surnage et ne s'enfonce pas sous l'eau, ce serait un témoignage de plus de ce que nous disons ici ; car on assure que l'eau de ce lac est tellement amère et tellement salée qu'aucun poisson n'y peut vivre, et qu'il suffit d'y agiter les vêtements en les y trempant pour les nettoyer.

§ 40. Tous ces faits ne font que confirmer ce que nous avons avancé en disant que c'est un corps spécial qui produit la salure, et que le principe qui compose ce corps est terreux.

§ 41. Ainsi, dans la Chaonie, il y a une source d'eau assez fortement salée qui s'écoule dans un fleuve voisin, dont l'eau est douce, mais qui n'a pas de poissons. Les habitants du lieu, comme leurs descendants le rapportent, préférèrent que la source leur produisit du sel plutôt que des poissons, quand Hercule, revenant de conduire les bœufs d'Érysthée, leur permit de choisir l'un ou l'autre. En effet, il suffit de faire chauffer cette eau et de la laisser reposer pour qu'après qu'elle est refroidie, et que la partie liquide s'est évaporée avec la chaleur, il se forme du sel, qui n'est point. compact, mais qui est mou et léger comme de la neige.

§ 42. Ces sels sont plus faibles que les autres ; car il en faut une plus grande quantité pour saler, et ils n'ont pas une couleur aussi blanche.

§ 43. Il se présente un autre fait de ce genre dans l'Ombrie. [359b] En effet, il s'y trouve un lieu où poussent une sorte de roseau et de jonc, que l'on brûle et dont on jette la cendre dans l'eau qu'on fait bouillir ; lorsqu'elle est bien réduite par le feu, elle donne une quantité de sel assez notable.

§ 44. Tous les cours d'eau de fleuves ou de sources qui sont salés, ont dû, pour la plupart, être chauds autrefois, selon toute probabilité ; puis ensuite le principe du feu s'est éteint ; mais la terre au travers de laquelle ils filtrent est comme de la poussière et de la cendre.

§ 45. Il y a dans bien des endroits des sources et des cours d'eau qui ont toute espèce de goûts ; et il faut pour toutes en rapporter la cause à la force du feu qui y est ou qui y a été. Car la terre, selon qu'elle est plus ou moins brûlée, prend toutes les couleurs et toute sorte de goûts.

§ 46. La terre en effet s'imprègne des qualités de l'alun, de la chaux et de bien des corps semblables ; ces qualités diverses changent la nature des eaux douces qui les traversent en filtrant, et les rendent acides comme dans la Sicanie de Sicile. Il se forme en effet dans ce lieu une saumure dont on se sert en guise de vinaigre pour certains mets.

§ 47. Il y a encore une source d'eau acide près de Lyncus ; et en Scythie on a trouvé une source saumâtre ; l'eau qui s'en écoule donne de l'amertume à tout le fleuve dans lequel elle se jette. Ces causes de la différence des eaux sont parfaitement évidentes. Mais nous avons traité dans un autre ouvrage spécial des différents goûts qui se forment suivant les différents mélanges.

§ 48. Voilà donc à peu près tout ce que nous avions à dire sur les eaux, et sur la mer, pour faire connaître par quelles causes elles se maintiennent telles qu'elles sont, ou viennent à changer. Nous avons expliqué aussi quelle en est la nature, et nous avons dit quels sont les phénomènes naturels qu'elles produisent ou qu'elles souffrent.

 

 

Chapitre 4 — Théorie générale des vents

Des deux exhalaisons, l'humide et la sèche, c'est la sèche qui forme les vents. — Rapports des vents, de la pluie et de la sécheresse ; variations du temps. — Division des vents, en vents du nord et vents du midi ; leur marche.

 

§ 1. Parlons des vents en partant de ce principe que nous avons antérieurement énoncé, à savoir qu'il y a, ainsi que nous le disions, deux espèces d'exhalaisons : l'une humide, et l'autre sèche. La première est appelée vapeur ; l'autre dans sa totalité n'a pas reçu de nom. Mais en considérant les phénomènes particuliers, il sera nécessaire de l'appeler d'une manière générale une sorte de fumée.

§ 2. L'humide n'existe point sans le sec, ni le sec sans l'humide. Tous ces termes s'adressent d'ailleurs à l'état le plus élevé du phénomène.

§ 3. Le soleil marche circulairement, et quand il s'approche de la terre, il attire par sa chaleur l'humidité ; mais quand il s'éloigne, la vapeur qui a été enlevée se condense derechef en eau par le refroidissement. Aussi y a-t-il plus de pluie en hiver qu'en été, plus dans la nuit que dans le jour. Mais on ne s'en aperçoit pas, parce qu'on remarque moins les pluies nocturnes que les pluies qui ont lieu dans le jour. L'eau qui tombe se répartit et filtre tout entière dans la terre.

§ 4. Or il y a dans la terre beaucoup de feu et une grande chaleur ; et le soleil attire, non seulement l'humide qui est à la surface, mais aussi il dessèche par sa chaleur la terre elle même.

§ 5. Or l'exhalaison étant double, ainsi que je viens de le dire, l'une de vapeur, l'autre de fumée, il faut nécessairement que les deux se produisent. De ces deux exhalaisons, l'une qui a plus d'humide est l'origine de l'eau qui tombe en pluie, comme on l'a vu plus haut ; l'autre qui est sèche est le principe et l'élément naturel de tous les vents.

§ 6. On peut voir par l'observation même des faits qu'il faut nécessairement que les choses se passent ainsi. D'abord il faut de toute nécessité que l'exhalaison diffère ; et de plus, le soleil et la chaleur qui est dans la terre peuvent non seulement produire tous ces phénomènes, mais doivent nécessairement les produire.

§ 7. Puisque l'espèce de l'une et de l'autre exhalaison est distincte, il faut qu'elles diffèrent ; et la nature du vent et celle de l'eau de pluie ne sont pas identiques, comme quelques-uns l'affirment, en soutenant que c'est le même air qui, en mouvement, est le vent, et qui, en se condensant de nouveau, fait la pluie.

§ 8. Ainsi l'air, comme nous l'avons dit dans nos recherches antérieures à celle-ci, se forme de ces divers éléments. La vapeur est humide et froide. D'abord il est facile de comprendre qu'elle soit humide, puisque venant de l'eau, elle est froide par sa propre nature, comme l'est aussi l'eau non échauffée. Quant à la fumée, elle est chaude et sèche. Ainsi donc l'air est composé de deux parties qui, en quelque sorte, se rejoignent ; et il est à la fois humide et chaud.

§ 9. Mais il est absurde de supposer que cet air répandu autour de chacun de nous est du vent quand il est agité, et qu'il y a du vent selon le côté d'où il se trouve mis en mouvement, au lieu de croire qu'il en est ici comme pour les fleuves. Ainsi de même que nous n'admettons pas qu'il y ait fleuve par cela seul qu'il y a de l'eau qui coule, même en grande quantité, mais qu'il faut en outre que cette eau qui coule vienne d'une source, de même aussi pour les vents, puisqu'une grande quantité d'air qui n'a ni principe ni source pourrait recevoir un mouvement par une puissante impulsion.

§ 10. Le faits témoignent de la vérité de cette théorie. Comme il y a perpétuellement une exhalaison plus ou moins forte, plus ou moins grande, [360b] il y a perpétuellement aussi dans chaque saison des nuages et des vents, selon des changements naturels. Mais comme parfois c'est l'exhalaison vaporeuse qui est plus considérable, parfois la sèche et la fumeuse, il en résulte que les années sont tantôt pluvieuses et humides, et tantôt venteuses et sèches.

§ 11. Il arrive donc quelquefois que les sécheresses et les pluies sont tout ensemble abondantes et répandues dans toute la continuité d'un pays ; parfois elles n'ont lieu que dans des parties seulement ; souvent une contrée reçoit tout alentour les pluies ordinaires de la saison ou même davantage ; et pourtant dans une de ses parties, il y a sécheresse.

§ 12. Souvent au contraire, toute la contrée environnante n'ayant reçu que peu de pluie, ou plutôt même étant à sec, il arrive que telle partie reçoit à elle seule une masse d'eau considérable. En voici la cause : il semble bien en effet qu'un même phénomène devrait affecter d'ordinaire la plus grande partie du pays, puisque les lieux qui se touchent sont dans une même position par rapport au soleil ; mais c'est qu'ils ont quelque différence spéciale.

§ 13. Parfois cependant c'est dans cette partie même que l'exhalaison sèche a été la plus considérable, tandis que l'exhalaison vaporeuse l'était davantage dans une autre ; ou bien, à l'inverse.

§ 14. Ce qui peut encore produire ce phénomène, c'est que l'une et l'autre exhalaison tombent, en se déplaçant, sur l'exhalaison de la région qui est contiguë ; et par exemple l'exhalaison sèche s'écoule dans la région qui lui est propre, tandis que l'humidité s'écoule vers la région voisine ; ou bien même elle est poussée par les vents dans quelque place éloignée. Parfois l'une des exhalaisons demeure en place, et l'exhalaison contraire en fait autant.

§ 15. Cela se répète plusieurs fois ; et de même que pour le corps, la cavité supérieure étant sèche, celle d'en bas est dans un état contraire, ou celle-ci étant sèche, celle d'en haut est humide et froide, de même les exhalaisons se permutent et changent de place.

§ 16. On peut remarquer encore qu'après les pluies, le vent souille le plus souvent dans les lieux où tombe la pluie, et que les vents cessent dès que la pluie vient à tomber.

§ 17. Ces phénomènes se produisent nécessairement d'après les principes qui viennent d'être indiqués. Ainsi, quand il a plu, la terre, séchée par la chaleur qui est en elle et par la chaleur qui vient d'en haut, transpire des vapeurs, c'est là le corps du vent ; et quand cette sécrétion a lieu, les vents soufflent. Puis quand ils cessent. parce que la chaleur, qui se sécrète toujours, est portée dans la région supérieure, la vapeur refroidie se condense et devient de l'eau.

§ 18. [361a] Lorsque les nuages sont rassemblés dans un même lieu, et que le froid environnant les pénètre, l'eau se forme et refroidit l'exhalaison sèche. Ainsi les pluies en tombant abattent les vents ; et quand les vents s'apaisent, les pluies se produisent par des causes semblables.

§ 19. C'est encore cette même cause qui fait que les vents viennent le plus souvent du plein nord et du midi, parce qu'en effet la plupart des vents viennent de l'un ou l'autre point.

§ 20. C'est que ce sont là les seuls lieux que le soleil ne parcourt pas ; mais il s'en approche ou il s'en éloigne, toujours porté vers le couchant ou vers l'orient. Aussi les nuages se forment sur les côtés ; et quand le soleil s'approche il y a évaporation de l'humide ; et quand il s'éloigne vers le lieu contraire, il y a des pluies et des frimas.

§ 21. C'est par le mouvement qui porte le soleil vers les Tropiques, et qui l'en écarte, que se forment l'été et l'hiver ; et que l'eau est enlevée en haut et revient ensuite.

§ 22. Comme il tombe la plus grande quantité de pluie dans les lieux vers lesquels marche le soleil et desquels il s'éloigne, c'est-à-dire le nord et le sud, il faut nécessairement que là où la terre reçoit le plus d'eau, là aussi l'exhalaison soit la plus considérable, à peu près comme il sort plus de fumée des bois verts. Or, comme cette exhalaison même est le vent, il est tout naturel que ce soit aussi de là que soufflent les vents les plus fréquents et les plus forts.

§ 23. On appelle ceux qui viennent du nord des aquilons, et ceux qui viennent du midi, des austers. Leur direction est oblique ; car ils soufflent autour de la terre, tandis que l'exhalaison se produit en ligne droite, parce que tout l'air circulaire suit en masse cette direction.

§ 24. C'est là ce qui fait qu'on peut être en doute sur l'origine des vents et se demander si c'est d'en haut ou d'en bas qu'ils viennent ; car le mouvement vient d'en haut, et il a lieu avant qu'ils ne soufflent ; l'air alors s'éclaircit, s'il y a des nuages ou du brouillard. Cela prouve en effet que le principe du vent est mis en mouvement avant même que le vent proprement dit ne soit parfaitement sensible, comme si les vents tiraient leur origine d'en haut.

§ 25. Mais comme le vent n'est qu'une certaine quantité de l'exhalaison sortie de la terre sèche, et qui se meut autour de la terre, il est évident que le principe du mouvement vient d'en haut, et que celui de la matière du vent et de sa génération vient d'en bas ; car là où s'écoulera ce qui s'élève, de là viendra la cause, puisque c'est la révolution des matières plus éloignées qui domine la terre. Mais en même temps le mouvement d'ascension d'en bas se fait en ligne droite ; et toute chose a d'autant plus de force qu'elle est plus proche ; mais évidemment le principe de la génération des vents [361b] vient de la terre.

§ 26. On peut du reste se convaincre par l'observation des faits que les vents se forment de plusieurs exhalaisons réunies peu à peu, de même que les sources des fleuves se forment par les suintements de la terre ; car à leur point de départ les vents sont toujours les plus faibles ; mais à mesure qu'ils avancent en prolongeant leur course, ils soufflent avec plus d'éclat et de force.

§ 27. De plus les régions septentrionales sont en hiver calmes et sans aucun vent sur les lieux mêmes ; mais le vent qui en souffle d'abord faiblement et sans qu'on le sente, à mesure qu'il s'avance en dehors de ces lieux devient un vent de plus en plus éclatant et sensible.

§ 28. Nous avons donc expliqué quelle est la nature du vent, et comment il se forme ; nous avons parlé des sécheresses et des inondations de pluies. Nous avons dit encore pourquoi les vents s'apaisent et se forment après les pluies, et pourquoi la plupart des vents sont ou du nord ou du midi ; enfin nous avons traité de leur marche.

 

 

Chapitre 5 — 1nfluence du soleil et des astres sur les vents

Régime des vents étésiens du nord et du midi. -- Rapports des vents à la configuration de la terre ; détails géographiques ; voyages et descriptions ; Pôles arctiques et antarctiques ; étendue des vents du nord et du midi ; les moussons.

 

§ 1. Le soleil apaise tout à la fois les vents et les fait lever. Ainsi il dissipe les exhalaisons qui sont faibles et peu nombreuses, et il dissout par la chaleur plus forte qu'il possède, la chaleur moindre qui est dans l'exhalaison. De plus, en desséchant la terre, il prévient la sécrétion avant qu'elle ne s'accumule, de même que, si dans un feu violent on jette une petite quantité de combustible, il peut souvent y être consumé avant de faire la moindre fumée.

§ 2. C'est donc par ces causes que le soleil abat les vents, et qu'il les empêche de se former, les abattant parce qu'il consume l'exhalaison, et les empêchant de se former par la rapidité de la dessiccation. C'est là ce qui fait qu'il y a absence de vent d'ordinaire au lever d'Orion, et jusqu'à l'époque des vents étésiens et des précessions.

§ 3. En général, les calmes tiennent à deux causes : ou bien c'est que l'exhalaison est éteinte par le froid, comme lorsqu'il y a une forte gelée, ou bien c'est qu'elle est dissipée par la chaleur. La plupart des calmes ont lieu dans les saisons intermédiaires, soit que l'exhalaison ne soit pas encore formée, soit que l'exhalaison qui s'est faite soit déjà dissipée, et qu'une autre ne soit pas encore venue prendre sa place.

§ 4. Mais Orion, quand il se couche, comme lorsqu'il se lève, semble être incertain et défavorable, parce que sa disparition ou son apparition tombe à l'époque du changement de saison, soit en été, soit en hiver ; et la grandeur de l'astre fait que cette indécision dure plusieurs jours. Mais les changements en toutes choses sont accompagnés de désordres, à cause de leur indétermination.

§ 5. Les vents étésiens soufflent après les solstices et le lever du Chien ; et ils ne soufflent point autant, ni lorsque le soleil [362a] est le plus rapproché ni lorsqu'il est le plus éloigné de nous. Ils soufflent le jour et s'apaisent la nuit ; et la cause en est que le soleil, lorsqu'il est proche, sèche rapidement l'exhalaison avant même qu'elle ne se forme.

§ 6. Mais pour peu qu'il s'éloigne, la chaleur et l'exhalaison deviennent alors modérées, de sorte que les matières coagulées se liquéfient, et que la terre desséchée, et par sa chaleur propre et par celle du soleil, fume et s'évapore ; à la nuit ils tombent, parce que les coagulations cessent de fondre à cause du froid des nuits. Or, un corps coagulé et tout corps qui n'a pas quelque chose de sec, ne s'évapore pas ; mais lorsqu'un corps sec a de l'humidité, il s'échauffe et se vaporise.

§ 7. Quelques-uns se sont demandé pourquoi les vents du nord sont continus, ceux du moins que nous appelons étésiens, après le solstice d'été, et pourquoi les vents du midi ne le sont pas de même, après le solstice d'hiver. Il n'y a rien là qui ne soit parfaitement explicable. Les vents qu'on appelle les vents blancs du midi (sud-sud-ouest) viennent bien dans la saison opposée. Mais ils ne sont pas aussi continus ; et dès lors comme on les sent à peine, c'est ce qui peut donner lieu au doute.

§ 8. La cause en est que le vent du nord souffle des contrées placées sous la grande Ourse, lesquelles sont pleines d'eau et d'une masse de neige ; et quand ces masses sont fondues par le soleil, les vents étésiens soufflent plus violemment après les solstices d'été qu'à l'époque même du solstice. C'est aussi de cette même façon que se manifestent les fortes chaleurs, qui ont lieu non pas lorsque le soleil est le plus rapproché du nord, mais lorsqu'il y a plus de temps qu'il échauffe et qu'il en est encore assez proche.

§ 9. C'est encore par la même cause que les vents Ornithies soufflent après le solstice d'hiver ; car ces espèces de vents ne sont que des étésiens affaiblis ; or ils soufflent plus tard et moins fort que les vents étésiens ordinaires. Ce n'est que le soixante-dixième jour qu'ils commencent à souffler, parce que le soleil qui est alors éloigné a moins de force. S'ils ne soufflent pas non plus d'une manière continue, c'est que les matières qui sont à la surface et qui sont faibles, sont plus dissoutes, et que les matières qui sont alors coagulées ont besoin de plus de chaleur pour se fondre. Aussi ne soufflent-ils que par intervalles, jusqu'à ce que de nouveau les vents étésiens ordinaires soufflent au solstice d'été ; car c'est surtout à partir de cette époque que le vent souffle sans aucune interruption.

§ 10. Le vent du midi souffle du solstice d'été ; mais il ne vient pas de l'autre pôle ; car on peut faire deux sections de la terre habitable, l'une tournée vers le pôle supérieur qui est le nôtre, la seconde vers l'autre pôle et vers le midi, et qui a la forme d'un tambour. [362b] Les lignes menées du centre de la terre lui donnent cette figure en la coupant, et forment deux cônes, dont l'un a pour base le tropique, et dont l'autre a pour base la ligne qui est constamment visible, leur sommet étant au centre de la terre.

§ 11. Tout de même vers le pôle inférieur, deux autres cônes forment les sections de la terre. Ce sont les seules parties qui puissent être habitées, et elles ne sont pas au-delà des tropiques ; car l'ombre ne serait plus tournée vers le nord ; et maintenant ces lieux deviennent inhabitables, avant même que l'ombre ne manque ou ne tourne au midi. Du reste, c'est le froid qui rend inhabitables les régions placées sous la grande Ourse.

§ 12. La Couronne va aussi jusque dans ce lieu ; car elle semble être au-dessus de nos tètes, quand elle est dans le cercle méridien.

§ 13. C'est pourquoi les dessins qu'on fait aujourd'hui des grandes régions de la terre sont vraiment ridicules. On représente la partie de la terre habitée comme ronde ; et cela est impossible, et d'après les faits observés et d'après le simple raisonnement. La raison démontre que la partie habitable est limitée en latitude, et cette partie peut être regardée comme circulaire par la température mélangée qui y règne. En effet la chaleur et le froid ne sont pas excessifs en longitude ; mais ils le sont en latitude, de sorte qu'on peut la parcourir tout entière en ce premier sens, si l'immensité de la mer n'en empêche pas quelque part. C'est ce que prouvent les faits observés dans les voyages par mer et par terre.

§ 14. La longitude en effet l'emporte de beaucoup en longueur sur la latitude ; et la ligne qui s'étend des colonnes d'Hercule jusqu'à l'Inde, est en longueur dans la proportion de plus de cinq à trois relativement à la ligne qui va de l'Éthiopie au Palus Méotide et aux dernières contrées de la Scythie, si l'on calcule les navigations et les voyages terrestres, avec la sorte d'exactitude que comportent les faits de ce genre.

§ 15. Cependant nous savons qu'en latitude nous connaissons la terre habitable jusqu'aux parties qui ne le sont plus. D'une part, elle ne peut être habitée à cause du froid ; et d'autre part, à cause de la chaleur. Mais les parties qui sont en dehors de l'Inde et des Colonnes d'Hercule ne semblent pas, à cause de la mer, pouvoir se rejoindre de telle sorte que toute la terre habitable soit absolument continue.

§ 16. Il n'en est pas moins nécessaire qu'il y ait un certain lieu qui soit, par rapport à l'autre pôle, comme le lieu que nous habitons est par rapport au pôle qui est au dessus de nous ; et il est évident que la situation des vents, ainsi que tout le reste, y sera déterminée d'une manière analogue. Ainsi, de même qu'il y a ici un vent du nord, de même il doit y avoir pour ces lieux aussi un certain vent qui vient de l'Ourse, qui y est aussi placée ; mais ce vent ne peut venir jusqu'ici, puisque notre vent du nord ne parcourt même pas toute la partie de la terre [363a] habitable où nous sommes.

§ 17. Le vent du nord en effet est comme une émanation locale [jusqu'à ce que l'aquilon souffle sur la partie de la terre que nous habitons ]. Mais comme cette partie de la terre habitable est située vers le nord, ce sont presque toujours les vents du nord qui y soufflent.

§ 18. Et pourtant, même dans cette région, le vent du nord faiblit et ne peut pas aller bien loin, puisque dans la mer méridionale, qui est en dehors de la Libye, soufflent toujours, en se succédant sans cesse les uns aux autres, les vents d'est et les vents d'ouest, comme soufflent pour nous les vents du nord et les vents du sud.

§ 19. Il est donc évident que notre vent du midi n'est pas le vent qui souffle de l'autre pôle ; et si le vent du sud n'est pas ce vent-là, ce n'est pas non plus celui qui souffle du solstice d'hiver ; car il faudrait qu'il y en eût un autre qui soufflât du solstice d'été, ce qui rétablirait alors l’équilibre ; mais il n'en est point ainsi. Il n'y a en effet qu'un seul vent évidemment qui souffle de ces lieux, de sorte qu'il faut nécessairement que le vent du midi soit le vent qui souffle de la région brûlante .

§ 20. Ce lieu à cause de la proximité du soleil n'a pas d'eaux et d'éléments qui, par leur condensation, paraissent produire les vents étésiens. Mais comme ce lieu est beaucoup plus vaste et plus étendu, le vent du midi qui en vient est beaucoup plus fort, beaucoup plus fréquent, en même temps que plus desséchant que le vent du nord ; et il s'étend plus ici que ce dernier ne s'étend là-bas.

§ 21. Nous avons dit quelle est la cause de ces vents, et quels sont les rapports des uns aux autres.

 

 

Chapitre 6 — Position générale des vents

Leur nombre, leurs dénominations. Réduction de tous les vents à deux espèces principales. — Influence des vents sur les variations du temps ; leurs actions diverses.

 

 

§ 1. Il nous faut expliquer maintenant quelle est la position des vents divers, quels sont les vents qui sont contraires entre eux, quels sont ceux qui peuvent souffler à la fois, et ceux qui ne le peuvent pas, quelle est la nature des vents et quel en est le nombre ; et nous traiterons en outre de tous les détails qui n'ont pu être exposés dans les Questions particulières.

§ 2. Pour bien comprendre ce que nous dirons de leur position, il faut nous suivre sur le dessin ci-joint. Afin de rendre ceci plus clair, nous avons tracé le cercle de l'horizon ; et voilà pourquoi nous le faisons rond. Mais il faut se figurer en outre qu'il ne s'agit ici que d'une seule de ses sections, celle qui est habitée par nous ; car on pourra la diviser de la même façon.

§ 3. Rappelons-nous d'abord que les choses contraires par le lieu sont celles qui, par le lieu qu'elles occupent, sont les plus éloignées l'une de l'autre, de même que les choses contraires en espèce sont les plus éloignées en espèce aussi. Or les choses les plus éloignées suivant le lieu sont celles qui sont entre elles opposées diamétralement.

§ 4. Soit donc A pour l'occident équinoxial ; [363b] et le lieu contraire, B, l'orient équinoxial. Sur un autre diamètre coupant celui-ci à angle droit, soit G le nord ; et le point contraire en sens contraire, H, le midi. F sera l'orient d'été, comme E sera l'occident d'été, D l'orient d'hiver, et C l'occident d'hiver. De F, menez un diamètre en C, et de D en E.

§ 5. Puisque les points les plus éloignés suivant le lieu sont ce qu'on appelle les contraires suivant le lieu, et que les points les plus éloignés le sont suivant le diamètre, il en résulte nécessairement que les vents sont contraires les uns aux autres, quand c'est suivant le diamètre qu'ils sont opposés entre eux.

§ 6. Voici les noms que l'on donne aux vents selon la position des lieux : vent d'ouest, zéphyre, celui qui vient de A ; c'est l'occident équinoxial. Le concontraire de celui-là, l'Aphéliote, souffle de B ; car B est l'orient équinoxial. Le Borée et le vent de l'Ourse soufflent de G ; car c'est là qu'est la grande Ourse. Le vent contraire à celui-là, le vent du midi, souffle de H. C'est du midi qu'il souffle, et H est contraire à G ; car il lui est diamétralement opposé.

§ 7. De F, c'est le Coecias qui souffle, (le vent du nord-est) ; car c'est l'orient d'été. Le contraire du Caecias n'est pas celui qui souffle de E, mais celui qui souffle de C, le Lips, (le vent du sud-ouest) ; car il souffle de l'occident d'hiver, et il lui est contraire, puisqu'il lui est diamétralement opposé. De D vient l'Eurus (vent du sud-est) ; car il souffle de l'orient d'hiver, et il se rapproche du vent du sud ; et c'est là ce qui fait qu'on dit que les vents du sud-sud-est soufflent souvent. Le contraire de celui-là n'est pas le vent qui souffle de C, le Lips (vent du sud-ouest), mais celui qui vient de E, et que l'on appelle tantôt Argeste, tantôt Olympias, tantôt Sciron ; car ce veut souffle de l'occident d'été, et c'est le seul qui soit diamétralement opposé au vent de sud-est.

§ 8. Tels sont donc les vents qui sont opposés les uns aux autres diamétralement, et qui ont des contraires. Il y en a encore d'autres où les directions ne sont pas contraires aussi précisément. Ainsi de I, souffle le vent qu'on appelle Thrascias, et qui tient le milieu entre l'Argeste et le vent du nord. De K souffle celui qu'on appelle le Mésés ou Moyen, et qui l'est en effet entre le Ceecias (le nord-est) et le nord. Le diamètre IK est à peu près suivant le cercle qui est toujours visible ; mais il n'y est pas tout à fait exactement.

§ 9. Or il n'y a pas de contraires pour ces vents, ni pour lé Thrascias ni pour le Moyen ; car il faudrait pour le Moyen qu'il en soufflât un de M, qui est le point [364a] diamétralement opposé ; ni pour I, le Thrascias ; car il faudrait qu'il en soufflât un du point N, qui lui est opposé diamétralement. Toutefois, s'il n'en souffle pas un de ce point précisément, il y en a un qui souffle d'un point très voisin et que les habitants de ces contrées nomment le Phénicias.

§ 10. Tels sont donc les principaux vents qui ont été déterminés, et telle est leur disposition générale. S'il y a plus de vents venant des lieux du nord qu'il n'y en a venant des lieux du midi, c'est que la terre habitée est située sous ces premières régions, et qu'aussi il y a beaucoup plus d'eau et de neige repoussées dans ces régions, parce qu'elles sont sous le soleil et sous son cours. L'eau et la neige venant à fondre et à s'infiltrer dans la terre, et étant échauffées par le soleil et par la terre, il faut nécessairement par cette cause que l'évaporation soit plus considérable, et se produise sur une beaucoup plus vaste étendue.

§ 11. De tous les vents qu'on vient de nommer, le plus distinct est le Borée, qu'on appelle aussi le vent de l'Ourse. Le Thrascias participe de l'Argeste et du Moyen ; le Coecias, de l'Aphéliote et du Borée. On appelle vent du midi à la fois celui qui vient directement du midi, et celui du sud-ouest, le Lips. On appelle Aphéliote à la fois et celui qui vient de l'orient équinoxial, et l'Eurus ou vent de sud-est. Le nom de Phénicias est commun à plusieurs vents ; et l'on appelle vent d'ouest à la fois et celui qui vient réellement de l'ouest, et celui qu'on nomme Argeste.

§ 12. D'une manière générale, on peut diviser les vents en vents du nord et vents du midi. On met les vents d'ouest avec ceux du nord ; car ils sont plus froids, parce qu'ils soufflent de l'occident ; et l'on met avec le vent du midi tous ceux qui viennent de l'est, parce qu'ils sont plus chauds, attendu qu'ils soufflent de l'orient.

§ 13. C'est donc en déterminant les vents par le froid et la chaleur et par la douceur de température, qu'on les a dénommés, comme on vient de le voir. Ceux qui soufflent de l'est sont plus chauds que ceux qui soufflent de l'ouest, parce que ceux qui viennent de l'est sont plus longtemps sous le soleil. Quant à ceux qui viennent de l'ouest, le soleil cesse plus vite ; et il ne se rapproche que plus tard du lieu d'où ils soufflent.

§ 14. Les vents étant donc ainsi rangés, il est évident que les vents contraires ne peuvent pas souffler en même temps ; en effet, puisqu'ils sont diamétralement opposés, il faudrait que l'un des deux cessât forcément de souffler. Mais ceux qui ne sont pas disposés de cette façon, les uns par rapport aux autres, peuvent parfaitement souffler à la fois. Ainsi F et D. C'est là ce qui fait que parfois deux vents favorables soufflent ensemble pour pousser un navire vers le même lieu, et ils ne viennent pas du même point de l'horizon et ne se confondent pas en un seul vent.

§ 15. Ce sont, pour les saisons contraires, les vents contraires qui soufflent le plus. Ainsi à [364b] l'équinoxe de printemps, c'est le Coecias, et en général tous les vents posés au-delà du tropique d'été ; et à l'équinoxe d'automne, ce sont les vents du sud-ouest ; au solstice d'été, le vent d'ouest ; et celui de sud-est, au solstice d'hiver.

§ 16. Ce sont le plus généralement les vents du nord, les Thracias et les Argestes, qui surviennent après les autres vents et les font cesser ; car s'ils sont si fréquents et s'ils soufflent si violemment, c'est que leur point de départ est très proche. Aussi sont-ils les plus sereins de tous les vents. Soufflant de près, ils ont d'autant plus de force et ils suppriment les autres vents ; et dispersant les nuages condensés, ils amènent le beau temps, à moins qu'en même temps ils ne soient très froids.

§ 17. Alors en effet ils ne sont pas sereins ; car s'ils sont plus froids que forts, ils déterminent la condensation avant d'avoir chassé les nuages. Le Caecias n'est pas serein, parce qu'il les ramène sur lui-même, d'où vient le proverbe populaire : « Il tire tout à lui, comme le Coecias attire le nuage » .

§ 18. Lorsque les vents viennent à cesser, les changements dans ceux qui les suivent ont lieu suivant le déplacement du soleil, parce que c'est ce qui touche le principe qui reçoit le mouvement le plus fort ; et le principe des vents est mis en mouvement juste comme le soleil lui-même.

§ 19. Les vents contraires, produisent, ou. le même effet que leurs opposés, ou un effet contraire. Ainsi le Lips, le vent du sud-ouest, et le Coecias, que l'on appelle aussi Hellespontin, sont humides, ainsi que le vent d'est, l'Eurus, qu'on appelle aussi Aphéliote. L'Argeste et le vent d'est sont secs ; et ce dernier est sec au début, et aqueux à la fin. Le Moyen, et surtout le vent du nord, sont neigeux ; car ils sont les plus froids de tous. Le vent du nord amène de la grêle, ainsi que le Thrascias et l'Argeste. Le vent du midi, le vent d'ouest et le vent d'est sont chauds.

§ 20. Le Caecias charge le ciel de nuages épais. Avec le Lips, vent du sud-ouest, les nuages sont moins condensés ; et pour le Caecias, c'est parce qu'il les fait revenir sur lui-même et qu'il participe du vent du nord et du vent d'est, de telle sorte que, par son froid, condensant l'air qui s'évapore, il le forme en nuages ; et comme par sa place il se rapproche des vents d'est, il amène beaucoup de matières et de vapeurs qu'il chasse devant lui. Le vent du nord, le Thrascias et l'Argeste sont sereins ; et nous en avons dit antérieurement la cause.

§ 21. Ce sont ces derniers et le Moyen qui amènent le plus souvent les éclairs. Ils sont froids, parce qu'ils soufflent de près ; et c'est par le froid que se forme l'éclair ; car il est expulsé des nuages, quand ils se réunissent. C'est là ce qui fait aussi que quelques-uns de ces vents amènent la grêle, parce qu'ils produisent une rapide congélation.

§ 22. Ils deviennent tempétueux surtout à l'automne, puis au printemps ; et ce sont particulièrement les vents du nord, le Thrascias et l'Argeste. Ce qui rend les vents tempétueux, c'est surtout quand des vents surviennent au milieu d'autres vents qui soufrent ; et ce sont spécialement les vents que je viens de désigner qui surviennent ainsi. Nous en avons encore dit antérieurement la cause.

§ 23. Les vents étésiens oscillent, pour ceux qui habitent vers l'occident, de vents du nord en vents Thrascias, Argestes, et Zéphyres ; car le Zéphyre (vent d'ouest) tient aussi du nord ; et les vents étésiens commencent par le nord et finissent dans les vents éloignés de ce point. Pour ceux qui habitent l'est, les vents étésiens oscillent et s'étendent jusqu'à l'Aphéliote.

§ 24. Voilà tout ce que nous avions à dire sur les vents, sur leur production à partir de leur origine, sur leur nature, sur leurs caractères généraux et sur le caractère particulier de chacun d’entre eux.

Chapitre 7 — Des tremblements de terre.

Théories erronées d'Anaxagore, de Démocrite et d'Anaximène ; quelques objections.

 

§ 1. Après ce qui précède, il faut traiter du tremblement de terre et du mouvement de la terre ; car la cause de ce phénomène est d'une espèce fort voisine de celles qu'on vient d'expliquer. Jusqu'à présent, il y en a trois explications, qui ont été données par trois auteurs différents. Anaxagore de Clazomènes, et avant lui Anaximène de Milet, en avaient proposé chacun une ; et après eux, Démocrite d'Abdère a proposé la sienne.

§ 2. Anaxagore dit donc que l'éther, qui par sa nature se porte en haut, venant à tomber en bas dans les profondeurs de la terre, la remue jusque dans ses entrailles. Les parties supérieures, suivant lui, sont imprégnées par les pluies qui les enduisent ; et tout en admettant que par sa nature la terre est partout également spongieuse, il croit que la sphère a dans sa totalité un haut et un bas, le haut étant la partie que nous habitons, et le bas étant l'autre partie.

§ 3. Contre cette explication, il n'y a rien à dire, précisément parce qu'elle est par trop naïve. Comprendre le haut et le bas de telle façon que tous les corps qui ont du poids ne seraient pas de tous côtés portés vers la terre, et les corps légers et le feu portés vers le haut, c'est par trop simple ; c'est aller contre le témoignage de nos yeux, qui nous font voir que le cercle qui borne la terre habitable, aussi loin que nous la connaissons, varie uns cesse à mesure que nous changeons nous-mêmes de place, la terre étant convexe et sphérique.

§ 4. Dire qu'à cause de sa masse elle demeure dans l'air, et soutenir que le tremblement de terre vient de ce qu'elle est frappée de bas en haut dans sa totalité, ce n'est pas moins étrange. De plus dans cette théorie, Anaxagore ne rend compte d'aucune des circonstances qui accompagnent les tremblements de terre ; car tous les pays, toutes les saisons ne participent pas à cette commotion au hasard et indistinctement.

§ 5. [365b] Quant à Démocrite, il soutient que la terre est pleine d'eau, et que quand elle en reçoit encore une quantité nouvelle par la pluie, elle est ébranlée par toute cette masse liquide. En effet devenant trop considérable pour que les entrailles de la terre la puissent contenir, elle produit, en sortant violemment, le tremblement de terre ; puis, la terre étant desséchée et attirant dans les lieux vides l'eau qui vient des lieux trop pleins, l'eau qui change de place cause en tombant cette grande commotion.

§ 6. Pour Anaximène, il soutient que la terre d'abord imbibée, et se desséchant ensuite, se brise, et que le tremblement est causé par ces montagnes brisées qui tombent ainsi sur la terre par fragments. Selon. lui, voilà pourquoi les tremblements de terre ont lieu dans les sécheresses et aussi durant les pluies excessives ; dans les sécheresses, la terre se fend comme on l'a dit ; et elle s'éboule lorsqu'elle est par trop imbibée d'eau.

§ 7. Si cela se passait comme le veut Anaximène, il faudrait qu'on observât dans bien des lieux la terre revenir sur elle-même. Et de plus comment alors se fait-il que ce phénomène se reproduise fréquemment dans certains lieux qui, d'ailleurs, n'ont pas le moins du monde cette surélévation dont on parle, comparativement aux autres? Et pourtant, il le faudrait d'après cette théorie.

§ 8. Toute cette explication suppose nécessairement que les tremblements de terre doivent toujours devenir de moins en moins forts et qu'enfin la terre cessera de trembler ; car tout ce qui se tasse en doit arriver là naturellement. Par conséquent, si cela est impossible, il est bien évident aussi qu'il est impossible que ce soit là la vraie cause du phénomène.

 

 

Chapitre 8 — Théorie nouvelle des tremblements de terre

C'est l'air renfermé dans la terre qui les produit. — Circonstances qui accompagnent les tremblements de terre. -- Observations diverses.

 

 

§ 1. Mais puisque évidemment il y a nécessité que l'exhalaison se forme tout à la fois, ainsi que nous l'avons dit antérieurement, et de l'humide et du sec, de même il y a nécessité que, du moment que ces phénomènes se produisent, il y ait des tremblements de terre. Par elle-même, la terre est sèche ; mais par les pluies, elle acquiert beaucoup d'humidité intérieure. Il en résulte qu'échauffée par le soleil et parle feu qu'elle a dans son sein, il se forme tant au dehors qu'au dedans d'elle beaucoup de souffle ou de vent. Tantôt ce souffle s'échappe tout entier au dehors d'une manière continue ; tantôt il s'écoule tout entier en dedans ; et d'autres fois, il se partage.

§ 2. Si donc il est impossible qu'il en soit autrement, il ne resterait plus après cela qu'à rechercher quel est, entre tous les corps, celui qui est le plus capable de donner le mouvement. C'est nécessairement celui qui par sa nature va le plus loin, et qui est le plus violent.

§ 3. Le plus violent est de toute nécessité celui qui dans sa course est animé de plus de vitesse ; car c'est celui dont le choc est le plus fort, à cause de sa rapidité. Or le corps qui naturellement va le plus loin est celui qui peut le plus aisément traverser toutes choses ; et c'est le corps le plus léger qui remplit cette condition. Par conséquent, si la nature [366a] du vent est bien telle en effet, c'est le vent qui est le plus moteur de tous les corps ; car le feu, lorsqu'il est réuni avec le vent, devient de la flamme, et il a un mouvement rapide.

§ 4. Ce n'est donc ni l'eau ni la terre qui est cause du tremblement ; ce serait le vent, lorsque celui qui s'est évaporé au dehors se trouve refluer en dedans. voilà pourquoi la plupart des tremblements de terre, et les plus violents, se produisent quand les vents ne soufflent pas. C'est que l'exhalaison, qui est continue, suit la plupart du temps l'impulsion du principe, de telle sorte qu'elle se précipite tout entière en masse, soit en dedans, soit en dehors.

§ 5. Du reste, il n'y a rien d'étonnant que parfois les tremblements de terre se produisent en même temps que les vents règnent. Nous voyons en effet quelquefois plusieurs vents souffler ensemble, et lorsque l'un d'eux vient à s'élancer dans la terre, le tremblement de terre avoir lieu pendant que le vent souffle. Mais ces tremblements sont beaucoup plus faibles, parce que leur principe et leur cause se trouvent alors divisés.

§ 6. C'est pendant la nuit que se produisent le plus souvent les tremblements de terre, et qu'ils sont les plus forts ; et ceux de jour ont lieu vers le milieu du jour ; car le midi est en général l'heure du jour à laquelle il y a le moins de vent. C'est que le soleil, quand il a le plus de force, refoule et renferme l'exhalaison dans la terre ; or c'est vers midi qu'il a le plus de force ; et les nuits sont plus calmes et ont moins de vent que les jours, à cause de l'absence même du soleil.

§ 7. Il en résulte que le flot revient en dedans comme le reflux de la mer, en sens contraire du flux et du plein qui est à l'extérieur. Le phénomène se produit surtout vers le lever du soleil ; car c'est à ce moment que les vents commencent d'ordinaire à souffler. Si donc leur principe se trouve revenir en dedans comme l'Euripe il fait un tremblement de terre plus violent à cause de la masse.

§ 8. Les tremblements sont le plus violents dans les lieux où le mouvement de la mer est le plus rapide, et où la terre est spongieuse et pleine de cavernes souterraines.

§ 9. C'est pour cela qu'ils se produisent surtout sur les côtes de !'Hellespont, en Achaïe, en Sicile, et dans les lieux analogues qu'offre l'Eubée ; car la mer semble filtrer sous la terre par des conduits ; et c'est aussi cette même cause qui produit les eaux chaudes d'Aedepse.

§ 10. C'est le resserrement des lieux que nous venons de citer qui fait que les tremblements y sont plus fréquents ; car le flot du vent, qui souffle ordinairement de la terre, s'y trouve refoulé par la masse de la mer, qui se porte en ces lieux avec violence.

§ 11. Ce sont les contrées [366b] dont les parties inférieures sont spongieuses qui, recevant beaucoup de vent, sont le plus exposées aux tremblements de terre. C'est aussi la même cause qui fait qu'ils se produisent surtout au printemps et à l'automne, dans les grandes pluies et les grandes sécheresses ; car ces saisons sont celles où il y a le plus de vent.

§ 12. L'été et l'hiver, celui-ci par la gelée, celui-là par la chaleur, produisent les calmes, l'un étant trop froid et l'autre étant trop sec.

§ 13. L'air du reste est très venteux dans les sécheresses ; car la sécheresse se produit précisément quand l'exhalaison sèche est plus considérable que l'humide.

§ 14 . Dans les pluies excessives, l'exhalaison intérieure s'accroît ; et comme cette sécrétion se trouve alors interceptée dans des lieux trop étroits, et qu'elle se trouve violemment resserrée dans un lieu moins large parce que les creux sont pleins d'eau, le flot du vent qui survient commence à acquérir de la force, par la compression même de sa masse dans ce lieu trop peu vaste ; et il produit un violent tremblement de terre.

§ 15. En effet, de même que dans nos corps la force du souffle interceptée à l'intérieur produit des frissons et des étouffements, de même il faut présumer que le vent dans le sein de la terre produit des effets à peu près semblables ; et que des tremblements de terre, les uns sont comme des frissons, les autres sont comme des étouffements. De même encore qu'après l'urination il y a souvent dans tout le corps des espèces de frissons, tremblement qui tient à ce que l'air du dehors rentre tout à coup en masse à l'intérieur, de même un phénomène analogue se produit pour la terre.

§ 16. Afin de se bien rendre compte de toute la force qu'a le souffle, il ne faut pas seulement observer ce qui se passe dans l'air ; car on pourrait croire qu'il n'y est si puissant que par l'étendue même de sa masse ; mais il faut voir en outre ce qu'il fait dans le corps des animaux.

§ 17. Les convulsions et les spasmes ne sont que des mouvements du souffle ; et leur violence est si considérable que souvent plusieurs personnes, en réunissant toutes leurs forces, ne peuvent venir à bout de maîtriser les mouvements des malades. On peut bien supposer qu'il se passe quelque chose de pareil dans la terre, si toutefois l'on peut assimiler une si grande chose à une petite.

§ 18. Nos sens suffisent souvent pour nous avertir de ces phénomènes et de leurs effets. On a déjà observé, en certains lieux, un tremblement de terre ne cesser que quand le vent qui le causait sortit, au vu de tout le monde, en s'élançant dans la région supérieure à la terre, sous forme de tempête. [367a] C'est ce qui s'est passé tout récemment à Héraclée, sur le Pont-Euxin, et antérieurement à l'ïle-Sainte, qui est une des lies appelées les îles d’Éole.

§ 19. La terre s'y souleva en effet dans un certain lieu, et s'éleva avec bruit, comme la masse d'une colline ; et cette masse étant venue à se briser, il en sortit beaucoup de vent ; elle lança des étincelles et de la cendre et ensevelit sous cette cendre toute la ville des Lipariens, qui n'est pas éloignée, se faisant sentir dans quelques-unes des villes d'Italie. Aujourd'hui, l'on peut voir encore l'endroit où se forma cette boursouflure.

§ 20. Le feu qui se produit dans la terre ne peut avoir que cette cause, à savoir que l'air se soit enflammé par le choc, du. moment même qu'il a été réduit en parties minimes. De plus, ce qui s'est passé dans ces îles est encore une preuve que les vents circulent sous la terre.

§ 21. En effet, quand le vent du midi doit y souffler, on en a des signes précurseurs. Les lieux où sortent les boursouflures retentissent, parce que la mer est déjà poussée de loin, et qu'elle refoule en dedans de la terre la boursouflure qui va en sortir dans le sens même où la mer survient. Elle fait alors du bruit sans causer de tremblements de terre, soit parce que les lieux sont très vastes, car au dehors elle se répand dans l'immensité, soit parce que l'air expulsé est en petite quantité.

§ 22. De plus, le changement du soleil, qui devient brumeux et moins ardent, même sans nuages, et quelquefois aussi le calme profond et le froid rigoureux qui précèdent les tremblements 'de terre du matin, sont de nouveaux témoignages en faveur de la cause que nous avons assignée.

§ 23. Car il faut nécessairement que le soleil devienne brumeux et terne, quand le vent commence à rentrer dans la terre, en dissolvant l'air et en le dispersant.

§ 24. Il faut aussi que le vent cesse et que le froid se produise vers l'aurore et l'aube du jour ; car nécessairement le vent cesse de souffler dans la plupart des cas, ainsi qu'on l'a déjà dit plus haut, parce qu'il se fait comme un reflux du souffle en dedans, et surtout avant les plus grands tremblements de terre. Et cela se conçoit puisque du moment que le souffle ne se dissipe plus, soit celui du dehors soit celui du dedans, il faut bien qu'en s'accumulant il prenne aussi plus de force.

§ 25. Quant au froid, ce qui le produit c'est que l'exhalaison se précipite en dedans, avec toute la chaleur qu'elle porte naturellement en elle. Si les vents ne semblent pas chauds, c'est qu'ils meuvent un air rempli d'une vapeur froide et considérable, absolument [367c] comme l'haleine qui sort de notre bouche.

§ 26. En effet l'haleine est chaude de près, comme cela arrive lorsque nous soupirons, bien que cette chaleur soit moins sensible, parce que la quantité d'air est ici fort petite ; mais de loin l'haleine est froide par la même cause que le sont les vents.

§ 27. Du moment donc que cette force se retire dans la terre, le flux de vapeur réuni par l'humidité produit le froid, dans les lieux où se présente ce phénomène.

§ 28. Telle est aussi la cause de cette circonstance, qui d’ordinaire annonce les tremblements de terre. Ainsi, soit après le jour, soit peu de temps après le coucher du soleil, par un temps serein, un petit nuage léger paraît s'étendant et s'allongeant, comme une ligne parfaitement droite, le vent s'apaisant par le déplacement même du nuage.

§ 29. La même chose arrive aussi pour la mer, sur les côtes, Lorsque la mer lance violemment ses vagues, les flots qui se brisent sur le rivage sont énormes et obliques ; et lorsqu'au contraire la mer est calme, ils sont minces et tout droits, parce que la rupture est fort petite,

§ 30, Ce que la mer fait sur la terre, le vent le fait sur la brume qui est dans l'air, de manière que quand le vent tombe, le nuage qui reste est tout à fait en ligne droite et ténu, comme si c'était un flot d'air brisé.

§ 31. C'est encore là ce qui fait que le tremblement de terre a parfois lieu pendant les éclipses de lune. Ainsi, lorsque déjà l'interposition de la terre est proche, et que la lumière et la chaleur qui viennent du soleil ne sont pas encore tout à fait disparues de l'air, Mais seulement amoindries, le calme se fait, le vent se précipitant dans la terre ; ce qui fait les tremblements avant les éclipses.

§ 32. Les vents se produisent en effet fréquemment avant les éclipses, au début de la nuit, quand c'est avant les éclipses de minuit ; et au milieu de la nuit, quand c'est avant les éclipses du matin. Ce phénomène vient de ce que la chaleur qui émane de la lune s'est éteinte, lorsque déjà s'approche la sphère où doit se produire l'éclipse, dès que les corps y seront. Ce qui retenait l'air et le calmait ayant disparu, il est agité de nouveau ; et le vent se produit même avant l'éclipse, qui n'a lieu que plus tard.

§ 33. Lorsque le tremblement de terre est violent, il ne cesse pas aussitôt et après une seule secousse ; mais quelquefois, il dure d'abord jusqu'à une quarantaine de jours ; et ensuite, il se manifeste de nouveau [368a] dans les mêmes lieux pendant une année ou deux.

§ 34. Ce qui lui donne sa violence, c'est la quantité d'air, et aussi la forme des lieux dans lesquels cet air s'écoule. Là où il est répercuté et où il ne flue pas aisément, il cause un tremblement d'autant plus fort ; et il s'agite nécessaire ment dans les lieux resserrés, absolument comme de l'eau qui ne peut pas s'échapper.

§ 35. Aussi de même que dans le corps les pulsations ne cessent ni tout à coup, ni vite, mais seulement peu à peu, en même temps que l'affection qui les a provoquées diminue petit à petit, de même le principe qui a produit l'exhalaison, et l’impulsion de l'air n'ont pas consommé sur le champ toute cette matière de laquelle ils ont fait cette espèce de vent que nous nommons tremblement de terre.

§ 36. Jusqu'à ce que les restes de ces éléments soient consommés, le tremblement a lieu nécessairement ; mais il devient de plus en plus faible, et il cesse quand l'exhalaison est de venue trop peu considérable pour causer un mouvement qui soit encore sensible.

§ 37. C'est aussi le vent qui produit les bruits souterrains et les bruits qui précèdent les tremblements de terre ; et il y a eu souvent de ces bruits intérieurs sans qu'il y eût de tremblement de terre ; car de même que l'air quand on le frappe et qu'on le déchire produit des sons fort divers, de même aussi il en produit quand c'est lui qui frappe ; et il n'y a ici aucune différence, puisque du moment que quelque chose frappe, cette chose est aussi elle-même frappée tout entière.

§ 38. Le bruit précède la commotion, parce que le son a des parties plus ténues que le vent et qu'il pénètre mieux que le vent au travers de tous les corps. Comme il n'est pas assez fort pour faire trembler la terre à cause de sa légèreté même, il est certain que, précisément parce qu'il s'infiltre sans peine, il ne la fait pas trembler ; mais aussi comme il tombe sur des masses solides et creuses et ayant les formes les plus diverses, il produit aussi des sons très divers ; et il semble alors, comme le prétendent les conteurs de choses merveilleuses, que la terre fasse entendre un mugissement.

§ 39. Parfois on a vu à la suite de tremblements de terre les eaux jaillir du sol. Mais on ne peut pas dire pour cela que ce soit l'eau qui cause la commotion ; au contraire c'est toujours le vent qui soit de la surface, soit d'en bas, fait violence, et c'est lui qui est le moteur. C'est de même qu'on doit dire que ce sont les vents qui causent les flots, et non pas les flots qui causent les vents ; car alors on pourrait aussi bien dire que c'est la terre elle-même qui est cause du phénomène ; elle serait retournée par le tremblement qui l'agite, tout aussi bien que la mer elle-même est retournée, puisque l'effusion est pour l'eau une sorte de retournement.

§ 40. Ces deux éléments, l'eau et la terre, ne sont cause du phénomène que comme matière ; car ils souffrent et n'agissent pas ; mais c'est le vent qui en est cause comme principe réel. Aussi lorsqu'une inondation coïncide avec un tremblement de terre, la cause en est qu'il y a des vents contraires.

§ 41. C'est ce qui arrive lorsque le [368b] vent qui agite la terre, impuissant à repousser empiétement la mer que pousse un autre vent, parvient cependant, en la combattant et en la resserrant à l'accumuler en masse sur un même point.

§ 42. Nécessairement alors le vent intérieur ne pouvant plus résister ; la mer pressée par le vent contraire déborde et produit un cataclysme.

§ 43. C'est précisément ce qui est arrivé en Achaïe ; au dehors soufflait le vent du sud, et là soufflait celui du nord ; puis, le calme s'étant établi, et le vent intérieur s'écoulant, il y eut tout à la fois inondation et tremblement de terre ; et ce qui en accrut la violence, c'est que la mer ne donna point passage au vent qui s'était élevé souterrainement, mais qu'au contraire elle l'intercepta. Par cette violence et cette résistance mutuelle, le vent causa le tremblement de terre, et cet obstacle opposé au flot causa le cataclysme.

§ 44. Les tremblements de terre sont partiels et n'atteignent en général qu'une petite surface ; mais les vents ne sont jamais partiels. Les tremblements sont partiels, quand les exhalaisons qui sont dans le lieu même et dans les environs viennent à se réunir, comme nous avons dit que se forment les sécheresses partielles, et les pluies excessives sur un point donné.

§ 45. Les tremblements de terre se produisent également de cette façon ; mais il n'en est pas de même pour les vents ; car tous ces phénomènes (des tremblements de terre, des sécheresses et des pluies) ont leur origine dans la terre, de sorte que tous tendent à se réunir dans une seule action. Mais l’influence du soleil n'est pas semblable, et il agit surtout sur les exhalaisons les plus élevées, de telle sorte que du moment qu'elles ont reçu l'impulsion par la marche du soleil, selon la différence des lieux, elles se réunissent toutes ensemble.

§ 46. Lors donc que le vent est en quantité considérable, il fait trembler la terre comme une sorte de frisson, en largeur ; et il ne se produit que fort rarement et seulement en quelques lieux, comme une pulsation, de bas en haut. Aussi les tremblements de terre en ce sens sont-ils bien moins forts ; car il n'est pas facile qu'une masse du principe se réunisse de cette manière, parce que la sécrétion qui se fait en long est beaucoup plus importante que celle qui vient de la profondeur.

§ 47, Partout où a lieu un tremblement de ce genre, on trouvé à la surface de la terre une grande quantité de pierres, dispersées comme elles le seraient par le vent. En effet un tremblement de terre de ce genre ayant eu lieu, toutes les contrées environnantes de Sipyle, et ce qu'on appelle la plaine Phlégréenne, et la Ligystique, furent bouleversées de cette façon.

§ 48. Dans les îles de la pleine mer, les tremblements de terre se produisent moins souvent que dans les îles voisines du continent. L'immensité de la mer refroidit les exhalaisons ; elle les empêche et les arrête par le poids qu'elle leur donne, De plus, même quand les vents la dominent et la soulèvent, elle coule toujours et n'est point exposée [369a] à être ébranlée. Comme elle occupe un énorme espace, ce n'est pas en elle que vont les exhalaisons ; mais c'est d'elle qu'elles sortent ; et les exhalaisons de la terre accompagnent et suivent les exhalaisons marines.

§ 49. Les îles voisines du continent ne sont qu'une portion du continent lui-même, et l'espace intermédiaire a une trop petite dimension pour exercer aucune influence. Mais les îles qui sont en pleine mer ne pourraient être ébranlées qu'avec la mer entière dont elles sont environnées.

§ 50. Nous avons donc traité des tremblements de terre ; nous avons dit quelle en est la nature et la cause ; nous avons étudié toutes les circonstances qui les concernent, et nous avons indiqué presque toutes les plus importantes de ces circonstances.

 

Chapitre 9 — De l'éclair, du tonnerre et des météores analogues.

Théorie particulière de l'auteur ; c'est le vent probablement qui est la cause de tous ces phénomène — Théorie d'Empédocle, d'Anaxagore, de Clidème et de quelques autres philosophes ; réfutation de ces théories.

 

§ 1. Parlons maintenant de l'éclair, du tonnerre, de la trombe, de l'ouragan et des foudres, tous phénomènes dont la cause est très probablement la même.

§ 2. En effet l'exhalaison étant double, ainsi que nous l'avons dit, l'une humide, l'autre sèche, la combinaison a aussi ces deux qualités en puissance, soit qu'elle se constitue en nuages, comme on l'a montré antérieurement, soit qu'à l'extrémité dernière la constitution des nuages soit encore plus dense.

§ 3. Car là où manque la chaleur, qui s'est dispersée dans la région supérieure, il faut nécessairement que la composition du nuage soit plus dense et plus froide.

§ 4. C'est là ce qui fait que les foudres, et les éclairs sortis des nuages, et tous les phénomènes de ce genre, sont portés en bas, bien que toute chaleur se porte naturellement en haut. Mais il faut nécessairement que le jaillissement de la densité soit porté en sens contraire, comme les noyaux qu'on lance en les pressant entre les doigts, et qui, malgré leur poids, sont portés en haut.

§ 5. Ainsi donc la chaleur qui est sécrétée se disperse dans la région supérieure ; mais toute cette partie de l'exhalaison sèche qui est englobée dans cette mutation de l'air refroidi, est rejetée quand les nuages se réunissent, et lancée avec force ; puis alors, tombant sur les nuages environnants, elle y fait coup, et le bruit qu'elle y produit s'appelle le tonnerre.

§ 6. Ce coup ressemble tout à fait, si l'on peut comparer un très petit phénomène à un grand, au bruit qui se produit dans la flamme, qu'on nomme tantôt le Sourire de Vulcain, ou le Sourire de Vesta, ou bien encore la Menace de tous les deux. Le pétillement a lieu, lorsque l'exhalaison condensée est projetée dans la flamme, les bois étant brisés et séchés.

§ 7. C'est également ainsi que la sécrétion du vent produite dans les nuages, venant à tomber contre la densité de ces nuages, [396b] forme le tonnerre. Ces bruits d'ailleurs sont fort divers et à cause des inégalités des nuages et à cause des creux intermédiaires, où la densité cesse d'être continue. C'est donc là ce qu'est le tonnerre, et telle en est la cause.

§ 8. L'air chassé ainsi s'allume le plus ordinairement d'une ignition faible et légère ; et c'est ce qu'on appelle l'éclair, dans cette partie du ciel où le souffle en sortant se colore à nos yeux de diverses nuances.

§ 9. L'éclair d'ailleurs ne vient qu'après le coup, et après le tonnerre. Mais il semble le devancer, parce que la vue est plus prompte que l'ouïe. C'est ce dont on peut se convaincre en observant les coups de rames des galères. Déjà les rameurs frappent un second coup de rame, quand le bruit du premier arrive à nos oreilles.

§ 10. Quelques philosophes prétendent toutefois qu'il y a une sorte de feu dans les nuages. Empédocle assure que c'est la partie interceptée des rayons du soleil. Anaxagore soutient que c'est une partie de l'éther supérieur, que ce philosophe appelle aussi du feu, et qui a été portée de haut en bas.

§ 11. Il ajoute que l'éclat de ce feu est l'éclair, que le bruit qu'il fait en s'éteignant et son sifflement c'est le tonnerre, qu'il se produit réellement comme il semble se produire, et que l'éclair est antérieur au tonnerre.

§ 12. Mais cette interruption du feu ne paraît pas très raisonnable, de l'une et l'autre façon ; et cet éther, qui d'en haut est attiré en bas, le paraît encore bien moins ; car lorsqu'une chose qui naturellement tend à monter vient à descendre, il faut en dire la cause. De plus il faut expliquer comment ce phénomène se produit seulement quand le ciel est couvert de nuages, et comment cela ne se produit pas constamment. Quand le ciel est serein, il n'y a pas d'éclair.

§ 13. Ainsi donc cette assertion d'Anaxagore est bien hasardée de tous points. Mais il n'est pas plus probable que la cause de ces phénomènes soit, ainsi qu'Empédocle le prétend, la chaleur des rayons du soleil interceptée dans les nuages.

§ 14. C'est là une explication beaucoup trop éloignée des faits ; car alors il faudrait nécessairement que la cause du tonnerre, de l'éclair, et des autres météores de ce genre fût toujours sécrétée et qu'elle fût constante, et par conséquent qu'ils se produisissent régulièrement ; mais il s'en faut de beaucoup.

§ 15. C'est comme si l'on s'imaginait que l'eau, la neige et la grêle existent toutes faites antérieurement, et qu'ensuite elles sont expulsées, mais qu'elles ne sont pas produites instantanément. On dirait que la combinaison les a toujours là sous la main pour lancer à son gré chacune d'elles.

§ 16. Car, puisque de ces phénomènes les uns ne sont que des combinaisons très probablement, de même que les autres sont des divisions, il s'en suit que si l'un d'eux ne se forme pas tout à coup mais existe antérieurement, on pourra en dire [370a] tout autant des deux côtés. Quant à l'interception du feu dans les nuages, c'est donner une explication trop singulière pour qu'elle puisse s'accorder avec ce qu'on observe pour des corps plus denses.

§ 17. L'eau en effet s'échauffe et par le soleil et par le feu. Cependant lorsque l'eau se condense de nouveau et se refroidit en se coagulant, il n'y a pas du tout cette explosion dont parlent ces philosophes. Et pourtant il faudrait que l'air introduit par le feu fit aussi un bouillonnement proportionnel à sa quantité ; mais ce bouillonnement ne peut exister antérieurement, et ils reconnaissent eux-mêmes que ce n'est pas le bouillonnement qui fait du bruit, mais que c'est le frémissement d'un corps qui se refroidit dans l'eau. Ce frémissement d'ailleurs est bien un petit bouillonnement ; car autant le corps plongé dans l'eau a de force en s'éteignant, autant le bouillonnement qu'il cause détermine de bruit.

§ 18. Il y a encore quelques philosophes qui, comme Clidème, prétendent que l'éclair n'existe pas réellement, et que c'est une simple apparence, assimilant ce phénomène à celui qui se produit dans la mer quand on la frappe avec un bâton. L'eau qui rejaillit paraît toute brillante dans l'obscurité. Et de même, d'après cette théorie, l'humide étant violemment frappé dans la nue, l'éclair prend l'apparence de la clarté.

§ 19. Ces philosophes n'étaient pas encore familiarisés avec les théories sur la réfraction, qui paraît être la vraie cause de ce phénomène. L'eau frappée paraît briller, parce que la vue est réfractée par elle vers quelque corps lumineux ; et c'est là ce qui fait que cette apparence se montre surtout dans la nuit. Dans le jour on ne la voit pas, parce que l'éclat de la lumière, qui est plus vif qu'elle, la fait disparaître.

§ 20. Voilà ce que les autres ont dit sur l'éclair et le tonnerre : ceux-ci prétendent que l'éclair n'est qu'une réfraction ; ceux-là, que l'éclair est l'éclat du feu, comme le tonnerre en est l'extinction, le feu se trouvant préalablement dans chacun de ces phénomènes et n'ayant pas besoin d'y venir du dehors.

§ 21. Quant à nous, nous soutenons que le vent sur la surface de la terre, le tremblement de terre dans ses entrailles, et le tonnerre dans les nuages, sont une seule et même chose. Au fond, et essentiellement, ces phénomènes sont identiques ; c'est toujours l'exhalaison sèche qui, en s'écoulant d'une certaine façon est le vent, qui en s'écoulant de telle autre manière produit les tremblements de terre, et qui par la sécrétion et les changements qu'elle subit dans les nuages, quand ils se réunissent et se fondent en eau, produit les tonnerres, les éclairs et tous les autres météores de nature semblable.

§ 22. Et voilà ce que nous avions à dire sur le tonnerre et l'éclair.

 

 

LIVRE 3 — PHÉNOMÈNES LUMINEUX

 

Chapitre 1 — Du tonnerre ; des éclairs ; des trombes ou typhons ; des foudres.

Explication commune de tous ces météores : c'est l'air qui en est toujours la cause. -- Observation de l'auteur sur les effets de la flamme dans l'incendie du temple d'Éphèse.

 

§ 1. [370b. 3] Parlons maintenant des autres effets de cette sécrétion, en suivant notre méthode habituelle. C'est l'air qui, sécrété petit à petit et s'écoulant çà et là, se renouvelant sans cesse, et soufflant en rendant ses parties toujours plus légères, produit le tonnerre et les éclairs. S'il est accumulé et plus dense, et que la sécrétion se réduise en parties moins ténues, il devient le vent d'ouragan ; il est alors très violent ; car c'est la rapidité de la sécrétion qui fait sa force.

§ 2. Lors donc que la sécrétion est considérable et continue, elle produit le même effet que lorsqu'elle s'élance en sens contraire ; car alors il se manifeste une grande abondance de pluie et d'eau : Ces deux phénomènes sont en puissance identiques, quant à la matière ; mais lorsque le principe de l'une ou de l'autre puissance vient à agir, il en sort sécrété de cette manière celui des deux phénomènes dont la quantité a été la plus grande, ici la pluie, et là, c'est-à-dire de l'autre exhalaison, le vent d'ouragan.

§ 3. Le tourbillon de vent se forme lorsque l'air sécrété et sortant d'un nuage, repousse l'air qui est dans l'autre nuage, comme on le voit lorsque le vent est forcé de passer d'un endroit plus large dans un plus étroit, par exemple entre les portes ou les défilés. Il arrive en effet fréquemment dans ces cas que la première partie du corps qui s'écoule ayant été repoussée, soit parce que l'espace ne cède pas devant elle, soit parce que le lieu est trop étroit, soit parce qu'il y a un courant d'air opposé, il se forme un cercle et un tourbillon d'air. Ce qui est en avant empêche le reste d'avancer ; ce qui est en arrière pousse toujours, de sorte que l'air est forcé de prendre une direction oblique et de se porter là où il ne se rencontre pas d'obstacle. Et ceci se fait d'une manière continue jusqu'à ce qu'il se forme une seule masse, c'est-à-dire qu'il se fasse un cercle ; car toute figure qui n'a qu'un seul et unique mouvement de translation ne peut être nécessairement qu'un cercle. C'est donc ainsi que se forment les tourbillons sur la terre, et c'est aussi le même principe qui les forme dans les nuages. Seulement, de même que dans l'ouragan le nuage se résout toujours et que le vent devient continu, de même ici la partie continue du nuage est toujours entraînée à la suite.

§ 4. Mais quand le vent ne peut avoir d'issue, à cause de sa densité, il tourne d'abord circulairement par la cause que nous venons d'indiquer, et il est porté en bas, parce que [371a] toujours les nuages s'épaississent dans cette partie d'où la chaleur s'échappe.

§ 5. Ce phénomène, s'il est sans couleur, est appelé Typhon ; c'est du vent, et pour ainsi dire une tempête incomplète. Le Typhon ou la trombe ne se produit jamais quand il fait froid, pas plus que le vent de nuages ne se produit jamais quand il neige, parce que ces deux météores sont des vents, et que le vent est une exhalaison sèche et chaude ; or la gelée et. le froid, lorsqu'ils ont une force supérieure, éteignent aussitôt le principe, qui tendrait encore à se produire.

§ 6. Mais il est évident que la gelée et le froid ont une force prédominante ; car autrement il n'y aurait pas de neige, et les météores humides ne seraient pas congelés, puisqu'ils ne le sont que quand le froid l'emporte.

§ 7. La trombe ou Typhon se forme donc quand la tempête ne peut se dégager du nuage où elle est enfermée. Cela tient à la résistance du tourbillon, lorsque la spirale entraîne avec elle sur la terre le nuage dont elle ne peut se débarrasser. Là où elle souffle en droite ligne, elle ébranle par le vent qui s'échappe, fait tourner dans un mouvement circulaire, et enlève avec violence, tout objet sur lequel elle s'abat.

§ 8. Lorsque déchiré vivement le phénomène prend feu, et ceci arrive quand l'air devient plus léger, on l'appelle un météore brûlant, un Prester ; car il enflamme et brûle l'air, qu'il colore par son ignition.

§ 9. S'il y a dans le nuage lui-même une grande quantité d'air de chassé et que cet air soit léger, c'est alors une foudre. Si l'air est tout à fait léger, mais qu'il ne brûle pas à cause de sa légèreté même, alors les poètes lui donnent le surnom d'Étincelant ; s'il est moins léger et moins brûlant, c'est ce qu'ils nomment un météore enfumé.

§ 10. L'un est emporté par sa légèreté même ; et dans le mouvement rapide qui l'anime, il passe et s'écoule avant de s'enflammer et de noircir, en s'arrêtant quelques instants. L'autre au contraire, qui est plus lent, a le temps de prendre couleur, mais sans brûler ; et il passe tout à coup avec rapidité, avant d'agir.

§ 11. C'est là ce qui fait aussi que les corps qui résistent à la percussion qu'ils reçoivent de la foudre, en conservent quelque trace ; ceux qui ne résistent pas n'en éprouvent aucun effet. Par exemple dans un bouclier, le revêtement de bronze a pu être fondu par la foudre, tandis que le bois n'avait rien. ressenti ; c'est que le bois étant plus rare, l'air s'écoule et s'échappe en le traversant avec rapidité. Et de même, la foudre ne brûle pas en traversant des étoffes ; elle y fait simplement comme un trou. Ce qui précède prouve bien que ces phénomènes sont tous des vents.

§ 12. Mais on peut quelquefois s'en convaincre par des observations directes. C'est ce que l'on a pu remarquer naguère dans l'incendie du temple d'Éphèse. La flamme y fit à plusieurs reprises des tourbillons compacts et tout à fait séparés. Il est donc évident [371b] que la fumée est un vent et que la fumée se brûle, ainsi qu'on l'a démontré antérieurement ailleurs. Mais c'est surtout quand elle est très épaisse qu'on voit bien clairement qu'elle n'est qu'un vent.

§ 13. Ce qui se passe dans les petits foyers, se manifestait avec bien plus de force dans l'incendie d'Éphèse, parce que c'était toute une grande masse de combustible qui brûlait. Les bois où le vent trouvait son origine étant une fois rompus, le vent sortait en masses énormes dans le sens où il soufrait ; et il s'élevait fort haut en se consumant. On voyait bien alors la flamme s'enlever et retomber sur les maisons.

§ 14. Ainsi il faut croire que toujours le vent précède et accompagne la foudre ; et si on ne le voit pas, c'est qu'il est sans couleur. Voilà pourquoi tous les objets qu'elle doit atteindre sont agités avant même d'être frappés, comme si le principe du vent se faisait sentir à l'avance. C'est ainsi également que les tonnerres et les éclairs fendent les objets, non par le bruit, mais parce que le vent qui a produit le coup et le bruit, vient à se sécréter et à sortir du nuage dans le même moment ; et alors si le vent vient à frapper les objets, il les divise ; mais pourtant il ne les brûle pas.

§ 15. Voilà ce qu'on avait à dire du tonnerre, de l'éclair et du nuage orageux, et aussi des ouragans, des trombes et des foudres. On voit que ce ne sont là qu'un seul et même phénomène, et l'on voit aussi quelle est la différence de tous ces météores.

 

Chapitre 2 — Les phénomènes lumineux

Du halo et de l'arc-en-ciel ; Des parhélies et des verges ou bâtons lumineux ; description de ces phénomènes ; circonstances où ils se produisent ; variétés. — La cause de tous ces phénomènes est la réfraction de la lumière. — Erreur des anciens sur l'arc-en-ciel lunaire ; observations personnelles de l'auteur. -- Effets généraux des miroirs. Citation d'un ouvrage sur les perceptions des sens.

 

§ 1. Parlons maintenant du halo et de l'arc-en-ciel ; disons ce qu'ils sont l'un et l'autre, et quelle cause les produit. Parlons aussi des parhélies et des verges ou bâtons lumineux ; car tous ces phénomènes se produisent par des causes qui sont identiques. Il faut d'abord bien connaître les circonstances et les faits relatifs à chacun d'eux.

§ 2. Pour le halo, on en voit fréquemment le cercle tout entier, et il se forme soit autour du soleil, soit autour de la lune et des astres les plus brillants. Il se montre la nuit tout aussi bien que le jour, à midi tout aussi bien que le soir. Il est plus rare au lever du soleil ou près de son coucher.

§ 3. L'arc-en-ciel au contraire ne forme jamais un cercle complet, et sa section n'est jamais plus grande qu'une demi-circonférence. C'est au coucher ou au lever du soleil que, pour le plus petit cercle, la corde est la plus grande ; mais quand le soleil est plus haut sur l'horizon, la corde est d'autant plus petite que le cercle est plus grand. Après l'équinoxe d'automne, quand les jours se 'raccourcissent, il se forme à toute heure du jour. Dans l'été, il ne se montre guère vers midi. Il n'y a jamais plus de deux arcs-en-ciel à la fois.

§ 4. Chacun d'eux a trois couleurs ; les [372a] couleurs sont identiques dans tous deux, et elles sont en nombre égal, moins vives dans l'arc extérieur et disposées dans un sens contraire. L'arc intérieur a sa première et plus grande circonférence écarlate ; l'arc extérieur a sa plus petite circonférence de cette couleur et la plus rapprochée de celle-là, les autres étant posées d'une façon analogue.

§ 5. Ces couleurs sont à peu près les seules que les peintres ne puissent point reproduire. Ils essayent d'en obtenir quelques-unes par des mélanges divers. Mais l'écarlate, le vert et le violet ne peuvent jamais être le résultat d'un mélange, et ce sont-là les couleurs que présente l'arc-en-ciel. La couleur qui est entre l'écarlate et le vert semble assez souvent être fauve.

§ 6. Les parhélies et les verges ou bâtons lumineux ne se forment jamais qu'obliquement et de côté. Ces phénomènes ne viennent point d'en haut ni près de la terre, ni du côté opposé au soleil. On ne les voit donc jamais la nuit ; et ils apparaissent toujours pendant que le soleil est au-dessus de l'horizon, soit qu'il s'élève, soit qu'il s'abaisse. Le plus fréquemment, c'est au moment du coucher. Lorsque le soleil est au milieu du ciel, le phénomène est plus rare. C'est ainsi qu'il se produisit sur le Bosphore. Durant tout le jour, deux parhélies qui s'étaient levés avec le soleil l'accompagnèrent, et persistèrent jusqu'à son coucher.

§ 7, Voilà les circonstances qui accompagnent chacun de ces phénomènes. Quant à la cause qui les produit, elle est la même pour tous : ils ne sont qu'une réfraction. La différence tient uniquement t la manière dont la réfraction a lieu, et aux corps d'où elle vient, selon qu'elle part du soleil et de quelqu'autre corps lumineux.

§ 8. L'arc-en-ciel se produit le jour ; mais dans l'opinion des anciens il ne se produisait jamais la nuit par l'effet de la lune. Ce qui induisait les anciens en erreur, c'est que ce phénomène nocturne est très rare ; et voilà comment il leur échappait ; mais il se produit réellement, bien qu'il ne se produise pas souvent.

§ 9. La cause en est que les couleurs disparaissent dans l'obscurité, et qu'il faut en outre le concours de plusieurs conditions, lesquelles doivent toutes se réunir pour un seul et même jour du mois. Ainsi il faut nécessairement, pour que le phénomène ait lieu, qu'il y ait pleine lune ; et même alors il ne peut se former qu'à son lever ou à son coucher. Mais en plus de cinquante ans, nous n'avons pu l'observer que deux fois.

§ 10. Il faut d'abord bien savoir que le rayon lumineux, qui est réfracté par l'eau, l'est également par l'air, et par tous les objets qui ont une surface polie. C'est ce que prouvent les démonstrations que nous avons établies en parlant de la vue, et les phénomènes des miroirs, dont quelques-uns reproduisent aussi les formes des objets, tandis que d'autres n'en reproduisent que les couleurs.

§ 11. Ces miroirs sont ceux qui sont [372b] tout petits, et qui n'offrent aucune dimension sensible. Dans ces miroirs en effet, il est impossible que la forme paraisse ; car elle paraîtrait avec une dimension quelconque, puisque toute forme en même temps qu'elle est forme a aussi une dimension ; mais comme alors il faut nécessairement que quelque chose paraisse, et que la forme ne peut pas paraître, reste la couleur seule qui peut se montrer.

§ 12. Parfois la couleur des corps brillants paraît brillante ; parfois aussi, soit qu'elle se mêle à celle du miroir, soit que la vision soit trop faible, elle produit l'apparence d'une autre couleur. Du reste, nous avons déjà présenté ces théories dans ce que nous avons démontré relativement aux sens ; ici donc complétons-les, en nous servant des principes qui ont été déjà posés par nous.

 

 

Chapitre 3 — Explication du halo

C'est aussi une réfraction ; signe de beau temps ou de pluie. Démonstration graphique de la forme nécessairement circulaire du halo ; il se forme plus souvent autour de la lune qu'autour du soleil ; et pourquoi.

 

§ 1. Occupons-nous d'abord de la forme du halo ; et disons pourquoi il est circulaire, et aussi pourquoi il se produit soit autour du soleil, soit autour de la lune, soit même autour de quelques autres astres. L'explication sera la même pour tous ces cas.

§ 2. C'est une réfraction de la vision, lorsque l'air et la vapeur se condensent en nuage, la vapeur étant fort égale et réduite en parties très ténues.

§ 3. Voilà comment la condensation des vapeurs est un signe de pluie ; leur dispersion et leur disparition sont des signes aussi, celle-ci de beau temps, et celle-là de vent. Quand la vapeur ne disparaît pas ou qu'elle ne se disperse point, et qu'au contraire elle peut arriver à prendre toute sa consistance naturelle, c'est un signe très probable de pluie.

§ 4. Car alors c'est la preuve qu'il s'est formé cette condensation qui, donnant à l'épaississement une sorte de continuité, doit nécessairement finir par se tourner en eau. Voilà pourquoi ces condensations de vapeurs sont en général plus noires que toutes les autres.

§ 5. Quand au contraire la vapeur se disperse, c'est signe de vent ; car cette dispersion ne peut être causée que par le vent qui souffle déjà, bien qu'on ne le sente pas encore. Ce qui le prouve bien, c'est que le vent vient du côté où la dispersion est la plus forte.

§ 6. Quand la vapeur se dissipe et disparaît, c'est signe de beau temps ; car si l'air n'est pas encore en état de dominer la chaleur qui y est contenue, ni de passer à l'épaississement aqueux, il est clair que la vapeur n'est pas encore dégagée de l'exhalaison sèche et ignée ; et c'est là ce qui fait le beau temps. Voilà donc dans quelles conditions se trouve l'air, quand la réfraction a lieu.

§ 7. [373a] La vision se réfracte de la nuée qui est condensée, soit autour du soleil, soit autour de la lune ; et voilà pourquoi le halo ne se montre pas en sens contraire comme l'arc-en-ciel. Comme la vision est partout également réfractée, il faut nécessairement qu'il se forme un cercle ou une partie de cercle ; car des lignes menées d'un même point vers un même point seront toujours des lignes égales, qui se briseront sur la circonférence d'un cercle.

§ 8. Soit d'un point A, vers le point B, la ligne réfractée ACB ; puis, AFB ; puis, ADB. Les lignes AC, AF, AD sont égales entr'elles, ainsi que les lignes menées à B, CB, FB, DB. Joignons la ligne AEB. Ainsi les triangles sont égaux ; car ils sont tous à angle droit sur une même ligne AEB.

§ 9. Soient menées des perpendiculaires sur AEB, à partir des angles ; de C, la perpendiculaire CE ; de F, FE ; de D, DE. Elles sont égales ; car elles sont dans des triangles égaux ; elles sont toutes sur un seul plan, puisque toutes se réunissent à angles droits sur la ligne AEB, et en un seul point E. La ligne décrite sera donc un cercle, et E sera le centre. Soit B, le soleil ; et A, la vue ; la circonférence CFD, le nuage, d'où la vision est réfractée vers le soleil.

§ 10. Il faut supposer qu'ici les miroirs se touchent ; mais par leur petitesse même, chacun à part est invisible ; et de la réunion de tous, il semble ne s'en former qu'un seul par la continuité.

§ 11. C'est la couleur blanche qui se montre, parce que le soleil paraît en un cercle continu dans chacun des miroirs, et qu'il n'y présente aucune dimension appréciable. C'est surtout du côté de la terre que le halo se forme, parce qu'il y a moins de vent ; car du moment que le vent souffle, il est clair qu'il ne peut y avoir d'accumulation visible. Le pourtour qui touche la partie blanche paraît noir ; et il le paraît d'autant plus que la blancheur voisine le fait ressortir.

§ 12. Les halos se forment plus souvent autour de la lune qu'autour du soleil, parce que le soleil, étant plus chaud qu'elle, dissout plus vite les concrétions de l'air. C'est par les mêmes causes que le halo se forme autour des astres ; mais les signes qu'ils donnent ne sont pas les mêmes, parce qu'ils ne révèlent que des concrétions excessivement petites, qui ne sont pas encore en état de rien produire.

 

 

Chapitre 4 — Explication détaillée de l'arc-en-ciel

Aberrations diverses de la vision ; réfraction de la lumière du soleil dans les gouttes de pluie ; effet analogue de la lumière des lampes. De l'arc-en-ciel dans l'eau que font jaillir les rames des bateaux ; les corps noirs. Opposition des couleurs ; changements que produisent les contrastes. Observations des brodeurs ; nuances imperceptibles. — Des trois couleurs de l'arc-en-ciel ; renversement de l'ordre des couleurs dans le second arc-en-ciel, toujours plus pâle que le premier. Pourquoi il n'y a jamais plus de deux arcs-en-ciel.

 

§ 1. Nous avons déjà, dit que l'arc-en-ciel n'est qu'une réfraction ; reste à savoir quelle est au juste cette réfraction, comment elle se forme, et quelle est la cause de toutes les circonstances qui l'accompagnent. C'est ce que nous allons expliquer.

§ 2. La vision semble se réfracter de tous les corps lisses ; [373b] l'air ainsi que l'eau sont rangés parmi ces corps. Elle vient de l'air, quand il se trouve condensé. La faiblesse seule de la vue suffit pour qu'il produise souvent une réfraction, même sans condensation ni épaississement, comme il arrivait à un malade qu'on cite et qui avait la vue mauvaise et peu perçante.

§ 3. Il lui semblait toujours voir sa propre image qui le précédait et qui le regardait en sens contraire de lui. Cet effet venait de ce que la vision était réfractée de l'individu à l'individu lui-même. La vision était dans cet homme tellement faible et tellement légère par suite de la maladie, que l'air qui était tout près de lui et qu'il ne pouvait repousser, devenait un miroir, comme l'air qui est loin et épais.

§ 4. C'est là aussi ce qui fait qu'en mer, les cimes des promontoires paraissent plus élevées, et que les dimensions de tous les objets augmentent quand souffle le vent du sud-est. C'est encore ce qui se produit pour les objets qui paraissent à travers des brouillards ; par exemple, le soleil et les étoiles, quand ils se lèvent ou qu'ils se couchent, semblent plus grands que quand ils sont au milieu du ciel.

§ 5. C'est surtout l'eau dans les nuages qui cause les réfractions les plus fortes, et elle en produit quand elle commence à se former plus encore que n'en produit l'air lui-même ; car chacune des parties dont la réunion compose la goutte, est plus encore un miroir que la nuée ne peut l'être.

§ 6. Comme il est évident, ainsi que d'ailleurs on l'a dit plus haut, que dans les miroirs de ce genre il n'y a que la couleur seule qui paraisse et que la forme des objets ne se reproduit pas, voici ce qui arrive nécessairement. Quand il va commencer à pleuvoir et que l'air qui est dans les nuages se condense déjà en gouttelettes, sans qu'il pleuve encore, s'il . y a à l'opposite le soleil ou quelqu'autre corps assez brillant pour que.. le nuage fasse miroir et que la réfraction se produise à l'opposé du corps qui brille, il faut de toute nécessité qu'il y ait reproduction apparente de la couleur, mais non de la forme.

§ 7. Or chacun des miroirs étant petit et imperceptible, et la continuité de grandeur qu'on aperçoit ne venant que d'eux tous réunis, il est inévitable que cette grandeur continue paraisse être de la même couleur.

§ 8. Car chacun des miroirs fournit la même couleur au continu ; et comme ces circonstances ne se présentent que quand le soleil et le nuage sont dans cette position, et que nous sommes placés entre deux, il faut qu'il se forme une apparence par suite de la réfraction.

§ 9. C'est dans ces conditions, et dans ces conditions toutes seules à l'exclusion des autres, que se produit l'arc-en-ciel. Il est donc évident que l'arc-en-ciel est une réfraction de la vision relativement au soleil ; et c'est là ce qui fait qu'il se produit toujours à l'opposé du soleil tandis que le halo se produit autour de cet astre. Tous deux ne sont pourtant que des réfractions ; mais la variété des couleurs fait une différence pour l'arc-en-ciel.

§ 10. L'une de ces réfractions vient de l'eau et du noir, et elle part de loin ; l'autre au contraire se fait de près, et elle vient de l'air qui de sa nature est plus blanc. Mais la partie brillante paraît écarlate à cause du noir, ou en se réfractant dans le noir ; ce qui revient tout à fait au même.

§ 11. On peut voir quand on fait du feu avec des bois verts combien la flamme en est rouge, parce que le feu, qui, par lui-même est brillant et de couleur blanche, se mêle à beaucoup de fumée ; et le soleil vu à travers le brouillard ou de la fumée paraît aussi rougeâtre et écarlate.

§ 12. C'est ainsi que la réfraction de l'arc-en-ciel, du moins la première, paraît avoir cette couleur, parce que la réfraction se forme de très petites gouttelettes, et que celle du halo ne l'a pas. Nous parlerons plus tard des autres couleurs.

§ 13. Du reste, la condensation où se forme le halo, ne peut pas durer longtemps autour du soleil ; ou il pleut, ou elle se dissout. Mais quand l'astre et le nuage sont diamétralement opposés, il faut un certain intervalle de temps avant que l'eau ne se produise ; et sans cette circonstance, les halos seraient colorés tout comme l'arc-en-ciel.

§ 14. Les météores qu'on appelle verges ou bâtons lumineux n'ont pas cette apparence dans toute leur étendue, et ils ne l'ont pas non plus circulairement ; ils ne l'ont qu'en partie et faiblement ; car s'il y avait un brouillard pareil à celui que formerait l'eau ou tel autre corps noir, ainsi que nous l'avons dit, l'arc-en-ciel se montrerait tout entier, comme celui qu'on voit aux lampes.

§ 15. On peut observer en effet que c'est le plus habituellement quand le vent du midi souffle en hiver, que se montre autour des lampes l'arc-en-ciel ; et il est surtout apparent pour ceux qui ont les yeux humides, parce que leur vue est bien vite réfractée à cause de sa faiblesse.

§ 16. Dans ce cas, grâce à l'humidité de l'air et à la suie qui s'échappe de la flamme et s'y mêle, il se forme un miroir qui tient aussi à la couleur noire de la suie ; car la suie est une sorte de fumée. En effet la lumière de la lampe n'est pas blanche ; elle paraît rougeâtre tout autour et irisée. Mais elle n'est pas rouge, parce que la vision, qui est réfractée, est courte, et que le miroir est noir.

§ 17. L'arc-en-ciel qui se forme sous les rames qu'on retire de la mer est, quant à la position, tout à fait pareil à celui qui se forme dans le ciel ; mais la couleur le rapproche davantage de celui qui se forme aux lampes ; il n'est pas précisément rouge ; mais il semble avoir une couleur de pourpre. La réfraction vient des gouttelettes très petites, mais continues. Elles sont déjà tout à fait de l'eau divisée.

§ 18. Il se forme également un arc-en-ciel, [347a] lorsque l'on jette des gouttelettes d'eau légères dans un endroit qui est placé, relativement au soleil, de telle façon que le soleil éclaire d'un côté et qu'il y ait ombre de l'autre.

§ 19. Dans un lieu ainsi disposé, si étant en dedans on jette quelques gouttes d'eau dans le lieu qui est en dehors, là où les rayons cessent et font ombre, l'arc-en-ciel se montre aussitôt. Le mode de formation, la couleur et la cause de cet arc-en-ciel sont identiquement les mêmes que pour celui qui est formé par l'effet des rames ; car la personne qui jette les gouttes dans ce cas, fait avec sa main ce que la rame peut faire.

§ 20. Que ce soit bien là comment se produit la couleur de l'arc-en-ciel, c'est ce qu'on verra sans peine par les remarques suivantes, qui s'appliqueront également aux autres couleurs du phénomène. Il faut d'abord, ainsi que je viens de le dire, se bien figurer et admettre que la lumière sur un corps noir, ou à travers un corps noir, produit la couleur rouge ; en second lieu, que la vue en s'étendant devient plus faible et moins sûre ; enfin et en troisième lieu, que le noir est une sorte de négation de la couleur ; car le noir ne se produit que parce que la vision vient à manquer. Aussi, c'est là ce qui fait que tous les objets éloignés paraissent plus noirs, parce que la vision ne peut pénétrer jusqu'à eux.

§ 21. On peut voir du reste tout cela d'après ce qui se passe pour les sens ; car c'est à eux que se rapportent proprement les études sur ces matières. Nous n'en parlerons ici qu'autant qu'il en sera besoin pour notre sujet. C'est donc pour cette cause que les objets plus éloignés semblent plus noirs, plus petite et plus unis, ainsi que les objets qui sont vus dans les miroirs ; de même que les nuages paraissent plus noirs dans l'eau que quand on regarde les nuages eux-mêmes.

§ 22. Et la raison en est bien évidente : c'est qu'à cause de la réfraction, ces objets ne sont aperçus que très faiblement. Il importe peu d'ailleurs que ce soit l'objet vu ou bien la vue elle-même qui change ; le résultat, quoi qu'il en soit, est toujours le même en définitive,

§ 23. A tout ceci, il faut avoir bien soin d'ajouter encore cette considération. Quand le nuage est près du soleil, si on le regarde, on n'y voit rien de coloré ; mais il semble tout blanc ; tandis que, si l'on regarde ce même nuage dans l'eau, il a quelque couleur de l'arc-en-ciel. Il est donc évident que de même que la vue, brisée à cause de sa faiblesse, fait paraître le noir plus noir qu'il n'est, de même aussi elle fait paraître le blanc moins blanc, et le fait tirer sur le noir.

§ 24. La vision plus forte passe au rouge ; la vision qui suit passe au vert, et la plus faible encore passe au violet. Plus loin il n'y a plus de vision possible ; il n'y en a que dans ces trois couleurs ; et tout finit ici après trois, comme dans la plupart des autres choses. Le changement des autres couleurs devient imperceptible à nos sens. voilà pourquoi aussi l'arc-en-ciel [375a] ne paraît que de trois couleurs.

§ 25. Les deux arcs qui se forment les ont également, mais en sens contraire. Le premier arc-en-ciel a la couleur rouge extérieurement ; car c'est de la circonférence la plus grande que la plus forte vision tombe vers le soleil ; et la plus grande circonférence est celle du dehors. Celle qui suit et la troisième sont dans des rapports proportionnels. Si donc nous ne nous sommes pas trompés eu décrivant l'apparence des couleurs, il faut nécessairement que l'arc-en-ciel en ait trois, et qu'il n'ait absolument que ces trois seules couleurs.

§ 26. Si le jaune se montre aussi, c'est à cause de la proximité même des couleurs. Ainsi, le rouge près du vert paraît blanc ; et ce qui le prouve bien, c'est que plus le nuage est noir, moins les couleurs de l'arc-en-ciel sont mêlées. Or c'est dans ce cas que le rouge paraît le plus jaune. Dans l'arc-en-ciel, le jaune se produit entre la couleur rouge et la couleur verte. C'est donc à cause de la noirceur du nuage circulaire que toute la partie rouge de ce nuage paraît si blanche ; et en effet, elle est blanche en comparaison du reste.

§ 27. Et réciproquement, quand l'arc-en-ciel s'efface et s'éteint, la couleur rouge se rapproche beaucoup du blanc, parce que le rouge se dissipe ; car la nuée, qui est blanche, tombant à côté du vert, passe au jaune.

§ 28. La meilleure preuve de tout cela, c'est l'arc-en-.ciel qui est formé par la lune. Il semble tout à fait blanc ; et ce phénomène tient à ce qu'il paraît dans un nuage qui est noir, et durant la nuit. C'est absolument comme du feu sur du feu ; du noir près du noir fait que ce qui est un peu blanc paraît tout à fait blanc ; et ici, c'est la couleur rouge qui est dans ce cas.

§ 29. C'est encore là un phénomène qu'on peut bien observer sur les nuances des fleurs. Ainsi, dans les tissus et dans les broderies, on ne saurait dire combien les nuances de certaines couleurs mises tout près d'autres couleurs diffèrent d'apparence ; par exemple, des laines rouges mêlées à des laines blanches ou noires, ou bien placées sous tel ou tel jour. Aussi, les brodeurs disent-ils qu'ils se trompent bien souvent sur les nuances, quand ils travaillent à la lampe et qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils prennent les unes pour les autres.

§ 30. Ainsi donc, on a expliqué comment l'arc-en-ciel a trois couleurs et pourquoi il n'a que ces trois-là. C'est par une seule et même cause que l'arc-en-ciel double, qui enveloppe le premier, a tout à la fois des couleurs plus pâles, et qu'elles y sont placées dans une disposition inverse.

§ 31. La vue en effet s'élargissant davantage voit l'objet comme s'il était plus éloigné ; et dans le phénomène du second arc-en-ciel, il en est tout à fait de même.

Ainsi la réfraction qui vient de l'arc-en-ciel intérieur est plus faible, [375b] parce que cette réfraction même se produit de plus loin, de telle sorte que, venant plus petite à l'œil, elle fait paraître les couleurs moins vives.

§ 32. Et si les couleurs sont renversées, c'est qu'il tombe vers le soleil davantage de réfractions de la circonférence la plus petite, qui est la circonférence intérieure ; car étant plus près de la vue, elle est réfractée de la circonférence du premier arc-en-ciel, qui est la plus rapprochée. Or, dans l'arc-en-ciel extérieur, la circonférence la plus rapprochée, c'est la plus petite. Ainsi, elle aura la couleur rouge, tandis que la circonférence qui suit et la troisième seront dans des rapports proportionnels. Soit l'arc-en-ciel extérieur, B ; l'arc intérieur, A ; les couleurs : C le rouge, D le vert, E le violet. Le jaune paraîtra en F.

§ 33. Il n'y a pas trois arcs-en-ciel, et encore moins davantage, parce que déjà le second est très pâle ; de telle sorte que la troisième réfraction serait excessivement faible, et qu'elle ne pourrait pas aller jusqu'au soleil.

 

Chapitre 5 — Démonstration graphique de l'arc-en-ciel

Positions diverses du soleil ; construction des figures géométriques propres à expliquer la réfraction des rayons solaires. — Arcs-en-ciel lunaires. -- Époques de l'année où peut se produire l'arc-en-ciel.

 

§ 1. Que l'arc-en-ciel ne puisse pas être entièrement circulaire, que la section ne puisse pas aller au-delà de la demi-circonférence, et que toutes les conditions du phénomène soient bien telles que nous les avons dites, c'est ce dont on peut se convaincre sans peine en étudiant la figure ci-jointe.

§ 2. Un hémisphère au-dessus de l'horizon est représenté par A ; son centre est C ; et tel autre point s'élevant sur l'horizon est représenté par S. Si les lignes tombant de C, en forme de cône, font de la ligne SC une sorte d'axe, et que les lignes menées de C vers N se brisent à partir de la demi-circonférence vers S, c'est-à-dire sur le plus grand angle, les lignes menées de C formeront en tombant une circonférence de cercle.

§ 3. Et si la réfraction a lieu, soit au lever soit au coucher de l'astre, la partie qui est au-dessus de la terre sera une demi-circonférence de cercle coupé par l'horizon. Mais quand l'astre sera en ascension, la portion de cercle interceptée sera toujours moindre que la demi-circonférence elle sera la plus petite possible, lorsque l'astre est au méridien.

 

§ 4. Supposons d'abord que l'astre soit à son lever représenté par S. Supposons aussi que la ligne CN soit réfractée sur S, et que le plan représenté par A soit mené en passant par le triangle SCN. La section de la sphère sera donc un cercle. Prenons le plus grand possible, celui qui est représenté par A. Il n'y a en effet aucune différence à choisir des plans quelconques qui, de la ligne SC, peuvent être menés suivant le triangle [376a] CNS. Ainsi donc, les lignes menées des points SC ne pourront pas se rencontrer, dans ce rapport, sur tel ou tel autre point du demi-cercle représenté par A.

§ 5. En effet, puisque les points S et C sont donnés, la ligne SC le sera aussi, et la ligne NS le sera également, tout comme le rapport de NS à NC. Par conséquent, le point N touchera une périphérie donnée, que nous représentons par MN. Par suite, la section des périphéries sera donnée. Mais je dis que sur toute autre partie de la périphérie MN, le même rapport ne subsistera pas entre les mêmes points dans le même plan.

§ 6. Soit donc une ligne prise en dehors, DB, et que D soit coupé par rapport à B dans la proportion de NS à NC. NS est plus grand que NC, puisque la réfraction du cône se fait sur le plus grand angle ; et qu'en effet, NS sous-tend le plus grand angle du triangle NCS. Ainsi D est plus grand que B.

§ 7. Que l'on ajoute à B la ligne F, de telle sorte que BF soit à D ce que D est à B. Ensuite, supposons que B soit à une autre ligne, CP, comme F est à CS, et que de P à N soit menée la ligne PN.

§ 8. P sera donc le pôle du cercle sur lequel tombent les lignes menées de C. Ainsi, ce que F est à CS, B le sera à CP et D à PN. En effet on peut supposer aussi que cela n'est pas, et que le rapport a lieu avec une ligne plus petite ou plus grande que PN, parce qu'en effet il n'y aurait aucune différence.

§ 9. Que ce soit par exemple relativement à PR. Ainsi les lignes SC, CP et PR seront entr'elles dans le même rapport que FBD. Mais FBD étaient proportionnellement comme D est à B, comme FB est à D. Ainsi PR est à PC comme PS est à PR.

§ 10. Si donc des points CS, les lignes SR et CR sont jointes à R, les lignes jointes auront le même rapport que SP à PR. En effet, c'est à un même angle P que se rapportent proportionnellement les angles du triangle SPR et du triangle CRP. Ainsi, PR est à CR dans le même rapport que SP est à PR.

§ 11. De plus, NS est à NC dans le même rapport [376b] que D est à B. Ainsi, en partant des points SC, des lignes ayant le même rapport iront coïncider non seulement à la périphérie NM, mais encore sur tout autre point. Or c'est là ce qui est impossible.

§ 12. Puis donc que D ne peut se rapporter ni à une ligne plus petite que NP, ni à une ligne plus grande, car on le démontrerait de même, il faut nécessairement qu'il se rapporte à la ligne NP. Ainsi ce que NP est à PC, PS l'est à NP, et l'autre ligne NS l'est à NC.

§ 13. Si donc en prenant le pôle P, et la distance NP, on décrit un cercle, il touchera tous les angles que forment, en se brisant, les lignes menées du cercle NS. Si non, on démontrerait également que les lignes menées de l'un et l'autre côté du demi-cercle ont le même rapport ; ce qui a été démontré impossible.

§ 14. Si donc on trace le demi-cercle A autour du diamètre SCP, les lignes menées de SC et se réfractant vers N, seront également dans tous les plans et feront l'angle égal CNS ; et l'angle que feront les lignes SP et NP sur SP sera toujours égal.

§ 15. Ainsi, les triangles sur SP et CP sont égaux à SNP et CNP. Leurs perpendiculaires tomberont sur le même point de SP et seront égales. Qu'elles tombent en O, le centre du cercle sera donc O ; et le demi-cercle, c'est-à-dire NM, est enlevé de l'horizon.

§ 16. Car on sait que le soleil ne domine pas les parties supérieures de l'atmosphère et qu'il ne domine que les matières qui sont transportées près de la terre, et qu'il fait écouler l'air. C'est là ce qui est cause que l'arc-en-ciel n'est jamais un cercle complet. Il arrive aussi, mais rarement, qu'il se produit dans la nuit par l'effet de la lune. C'est qu'elle n'est pas toujours pleine, et naturellement elle est trop faible pour dominer l'air. L'arc-en-ciel se forme surtout là où le soleil domine le plus ; car là aussi il se forme dans l'arc-en-ciel le plus de gouttelettes.

§ 17. Soit donc encore l'horizon représenté par ABC. Que l'on élève S et que l'axe soit ici représenté par SP, on fera tout le reste de la démonstration, comme auparavant. Mais ce pôle du cercle, P, sera au-dessous de l'horizon AC, [377a] quand le point S s'y sera élevé.

§ 18. Or le pôle, le centre du cercle et celui du nouvel horizon qui termine le lever de l'astre, seront sur la même ligne ; car le cercle est représenté par SP.

§ 19. Mais comme CS est au-dessus du diamètre AC, le centre serait d'abord au-dessous de l'horizon AC, sur la ligne CP, et au point O. Ainsi la section supérieure du demi-cercle, représentée par XYZ, est plus petite ; car XYZ est un demi-cercle. Mais maintenant il est coupé par AC, l'horizon. YZ sera invisible, pour peu que le soleil lui-même s'élève vers le méridien. Plus S est élevé, plus le pôle est bas, ainsi que le centre du cercle.

§ 20. Si dans les jours plus courts qui. viennent après l'équinoxe d'automne, il se peut que l'arc-en-ciel se produise toujours, et si dans les jours plus longs qui sont compris entre l'un et l'autre équinoxe, l'arc-en-ciel ne se produit jamais à midi, la cause en est que toutes les sections du côté de l'Ourse sont plus grandes que la demi circonférence, et qu'elles deviennent toujours de plus en plus grandes, à mesure que la partie qu'on ne voit pas continue à se rapetisser. Mais les sections qui sont vers le méridien de l'équinoxe sont, l'une, la section supérieure, très petite, et l'autre, qui est au-dessous de la terre, fort grande. Et toujours à mesure que le soleil s'éloigne, les sections sont de plus en plus grandes.

§ 21. Par conséquent, dans les- jours qui avoisinent le solstice d'été, à cause de la grandeur des jours, avant que S n'arrive au milieu de la section et qu'il ne soit au méridien, P est déjà tout à fait en bas, parce que le méridien est fort loin de la terre, par suite de la grandeur de la section.

§ 22. Mais dans les jours qui avoisinent le solstice d'hiver, comme les sections des cercles ne sont pas très élevées au-dessus de la terre, il faut nécessairement que le phénomène se passe tout à l'inverse ; car il n'y a pas besoin alors que le point S soit fort élevé, pour que le soleil arrive au méridien.

 

 

Chapitre 6 — Du parhélie. Des verges lumineuses.

Explication de ces deux phénomènes ; moments où ils se produisent ; positions qu'ils prennent. Du halo.

 

§ 1. Il faut croire que ce sont des causes semblables à celles qu'on vient d'exposer qui produisent le parhélie et les verges ou bâtons lumineux. Ainsi, le parhélie se forme par la vision réfractée d'un certain point vers le soleil ; et les verges se forment, parce que la vision tombe sur un nuage, étant telle que nous avons dit qu'elle est toujours, lorsque les nuages étant près du soleil, elle est réfractée de quelque corps aqueux vers le nuage.

§ 2. Les nuages eux-mêmes paraissent [377b] incolores, quand on les regarde directement ; mais, vu dans l'eau, le nuage apparaît plein de verges. La seule différence, c'est que, pour ce dernier cas, la couleur du nuage semble être dans l'eau, tandis que dans les verges on la voit sur le nuage lui-même.

§ 3. Ce phénomène des verges a lieu lorsque la composition du nuage est inégale, rare dans telle partie, et dense dans telle autre ; ici plus aqueuse, et là moins aqueuse. La vue alors étant réfractée vers le soleil, la forme du soleil ne s'aperçoit pas à cause de la petitesse des miroirs ; et quant à la couleur, comme le soleil, qui est brillant et blanc, se réfléchit sur une surface irrégulière, et que la vue est réfractée vers lui, une partie de la couleur paraît rouge, et l'autre paraît verte ou jaune.

§ 4. Il n'y a d'ailleurs aucune différence à ce que la vue passe à travers ces corps, ou que la vue soit réfractée par eux. Dans l'un et l'autre cas, la couleur paraît être la même, de telle sorte que si dans l'un il du rouges il y en a également dans l'autre. Ainsi donc, lés verges sont produites par l'irrégularité du miroir, qui ne réfléchit pas la figure, mais seulement la couleur.

§ 5. Quant au parhélie, il a lieu lorsque l'air est aussi homogène que possible, et qu'il est également dense partout, de manière à paraître blanc. La régularité du miroir fait qu'il n'y a qu'une seule couleur dans l'apparition. Mais la réfraction de la vision totale, en tombant tout entière sur le soleil, réfléchie par un brouillard qui est épais, et qui, sans être déjà, de l'eau, est tout proche d'en être, fait paraître la couleur propre du soleil comme elle serait réfractée par un airain poli ; et c'est à cause de son épaisseur.

§ 6. Ainsi donc, la lumière du soleil étant blanche, le parhélie paraît blanc tout comme lui. C'est là aussi ce qui fait que le parhélie est un signe de pluie bien plutôt que ne le sont les verges ; car alors l'air est bien mieux disposé pour produire de l'eau. L'air du midi en produit plus que celui du nord, parce que l'air du midi se change plus facilement en pluie que l'air du nord.

§ 7. Ces phénomènes se produisent ainsi que nous l'avons dit, au coucher et au lever du soleil ; et ils ne viennent ni d'en haut ni d'en bas, mais de côté, les verges aussi bien que les parhélies. Ils ne sont placés non plus ni trop près ni trop loin du soleil ; car si le soleil est près, il dissout l'agglomération ; et si elle est trop éloignée, la vue ne se réfracte pas ; car plus elle s'éloigne d'un si petit miroir, plus elle s'affaiblit.

§ 8. Voilà pourquoi les halos non plus ne se forment jamais à l'opposé du soleil. Si le halo se produit en haut [378a] et près du soleil, le soleil le dissout ; s'il est loin, la vue étant plus faible qu'il ne faut pour faire réfraction, elle ne tombera plus sur le soleil. Mais si le halo est placé obliquement et au-dessous de l'astre, il est possible que le miroir soit assez éloigné pour que, d'une part, le soleil ne puisse dissoudre l'agglomération, et que d'autre part, la vision reste assez compacte et entière pour que, portée vers la terre, elle ne s'égare pas comme si elle était portée au travers du vide.

§ 9. Le phénomène n'a pas lieu au-dessous du soleil, parce que près de la terre, il serait dissous par l'astre ; mais quand il est en haut dans le milieu du ciel, la vision se disperse et s'éteint. Et même, il ne se produit pas du tout obliquement quand le soleil est au milieu du ciel ; car la vision n'est pas portée sous la terre, de telle sorte qu'elle vient très peu vers le miroir, et que la partie réfractée devient absolument faible et impuissante.

 

 

Chapitre 7 — Résumé et fin des théories antérieures

Énoncé d'un nouveau sujet, suite des précédents ; action de l'exhalaison fumeuse et de l'exhalaison vaporeuse dans le sein de la terre ; Idée générale de la formation des métaux.

 

§ 1. Voilà donc à peu près l'ensemble des phénomènes que présente la sécrétion dans les espaces placés au-dessus de la terre ; et nous savons à présent quel est le nombre de ces phénomènes et quelle en est la nature. Reste à expliquer les phénomènes qu'elle cause dans le sein même de la terre, quand elle se trouve renfermée dans quelques unes de ses parties. Elle y produit aussi deux espèces différentes de corps, parce qu'elle-même est naturellement double, ainsi qu'elle les produit dans la région supérieure.

§ 2. En effet, les exhalaisons sont au nombre de deux, la vaporeuse et la fumeuse, comme nous l'avons dit ; et il y a aussi deux espèces pour tous les corps qui sont dans la terre : les minéraux et les métaux.

§ 3. L'exhalaison sèche, en brûlant les matières, produit tous les minéraux, et par exemple toutes les espèces diverses de pierres qui ne se dissolvent pas dans l'eau : la sandaraque, l'ocre, le minium, le soufre, et tant d'autres substances pareilles. La plupart des minéraux ne sont que de la poussière colorée, ou de la pierre formée de cette composition, comme par exemple le cinabre.

§ 4. L'exhalaison vaporeuse produit les métaux, qui sont ou fusibles ou ductiles, comme le fer, l'or, l'airain. C'est l'exhalaison vaporeuse qui, en étant renfermée dans la terre, y produit tous ces corps. Et l'exhalaison agit surtout dans les pierres, lorsqu'elle est pressée en un tout compact, à cause de leur sécheresse même, et qu'elle s'y coagule, comme elle se change en rosée, ou en gelée après qu'elle a été sécrétée ; seulement tous ces corps naissent avant que l'exhalaison ne soit sécrétée en eau,

§ 5. Aussi sont-ils tantôt liquéfiables comme de l'eau, et tantôt ne le sont-ils pas. La matière de l'eau y était jadis en puissance ; mais elle n'y est plus, et ils ne viennent même pas d'une eau qui aurait subi déjà quelque modification, comme en viennent les sucs ; car ce n'est pas ainsi que se forme ici de l'airain, là de l'or. Mais chacun de ces corps existent avant qu'ils ne se forment par l'action de l'exhalaison coagulée.

§ 6. C'est là ce qui fait que tous ces corps sont combustibles et que tous ont de la terre, parce qu'ils ont tous de l'exhalaison sèche ; l'or seul est incombustible au feu.

§ 7. Voilà donc ce que tous ces corps ont de commun. Maintenant il faut les étudier en détail et à part, en distinguant d'abord chacune de leurs espèces.

 

 

LIVRE 4 — LES QUATRE ÉLÉMENTS

Chapitre 1 — Théorie des quatre éléments

Deux actifs, le froid et le chaud ; deux passifs, le sec et l'humide. Actions diverses de ces éléments ; génération et changement. La putréfaction ; son rôle considérable dans la nature ; différence de son action selon les corps

 

§ 1. [378b. 10] Comme on a établi qu'il y a quatre causes des éléments, il résulte que, suivant les combinaisons de ces causes, les éléments sont aussi au nombre de quatre, dont deux sont actifs, le chaud et le froid, et dont deux sont passifs, le sec et l'humide.

§ 2. On peut se convaincre de l'exactitude de ces principes par l'induction. En toutes choses, on voit la chaleur et le froid, déterminant, combinant, changeant les corps homogènes et les corps non homogènes ; humectant .et séchant, durcissant et amollissant, tandis que les corps secs et humides sont déterminés par le chaud et le froid, et qu'ils subissent toutes les autres modifications dont on vient de parler, les souffrant d'abord eux-mêmes tels qu'ils sont, comme les souffrent aussi tous les corps qui se .forment, en parties communes, par la combinaison de ces deux éléments.

§ 3. On peut s'en convaincre encore par les définitions que nous donnons de la nature de ces éléments ; car pour le chaud et le froid, nous les appelons actifs, attendu que ce qui coagule les corps est bien quelque chose d'actif. L'humide et le sec sont quelque chose de passif ; car ils sont faciles ou difficiles à délimiter, selon que leur nature vient à souffrir quelque modification.

§ 4. Il est donc évident que de ces quatre éléments les uns sont actifs, et les autres passifs. Ceci posé, il faut énumérer les effets par lesquels opèrent ainsi les éléments actifs, et rechercher les diverses espèces des éléments passifs.

§ 5. D'abord donc d'une manière générale, la génération absolue des choses et leur changement naturel sont l'œuvre de ces puissances, ainsi que la destruction naturelle, qui est opposée à la génération et au changement. Ces puissances se retrouvent également dans les plantes et dans les animaux, et dans leurs parties.

§ 6. Mais la génération absolue et naturelle n'est qu'un changement causé par l'action de ces puissances, lorsqu'elles sont en un rapport convenable avec la matière qui est propre à chaque nature de corps. Ce sont alors les puissances que l'on vient d'indiquer, et qu'on appelle passives. [379a] C'est le froid et le chaud qui, en maîtrisant la matière, engendrent les choses. Mais lorsqu'ils ne dominent pas, il y a alors, même dans une simple partie, crudité et indigestion.

§ 7. La génération absolue a pour son contraire le plus ordinaire la putréfaction. En effet toute destruction naturelle est un acheminement vers cet état, comme par exemple la vieillesse et la dessiccation. La fin de tous ces phénomènes, c'est la décomposition, toutes les fois que quelqu'un des composés naturels n'est pas détruit violemment ; et par exemple, une destruction violente c'est de brûler de la chair, de l'os, ou telle autre chose de ce genre, dont la fin suivant leur destruction naturelle devrait être la putréfaction.

§ 8. Voilà pourquoi les choses qui se putréfient sont d'abord humides, et sèches à la fin ; car c'est de là qu'elles sont d'abord venues, et le sec a été délimité par l'humide, quand les éléments actifs ont opéré. La destruction a lieu quand le délimité l'emporte sur le délimitant, par l'action de ce qui l'entoure.

§ 9. Cependant à proprement parler, la putréfaction se dit pour les choses qui se détruisent successivement, quand elles s'éloignent de leur nature. Aussi toutes choses se putréfient, le feu excepté ; la terre, l'eau, l'air se putréfient ; car toutes ces choses sont matière et aliment pour le feu.

§ 10. La putréfaction est, dans tout corps humide, la destruction de sa chaleur propre et naturelle, par le fait d'une chaleur étrangère ; et cette chaleur étrangère ne peut être que celle du corps environnant.

§ 11. Puis donc que le corps souffre dans ce cas par le manque de chaleur, et que tout ce qui manque de cette puissance est froid, tous deux seraient cause de la putréfaction ; et la putréfaction serait la modification commune, et du froid propre au corps, et de la chaleur étrangère.

§ 12. C'est pour cela que toutes les choses qui se pourrissent deviennent aussi plus sèches, et qu'enfin elles deviennent terre et fumier. En effet, la chaleur propre du corps venant à sortir, l'humide naturel s'en évapore aussi ; . et ce qui retient et attire l'humidité n'existe plus, puisque c'est la chaleur propre qui l'y attire et l'y fait entrer.

§ 13. Durant les froids, il y a moins de putréfaction que durant les chaleurs. C'est qu'en hiver, il y a peu de chaleur dans l'air et dans l'eau qui environnent les corps, de sorte que cette chaleur n'a aucune influence ; mais elle en a davantage en été.

§ 14. Ce qui est gelé ne peut pas non plus se putréfier ; Car la glace est plus froide que l'air n'est chaud. L'air est donc dominé, et c'est le principe moteur qui domine. Ce qui bout ou ce qui est chaud ne se putréfie pas non plus ; car la chaleur qui est dans l'air, est moins forte que celle qui est dans la chose, de telle sorte qu'elle ne domine pas et qu'elle n'amène aucun changement.

§ 15. De même encore, ce qui est en mouvement et ce qui coule se putréfie moins que ce qui reste en place ; car le mouvement causé par la chaleur qui est dans l'air est plus faible que la chaleur qui préexiste dans [379b] la chose ; et par conséquent, elle ne produit aucun changement d'état.

§ 16. C'est la même cause qui fait que ce qui est en grande quantité se putréfie moins que ce qui est en petite quantité. Dans la grande quantité, il y a trop de feu propre et de froid, pour que les forces environnantes puissent l'emporter.

§ 17. Aussi l'eau de la mer, si on la divise par portions, se putréfie très vite, tandis que dans sa masse totale elle ne se putréfie pas ; et il en est de même pour toutes les autres eaux.

§ 18. Et les animaux naissent dans les choses putréfiées, parce que la .chaleur naturelle qui s'en dégage recompose et rassemble les parties sécrétées et divisées. voilà donc ce que c'est .que la génération, et aussi la destruction des choses.

 

 

Livre IV, ch. 1. Sur l'authenticité et l'ordre de ce quatrième livre, voir la Dissertation préliminaire.

§ 1 . Comme on a établi, voir plus haut, livre 1, ch. 2, § 1. -- Quatre causes des éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre. --- Les éléments sont au nombre de quatre, ce serait plutôt : Les qualités des éléments. -- Dont deux sont actifs sont passifs, voir pour ces distinctions, d'ailleurs peu justes, le Traité du ciel, livre Ill, ch. 5, p. 303, b, 9, et le Traité de la génération et de la corruption, livre II, ch. 2, p. 329, b, 21, et p. 330, a, 30, édit. de Berlin.

§ 2. Par l'induction, ici l'induction n'est pas autre chose que l'observation des faits particuliers, démontrant un principe général. — Sont déterminés par le chaud et le froid, le texte est moins formel. — Dont on vient de parler, ou bien : « dont on a parlé dans d'autres ouvrages. » — Tous les corps qui se forment de ces deux éléments, le texte n'est pas aussi développé.

§ 3. Les définitions que nous donnons, dans le § précédent. — Que ce qui coagule les corps, j'ai ajouté les deux derniers mots. Il est évident d'ailleurs que la chaleur désagrége les corps aussi souvent qu'elle les coagule. -- Faciles ou difficiles à délimiter ou à définir. L'expression du texte est obscure. Voir le Traité de la génération et de la corruption, livre 1, ch. 10, p. 328, h, 2, édit. de Berlin.

§ 4. Il est donc évident, cette conclusion ne paraît pu ressortir évidemment de ce qui précède ; ce n'est qu'une simple affirmation, qui n'est pas du tout démontrée. -- Les éléments actifs, l'expression du texte est indéterminée ; mais plus haut § 1, l'auteur s'est servi du mot d'élément que je répète ici.

§ 5. La génération absolue des choses, le mot de Génération n'est pas pris ici tout à fait dans le sens que lui donne habituellement Aristote. Il s'agit seulement de la reproduction et du développement naturel des animaux et des plantes. --Leur changement naturel, c'est-à-dire leur développement régulier. -- De ces puissances, c'est le mot même du texte ; mais ordinairement le mot de Puissance a une autre signification dans le style d'Aristote. On pourrait traduire : forces au lieu de puissances..— A la génération et au changement, j'ai ajouté ces mots pour compléter la pensée. — Ces puissances, ou bien : « la génération et la destruction. »

§ 6. N'est qu'un changement ; le texte n'est pas tout à fait aussi formel. — Par l'action de ces puissances, le froid et le chaud faisant naître ou périr les êtres. — Qu'on appelle passives, on attendait plutôt les puissances actives ; mais les puissances passives, le sec et l'humide, subissent l'influence des deux autres. — En maîtrisant la matière, l'expression est trop vague ; mais je n'ai pas dû la préciser davantage. — Crudité et indigestion, selon Alexandre d'Aphrodisée, la crudité s'applique aux substances qu'on peut faire cuire artificiellement ; l'indigestion s'applique aux aliments que doivent absorber les animaux.

§ 7. La génération absolue, c'est-à-dire la génération où l'être passe du non-être à l'existence. — La putréfaction, ceci n'est peut-être pas fort exact ; la destruction est le contraire de la génération ; la putréfaction est une des voies principales par lesquelles les choses arrivent à être détruites. — Toute destruction naturelle, c'est le contraire qu'il faudrait plutôt dire ; et la putréfaction est un acheminement à la destruction. — La décomposition, l'expression grecque est peut-être encore plus forte. — Une destruction violente, le texte n'est pas tout à fait aussi précis. — Devrait être, même remarque.

§ 8. Sont d'abord humides, le fait est exact en général. — Et sèches à la fin, ceci n'est pas aussi vrai, et ne s'applique qu'à certaines matières. — Car c'est de là qu'elles sont venues, c'est-à-dire qu'elles ont commencé par être humides. — Quand les éléments actifs, le froid et le chaud. On ne comprend pas bien d'ailleurs comment le sec est délimité ou déterminé par l'humide. — Le délimité, et par exemple ici, l'humide primitif, qui l'emporte sur le sec. — Par l'action, le texte n'est pas tout à. fait aussi pré¬cis.

§ 9. Successivement, le texte dit précisément : en partie. — Quand elles s'éloignent, le texte dit avec plus de force : " quand elles se séparent de leur nature. » -- Le feu excepté, M. Ideler remarque que dans les Problèmes, livre XXV, ch. 20, p. 939, b, 27, édit. de Berlin, l'air aussi est excepté de la putréfaction. — Sont matière et aliment, il n'y a que le premier mot dans le texte. L'idée ne paraît pas d'ailleurs très juste ; car elle tendrait à confondre la putréfaction avec la combustion.

§ 10. Dans tout corps humide, il faut entendre un corps plus ou moins humide. — De sa chaleur propre et naturelle, comme l'humide résulte surtout du froid, il faut .entendre qu'il s'agit ici de la température plutôt que de la chaleur proprement dite.

§ 11. Le corps souffre, l'expression du texte est toute indéterminée. — De cette puissance, c'est le mot même du texte. Voir plus haut, § 5. -- Tous deux, c'est-à-dire le froid et le chaud. — Le froid propre au corps, et acquis en quelque sorte par la dispersion de la chaleur propre. Voir le § 10.

§ 12. Deviennent aussi plus sèches, après avoir été d'abord plus humides, comme il est dit au § 8. — Terre et fumier, ce sont des expressions bien générales, et qui par conséquent ne sont pas très exactes. -- L'humide naturel, qui combiné avec la chaleur composait le corps. -- Ce qui retient et attire l'humidité, c'est-à-dire la chaleur.

§ 13. Il y a moins de putréfaction, le fait est exact ; et on peut l'observer chaque hiver. — Et dans l'eau, peut-être l'eau ne signifie-t-elle ici que l'humidité répandue dans l'atmosphère. — Elle en a davantage en été, ou bien : « la putréfaction a lieu davantage durant l'été. » Ces deux traductions reviennent à peu près au même.

§ 14. Ne peut pas non plus se putréfier, le texte n'est pas aussi formel. -- L'air est donc dominé, même remarque. Ce sens est celui qui paraît le plus acceptable. — C'est le principe moteur, c'est-à-dire le principe qui a déterminé la congélation. — Ce qui est chaud, et continue à garder la même chaleur. - Dans la chose, c'est le mot même du texte ; on pourrait traduire aussi : « dans le corps. »

§ 15. Ce qui est en mouvement et ce qui coule, comme l'eau, par exemple. ---- Dans la chose, même remarque qu'au § précédent. — D'état, j'ai ajouté ces mots qui complètent la pensée. Tous ces faits d'ailleurs sont assez exacts.

§ 16. Ce qui est en grande quantité, le fait est exact. — Trop de feu propre et de froid, ceci n'est pas également vrai. — Les forces, le texte dit précisément : les puissances. Voir plus haut, § 5.

§ 17. Se putréfie très vite, c'est un phénomène qu'on peut observer ; mais ici peut-être la putréfaction se confond-elle avec l'évaporation. --Dans sa masse totale, le fait est exact, quoiqu'il fût possible d'aller plus loin et de donner une explication plus profonde. — Pour toutes les autres eaux, qui ne sont pas salées comme celles de la mer.

§ 18. Et les animaux naissent, cette croyance très générale dans l'antiquité a duré jusqu'à nos jours ; elle est aujourd'hui restreinte au vulgaire ; mais au dernier siècle, elle avait encore quelque vogue parmi les savants. -- Recompose et rassemble les parties sécrétées et divisées, le texte est moins développé ; mais j'ai dû le rendre avec ces détails pour reproduire toute la force des expressions grecques. — La génération et aussi la destruction, dans les limites qui out été indiquées pour la question spéciale dont il est traité ici.

 

Chapitre 2 — Modifications successives des corps par l'action des quatre éléments, modifications causées par la chaleur et le froid

Digestion, maturation, coction, cuisson ; modifications contraires causées par le froid. Résultats divers de la digestion, selon les corps et les circonstances.

 

§ 1. Il nous reste à dire quelles sont les modifications consécutives que déterminent les forces dont nous venons de parler, en agissant sur les objets déjà formés par la nature elle-même. La chaleur cause la digestion, et les espèces de la digestion sont : la maturation, la coction, la cuisson. Le froid cause l'indigestion, et l'indigestion a pour espèces : la crudité, le ramollissement et la coction imparfaite.

§ 2. Il faut bien remarquer que ces expressions ne correspondent pas très convenablement aux choses ; mais pourtant elles ne s'appliquent pas d'une manière générale à des phénomènes identiques. Par conséquent, il faut bien se dire que toutes ces espèces ne sont pas absolument, mais seulement à peu près, ce qu'on vient de dire. Nous allons les reprendre chacune à leur tour.

§ 3. La digestion est donc un achèvement par la chaleur naturelle et propre, agissant sur les opposés passifs. Et par ces. opposés, j'entends la matière propre à chaque corps, puisque, quand elle est digérée, l'opération est achevée, et qu'elle est devenue tout ce qu'elle doit être.

§ 4. Le principe de cet achèvement vient de la chaleur propre, bien que cette chaleur puisse être aidée et complétée par quelque secours extérieur. C'est ainsi, par exemple, que la digestion des aliments est aidée par des lotions et par d'autres moyens analogues. Mais le principe, c'est la chaleur qui est dans le corps même.

§ 5. Le but de la digestion, c'est tantôt la nature même de l'être, la nature qui pour nous est forme et substance ; tantôt la fin de la digestion aboutit à une certaine configuration, lorsque le corps humide qui est ou cuit, ou rôti, ou putréfié, ou échauffé de toute autre manière, acquiert telle qualité ou telle dimension ; car alors il peut être mis en usage, et nous disons qu'il est digéré, comme le moût et les liquides qui sont dans les tumeurs, lorsqu'ils se convertissent en pus, et comme la larme quand elle devient chassie. Et de même pour une foule d'autres choses.

§ 6. C'est là du reste ce qui arrive à tous les corps, quand la matière et l'humidité sont dominées et vaincues ; car c'est elle qui est déterminée par la chaleur qui est dans la nature de l'objet ; et tant que la définition lui convient, c'est sa nature. [380a] C'est là ce qui fait aussi que ce sont des objets de ce genre, urines, selles, et en général toutes les excrétions, qui sont des signes de la santé. On dit qu'elles sont digérés, parce qu'elles montrent que la chaleur propre l'emporte sur l'indéterminé.

§ 7. Il faut nécessairement que les choses digérées soient plus épaisses et plus chaudes ; car la chaleur rend la chose sur laquelle elle agit plus renflées plus épaisse et plus sèche.

§ 8. Voilà donc ce que c'est que la digestion. Quant à l'indigestion, elle est l'inaccomplissement de ces phénomènes par défaut de chaleur propre. Le défaut de chaleur, c'est le froid. L'inaccomplissement vient des opposés passifs, selon la matière spéciale de chaque objet, d'après sa nature.

Voilà ce que nous avions à dire de la digestion et de l'indigestion.

 

Chapitre 3 — Des différentes espèces de digestion

La maturation et la crudité ; cuisson complète, et cuisson insuffisante par bouillie ; explication de ces deux états des corps susceptibles de bouillir ; cuisson par rôtissage. Génération d'animaux dans la putréfaction de la cavité inférieure. Cuisson incomplète par rôtissage.

 

§ 1. La maturation est une sorte de digestion ; car la digestion de la nourriture qui est dans les péricarpes, c'est ce qu'on appelle la maturation. Comme la digestion est une sorte d'achèvement, la maturation est achevée quand les semences, qui sont dans le péricarpe, sont en état de produire un fruit tout pareil à ce qu'elles sont ; et c'est bien en ce sens aussi que, pour toutes les autres choses, nous entendons leur achèvement.

§ 2. La maturation s'applique donc précisément au péricarpe. C'est d'après la même idée que beaucoup de choses sont appelées mûres, quand elles sont digérées ; mais ce n'est que par métaphore, parce qu'il n'y a pas, ainsi qu'on l'a dit plus haut, de noms particuliers pour chaque achèvement spécial, dans les choses déterminées par la chaleur et le froid naturels.

§ 3. La maturation des tumeurs et du flegme, ainsi que de toutes les choses analogues, n'est que la digestion par l'humide intrinsèque de la chaleur naturelle qui est dans l'objet ; car ce qui ne domine pas ne peut pas déterminer.

§ 4. Ainsi donc, de la forme aérienne les corps passent à l'état aqueux par la maturation, et les corps aqueux deviennent terreux. Toutes les choses qui se mûrissent deviennent toujours plus lourdes, de légères qu'elles étaient ; et c'est pour atteindre ce résultat que la nature tantôt attire à elle certaines matières, et tantôt en rejette certaines autres.

§ 5. Voilà donc ce que c'est que la maturation. La crudité est le contraire ; et la non-digestion de la nourriture qui est dans le péricarpe est le contraire de la maturation. Elle est précisément l'humidité sans limite déterminée. Voilà pourquoi la crudité provient de l'air ou de l'eau, ou même est composée des deux à la fois.

§ 6. Mais si la maturation est une sorte d'achèvement, la crudité est un inachèvement. L'inachèvement tient au défaut de chaleur naturelle, et à sa disproportion relativement à l'humide digéré..

§ 7. Rien en effet de ce qui est humide ne peut se mûrir par soi-même, sans qu'il n'y ait aussi du sec ; car l'eau est le seul des corps liquides qui ne s'épaississe pas. [380b] Et ce phénomène a lieu, soit parce que la chaleur y est en petite quantité, soit parce que le défini, c'est-à-dire l'humide, y est en grande quantité. Voilà encore pourquoi les sucs des choses crues sont légers, plutôt froids que chauds ; et qu'on ne peut ni les manger ni les boire.

§ 8. Du reste, le mot de crudité a plusieurs sens tout comme le mot de maturation. De là vient qu'on dit que les urines et les selles et les cathares sont crus et c'est par la même raison ; car on dit de toutes choses qu'elles sont crues, parce qu'elles ne sont pas dominées par la chaleur et qu'elles n'ont pas été constituées définiveinent par elle.

§ 9. En poussant les choses un peu plus loin, on dit aussi de l'argile qu'elle est crue, du lait qu'il est cru, et d'une foule d'autres substances, si pouvant changer et se constituer sous l'influence de la chaleur, elles restent cependant sans éprouver cette influence. Et ce qui fait qu'on dit de l'eau qu'elle est bouillie, et qu'on ne dit jamais d'elle qu'elle est crue, c'est qu'elle n'épaissit pas.

On a donc expliqué ce que c'est que la maturation et la crudité, et quelles sont les causes de chacune d'elles.

§ 10. Quant à l'ébullition, c'est d'une manière générale la digestion ou coction produite par la chaleur humide de l'indéterminé que l'humide renferme. Le mot d'ailleurs ne s'emploie proprement que pour les choses qui peuvent bouillir ; et cet indéterminé peut être, ainsi qu'on l'a déjà dit, ou de l'air ou de l'eau.

§ 11. La digestion ou coction se produit alors par le feu qui est dans l'humide ; car les choses que l'on met sur le gril ne sont que rôties ; et elles sont affectées de cette manière par la chaleur extérieure. Or le feu rend l'humide dans lequel il est, d'autant plus sec, en l'absorbant en lui-même.

§ 12. Mais l'objet qui est bouilli fait tout le contraire ; car l'humide qu'il contient s'en trouve excrété par la chaleur qui est dans le liquide extérieur. Voilà pourquoi les choses bouillies sont plus sèches que les choses grillées ; car les choses bouillies n'absorbent pas en elles l'humide, attendu que la chaleur du dehors l'emporte sur celle du dedans ; et si celle du dedans l'emportait, elle attirerait l'autre entièrement à elle.

§ 13. Tout corps du reste n'est pas susceptible d'être bouilli. Ainsi, un corps ne peut pas se bouillir quand il ne contient pas du tout d'humide, comme les pierres ; ou bien lorsque, tout en contenant de l'humide, cet humide ne peut pas être dominé, à cause de la densité de la matière, comme dans le bois. Mais les seuls corps qui puissent se bouillir, ce sont ceux qui ont de l'humidité susceptible d'être modifiée par la combustion qui se fait dans l'humide.

§ 14. On dit bien parfois que l'or bout, le bois et beaucoup d'autres corps ; mais ce n'est pas d'après la même idée ; c'est uniquement par métaphore, parce qu'il n'y a pas de mot qui réponde directement à ces différences.

§ 15. On dit aussi, en parlant des liquides, qu'ils sont bouillis, le lait, par exemple et le sirop, quand le suc qui est dans le liquide vient à être changé en quelqu'espèce nouvelle par le feu qui l'échauffe tout à l'entour, et de dehors, de manière à produire un état à peu près analogue à la cuisson bouillie [381a] dont il vient d'être parlé.

§ 16. Du reste, tout ce qu'on fait bouillir, ou qu'on cuit, n'a pas la même destination ; ici c'est pour manger, là pour boire, ou pour tel autre usage, puisqu'on dit aussi que les remèdes se cuisent en bouillant.

§ 17. Ainsi, les corps susceptibles d'être bouillis sont tous ceux qui pourront devenir plus épais, ou se réduire, ou se condenser, soit qu'ils restent identiques, soit qu'ils passent aux contraires, parce qu'en se sécrétant les uns deviennent plus épais et les autres plus légers, comme le lait qui peut devenir ou petit-lait ou crème. Quant à l'huile, on ne peut pas dire qu'en elle-même elle soit bouillie ; car elle n'éprouve aucune des modifications qu'on vient d'indiquer.

§ 18. La digestion, ou coction qui se fait dans la cuisson bouillie, est ce que nous venons de dire ; et elle est la même, soit qu'elle se produise par des instruments factices, ou dans des organe» et instruments naturels ; car au fond, c'est toujours la même cause qui agit.

§ 19. La non-cuisson est l'indigestion contraire à la cuisson bouillie ; mais la cuisson bouillie peut avoir aussi pour contraire cette indigestion, qu'on appelle primitive, de l'élément indéterminé du corps, par suite de l'insuffisance de la chaleur contenue dans le liquide environnant.

§ 20. On a dit que cette insuffisance de chaleur est accompagnée de froid ; mais elle a lieu par un autre mouvement que le froid ; car la chaleur qui a fait la cuisson est éliminée, et l'insuffisance de chaleur vient, soit de la quantité de froid qui est clans le liquide, soit de celle qui est dans l'objet et à bouillir ; car alors il arrive que la chaleur qui est dans le liquide est trop grande pour n'y pas causer quelque mouvement, mais trop petite pour qu'elle puisse s'égaliser et avoir la force de digérer complétement. Aussi les choses à demi-cuites sont plus dures que les choses bouillies ; et les liquides sont plus déterminés qu'elles.

Voilà donc ce que c'est que la cuisson et la non-cuisson, et comment elles se produisent.

§ 21. Le rôtissage est une sorte de digestion au moyen de la chaleur sèche et étrangère ; aussi quand on fait rôtir quelque chose et qu'on amène ainsi un changement et une coction, non par la chaleur de l'humide, mais par celle du feu, l'objet, quand l'opération est achevée, est grillé et non bouilli, et l'on dit qu'il est brûlé, s'il y a excès. C'est par la chaleur sèche que cette combustion se forme, quand, à la fin, le corps devient plus sec qu'il ne faut.

§ 22. Voilà aussi pourquoi le dehors est dans ce cas plus sec que le dedans, tandis que c'est tout le contraire pour les choses bouillies ; et pourquoi encore c'est une œuvre plus difficile pour les chefs de cuisine de rôtir que de bouillir ; car il est difficile d'échauffer également les parties du dedans et celles du dehors ; les parties les plus proches du feu, sèchent toujours aussi le plus vite ; [381b] et c'est là ce qui fait qu'elles sèchent bien davantage.

§ 23. Les pores du dehors venant à se resserrer, l'humide qui est au dedans ne peut être excrété ; mais il y est emprisonné, dès que les pores viennent à se fermer.

§ 24. Le rôtissage et la cuisson bouillie se produisent artificiellement ; mais, ainsi que nous venons de le dire, il y a des actions tout à fait identiques même dans la nature. Les modifications produites sont pareilles de part et d'autre ; mais elles n'ont pas reçu de nom spécial. L'art ne fait qu'imiter la nature en ceci ; car la digestion des aliments dans le corps des animaux est tout à fait analogue à la cuisson bouillie, puisque la digestion se produit, dans l'humide et dans le chaud, par la chaleur, que renferme le corps ; et il y a parfois des indigestions qui ressemblent à la cuisson imparfaite.

§ 25. Il n'y a pas d'animal qui se produise dans la digestion, comme quelques auteurs le prétendent ; mais il s'en produit au milieu de la sécrétion qui se putréfie dans la cavité inférieure, et ensuite l'animal remonte quelquefois en haut ; car la digestion se fait dans la cavité supérieure ; mais l'excrément ne se putréfie que dans l'inférieure. Du reste, c'est dans d'autres ouvrages que nous avons dit quelle est la cause de ce phénomène.

§ 26. Ainsi donc, la dureté par l'incuisson est contraire à la cuisson bouillie. Il y a bien aussi quelque chose d'également opposé à cette digestion, qui est considéré comme une sorte de rôtissage ; mais ce quelque chose a encore moins de nom. Ce reviendrait à dire qu'il y avait mitonnage et non point rôtissage, par un manque de chaleur, qui tiendrait, soit à la petite quantité du feu extérieur, soit à la trop grande quantité d'eau dans la chose, rôtie. Alors il y a trop de chaleur pour qu'elle ne cause pas de mouvement, et il n'y en a pas assez pour digérer.

§ 27. Voilà donc ce que c'est que la digestion et l'indigestion, la maturation et la crudité, la cuisson bouillie et le rôtissage ; et voilà quels sont les états contraires à ceux-là.

 

Ch. III, § 1. La maturation, ce qui va suivre semble s'appliquer surtout aux fruits ; mais ce n'est que par une sorte de métaphore qu'on peut dire que la maturation est une espèce de digestion. — La digestion de la nourriture, même remarque. ---- Dans les péricarpes, le terme est bien général, si on veut l'appliquer à tous les fruits et à. toutes les plantes. -- Est une sorte d'achèvement, Voir plus haut, ch. 2, § 3. --- Les semences qui sont dans le péricarpe, Voir le Traité de la sensation et des choses sensibles, ch. 4, § 4, p. 50 de ma traduction. — Un fruit tout pareil, Voir le Traité de l'âme, livre II, eh. 4, § 15, p. 196 de ma traduction. -- Leur achèvement, ou leur état de perfection.

§ 2. Précisément, j'ai ajouté ce mot pour rendre toute la force de la tournure de la phrase grecque. — C'est d'après la même idée, le mot du texte Idea, n'avait pas probablement au temps d'Aristote le sens spécial qu'on lui donne ici. -- Mûres quand elles sont digérées, on pourrait trouver aisément dans notre langue des expressions analogues. On dit d'un projet, par exemple, qu'il est mûr et qu'on l'a longtemps digéré. -- Ainsi qu'on l'a dit plus haut, Voir plus haut, ch. 2, § 2. — Dans les choses déterminées, c'est la traduction exacte du texte ; mais l'expression est bien vague.

§ 3. La maturation des tumeurs, Voir plus haut, ch. 2, § 5. — N'est que la digestion, ou coction. — Qui est dans l'objet, j'ai ajouté ces mots. — Ne peut pas déterminer, et donner à l'objet une forme nouvelle qui permette de le définir exactement. On voit bien ce que le texte signifie ; mais l'expression aurait pu être plus précise.

§ 4. Par la maturation, j'ai ajouté ces mots, qui m'ont paru indispensables ; et je m'appuie pour le sens que j'adopte sur le commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée. Le texte est beaucoup plus concis que ma traduction ; mais pour la rendre claire, je n'ai pu la faire plus courte. --Terreux, on sait dans quel sens très général Aristote prend cette expression ; tout ce qui n'est pas liquide ou aérien est terreux. -- C'est pour atteindre ce résultat, le texte n'est pas tout à fait aussi formel que je suis obligé de l'être.

§ 5. La crudité est le contraire, je n'ai pas pu trouver dans notre langue de mot meilleur que celui de crudité à opposer au mot de maturation. — Sans limite déterminée, ou plus simplement : indéterminée ; c'est-à-dire à laquelle la chaleur ou le froid n'ont pas encore donné une nature définitive. — La crudité provient de l'air ou de l'eau, c'est-à-dire que c'est une trop grande quantité d'air ou d'eau, qui fait qu'une chose est crue et qu'elle ne mûrit pas.

§ 6. Une sorte d'achèvement, voir plus haut, § f . — Un inachèvement, cette opposition est aussi directe dans le texte grec. — Digéré, ou plutôt : « Qui doit être digéré. "

§ 7. Sans qu'il n'y ait aussi du sec, ceci veut dire que la maturation est impossible à moins qu'il n'y ait dans le corps une partie sèche qui demeure et subsiste, en môme temps que le point de maturité est atteint. C'est ce qui fait que l'eau, qui n'a rien de sec eu elle, ne peut ni mûrir ni s'épaissir. — Car l'eau, les idées ne sont pas assez liées entre elle, bien qu'elles soient d'ailleurs assez clairet. -- C'est-à-dire l'humide, j'ai ajouté cette glose qui m'a paru indispensable. — Sont légers, c'est la traduction exacte du texte ; mais peut-être eût-il mieux valu dire : " Sont faibles. » — Ni les manger ni les boire, il faut entendre ceci d'une manière restreinte ;, et il ne s'agit que des choses qui, pour être bues ou mangées, ont besoin d'être soumises à une cuisson préalable.

§ 8 Tout comme le mot de maturation, Voir plus haut, § f. — Sont crus, je ne crois pas que la médecine actuelle ait gardé ces locutions, qui répondent cependant à des faits. — Dominées par la chaleur, de telle sorte que la maturité peut être complète. — Définitivement, j'ajouté ce mot.

§ 9. De l'argile qu'elle est crue, cette expression nous manque dans notre langue, bien qu'elle soit utile pour marquer un certain état contraire à celui où la chose est cuite. - Jamais d'elle qu'elle est crue, de même qu'on ne dirait pas très bien qu'elle est cuite. — C'est qu'elle n'épaissit pas, la raison est ingénieuse, sans être peut-être fort exacte.

§ 10. Quant à l'ébullition, j'ai dû adopter ce mot, le seul que présente notre langue, bien qu'il ne corresponde pas tout à fait à celui du texte. L'ébullition ne s'applique qu'à l'eau, tandis qu'il s'agit ici de la cuisson des choses qu'on a fait cuire dans l'eau bouillante. -- Ou coction, j'ai ajouté cette glose, parce que le mot de digestion ne convient plus aussi bien aux détails qui suivent. --- De l'indéterminé, c'est le mot même du texte ; mais je conviens qu'il est fort obscur ; et sur ce point le commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée n'offre aucun éclaircissement. L'auteur veut indiquer sans doute la partie du liquide qui est froide et qui doit être échauffée. — Que pour les choses qui peuvent bouillir, il semble que la chose est par trop évidente, et qu'il y a quelque naïveté à l'exprimer. Mais les manuscrits n'offrent pas de variante. --- Ainsi qu'on l'a déjà dit, Voir plus haut, § 5.

§ 11. La digestion ou coction, Voir le § précédent. — Qui est dans l'humide, ou plutôt : « qui passe par le liquide. » — Qu'on met sur le gril, on ne voit pas d'abord très nettement le lien qui rattache ceci aux pensées précédentes. Mais l'auteur veut dire sans doute que, quand le feu agit directement sur les choses, au lieu de passer par un liquide, ce n'est plus une ébullition qu'il cause, et qu'il rôtit les corps qu'il touche ainsi. La viande, par exemple, est alors rôtie, au lieu d'être bouillie. -- Par la chaleur extérieure, tandis que, quand le liquide bout, c'est par une chaleur qui est en lui. — En l'absorbant en lui-même, c'est la traduction exacte du texte ; mais il serait mieux de dire : En le réduisant. Je n'ai pas dû faire ce changement, que n'autorisent point les manuscrits.

§ 12. L'humide qu'il contient, le corps qui est plongé dans l'eau bouillante et que cette eau fait cuire, peut être plus ou moins humide par lui-même, indépendamment du liquide qui l'entoure. -- Dans le liquide extérieur, le texte emploie le même mot qu'il vient d'employer et il dit : « l'humide extérieur. » Je n'ai pas cru devoir faire cette tautologie. --N'absorbent pas en elles l'humide, le fait n'est pas très exact ; et il y a des corps qui, en étant bouillis, deviennent plus humides que dans leur état ordinaire. — La chaleur du dehors, celle qui passe par le liquide pour bouillir le corps. -- Celle du dedans, celle qui est propre au corps avant qu'il ne soit bouilli. -- Elle attirerait l'autre, le texte n'est pas tout à fait aussi précis.

§ 13. Quand il ne contient pas du tout d'humide, il faut entendre de l'humide propre et intrinsèque. L'explication, d'ailleurs, n'est pas exacte, bien qu'elle soit conséquente à celles qui précèdent. — Ne peut pas être dominé, en d'autres termes : absorbé. — Qui ont de l'humidité, dans leur substance propre. — Qui se fait dans l'humide, c'est-à-dire dans le liquide où le corps doit être bouilli.

§ 14. Que l'or bout, dans notre langue, cette expression ne pourrait s'appliquer qu'à l'or fondu, qui entrerait en ébullition. Il est probable que, dans la langue grecque, elle avait une autre nuance. -- Le bois et beaucoup d'autres corps, ici l'idée d'ébullition ne peut plus s'appliquer ; le bois a été distillé, et est devenu du charbon. -- D'après la même idée ; Voir plus haut, § 2. --- Il n'y a pas de mot, même remarque. Voir aussi, ch. 2, § 2.

§ 15. Le lait, par exemple, ceci se dit très bien du lait ; mais pour le sirop, l'expression n'est pas aussi juste. Peut-être aussi le mot grec que je rends par Sirop, a-t-il une autre signification. -- A la cuisson bouillie, je n'ai pu employer ici le mot d'ébullition. Voir plus haut, § 10.

§ 16. Du reste tout ce qu'on fait bouillir, ce § qui n'entre pas très convenablement dans la suite des pensées, pourrait bien n'être qu'une interpolation. — Que les remèdes se cuisent en bouillant, c'est-à-dire que les liquides se rapprochent et e condensent en se réduisant. Quelques commentateurs, d'après M. ldeler, ont essayé d'alléguer ce passage comme une preuve qu'Aristote avait été pharmacien durant quelque temps. après la mort de son père.

§ 17. Ainsi tous les corps, ce § fait suite au § 15. — Qui pourront devenir plus épais, l'auteur a remarqué plus haut que l'eau est le seul liquide qui ne s'épaississe pas, et cependant elle peut bouillir. — Soit qu'ils passent aux contraire, en changeant d'état et en se modifiant. --- Ou petit lait ou crème, ces deux phénomènes sont exacts ; mais ce n'est pas en bouillant que le lait présente ces modifications. Peut-être s'agit-il du lait qui tourne et qui devient du caillé. -- Elle soit bouillie, l'huile peut bouillir comme l'eau ; mais elle ne cuit pas en bouillant. Une fois qu'elle est refroidie, elle redevient à peu près la même.

§ 18. La digestion ou coction, Voir plus haut, §§ 10 et 11.— Dans la cuisson bouillie, Voir plus haut, § 15. -- Par des instrumenta factices, par exemple des marmites, où bout l'eau qui doit cuire les matières qu'on y plonge. — Organes ou instruments, il n'y a qu'un seul mot dans le texte.

§ 19. La non-cuisson, je n'ai pas trouvé dans notre langue de meilleur terme. Celui de crudité s'applique à un fait différent ; c'est l'état naturel des choses qui peuvent être cuites. Peut-être aurait-il fallu dire ici : la demi-cuisson. — A la cuisson bouillie, Voir plus haut, § 15. — L'indigestion qu'on appelle. primitive, on pourrait croire, d'après la tournure de la phrase grecque, qu'il s'agit d'une indigestion dont il aurait été question plus haut ; et quelques commentateurs ont adopté ce sens, sans d'ailleurs pouvoir se référer précisément à quelque théorie antérieure de ce genre. Mais Alexandre d'Aphrodisée combat cette explication, que je ne crois pas non plus devoir accepter. Je pense que l'auteur oppose la crudité naturelle et primitive des choses à cette seconde crudité qui résulte d'une demi-cuisson. Par exemple, de la viande est crue avant d'avoir été bouillie ; mais elle peut être encore à moitié crue après avoir été bouillie imparfaitement. — De l'élément indéterminé, c'est sans doute l'humidité naturelle et primordiale du corps, qui doit la perdre en bouillant. Voir plus haut, ch. 2, § 6. — L'insuffisance de la chaleur, qui fait que le corps est à moitié cuit, parce qu'il n'a pas bouilli suffisamment.

§ 20. On a dit, Alexandre d'Aphrodisse rapporte ce passage à ce qui a été dit plus haut dans ce livre, ch. 1, § 11 . — Par un autre mouvement que le froid, j'ai ajouté ces trois derniers mots pour compléter la pensée. — Qui a fait la cuisson, sous-entendu incomplète, d'une chose à demi-bouillie. -- Qui est dans le liquide, où est plongé le corps qui doit cuire en bouillant. -- Quelque mouvement, lequel est d'ailleurs insuffisant pour cuire la matière plongée dans le liquide bouillant. --S'égaliser, avec la masse du liquide qu'elle doit faire bouillir, pour que le corps soit tout à fait cuit. --- Avoir la force de digérer compiétement, j'ai ajouté ce dernier mot dont le sens est implicitement compris dans l'expression grecque. -- Plus déterminés qu'elles, c'est-à-dire d'une nature plus complète et plus facile à définir. -- La cuisson et la non-cuisson, Voir plus haut, § 19.

§ 21. Une sorte de digestion, le texte dit simplement : une digestion. — Et étrangère, ou en d'autres termes : extérieure. La chaleur sèche est opposée ici à la chaleur humide, qui se communique au corps qu'on fait bouillir. --- Non par la chaleur de l'humide, le vrai mot serait du liquide au lieu de l'humide ; mais j'ai conservé l'expression plus générale et plus commune qui est employée dans toute cette théorie. — Quand l'opération est achevée, le texte n'est pas tout à fait aussi formel. — Cette combustion se forme, même remarque. — Qu'il ne faut, j'ai ajouté ces mots pour compléter la pensée.

§ 22. Plus sec que le dedans, le fait est exact. -- De rôtir que de bouillir, c'est un fait d'observation très facile à vérifier. — D'échauffer également, ce serait plutôt cuire qu'échauffer qu'il aurait fallu dire.

§ 23. L'humide qui est au-dedans, et qui est propre au corps que l'on veut rôtir. -- Ne peut être excrété, comme l'est celui qui est à la surface du corps, de la viande, par exemple.

§ 24. Ainsi que nous venons de le dire, voir plus haut, § 18. -- Même dans la nature, il y a quelques commentateurs qui joignent ces mots à la phrase suivante. -- De part et d'autre, j'ai ajouté ces mots pour compléter la pensée.-- Reçu de nom spécial, Voir plus haut, ch. 2, § 2. — A la cuisson bouillie, Voir plus haut, § 10. -- Dans l'humide, c'est-à-dire dans l'estomac, qui renferme toujours plus ou moins de liquide. — Dans le chaud par la chaleur, cette répétition est dans le texte.— A la cuisson imparfaite, Voir plus haut, § 19. Il faut toujours se rappeler qu'il s'agit de la cuisson des choses qui peuvent être bouillies.

§ 25. Comme quelques auteurs le prétendent, les commentateurs ne nous apprennent pas quels sont les auteurs auxquels il est fait allusion dans ce passage. -- De la sécrétion qui se putréfie, en d'autres termes, les excréments. -- Dans la cavité inférieure, c'est-à-dire le ventre, qui, dans les théories des anciens, s'étendait du nombril aux parties génitales. — L'animal remonte, le texte n'est pas aussi précis ; j'ai, d'ailleurs, suivi l'explication d'Alexandre d'Aphrodisée. -- Dans la cavité supérieure, ou l'estomac. — Ne se putréfie, le fait n'est pas exact ; il n'y a pas de putréfaction à proprement dire. --- Dans d'autres ouvrages, Alexandre d'Aphrodisée pense qu'il s'agit des Problèmes ; voir les Problèmes, XX, ch. 12, p. 924, a, 13, édit. de Berlin, et aussi Histoire des Animaux, livre V, ch. 19, p. 531, a, 7, ibid.

§ 26. La dureté par l'incuisson, il n'y a qu'un seul mot dans le texte ; peut-être aurait-on pu traduire : « la crudité. » -- A la cuisson bouillie, Voir plus haut, § 10. — Quelque chose d'également opposé, c'est-à-dire que, dans ce cas aussi, l'opposé à ce qui est cuit, c'est ce qui ne l'est qu'imparfaitement ; c'est ce qui est crû — A encore moins de nom, dans notre langue, nous avons le mot de crû, qui n'est qu'un mot commun, puisqu'il s'applique à des faits très différents. Nous n'avons pal ; non plus de mot spécial. — Mitonnage, ce mot n'est pas ici très convenable ; mais je n'en ai pas trouvé de meilleur en notre langue. --- Il y a trop de chaleur, Voir plus haut, § 20, une pensée et une phrase tout à fait analogues en ce qui concerne l'ébullition. Les choses peuvent rester à moitié cuites, soit qu'on les fasse rôtir, soit qu'on les fasse bouillir.

§ 27. La digestion et l'indigestion, Voir plus haut, ch. 2, § 3. — La maturation et la crudité, Voir plus haut, ch. 3, § 1. — La cuisson bouillie et le rôtissage, ibid. § § i0 et 21.

 

 

 

Chapitre 4 — Des éléments passifs des corps, le sec et l'humide

Leurs rapports ; vers d'Empédocle ; la terre représente le sec, et l'eau représente l'humide. Il n'y a d'animaux que dans la terre et dans l'eau. Dureté et mollesse absolues et relatives des corps ; manière dont nous la percevons et la jugeons.

 

§ 1. Maintenant, il faut étudier les transformations des éléments passifs, de l'humide et du sec. Les principes passifs des corps sont l'humide et le sec ; et les autres états ne sont qu'un mélange de ceux-là. Là où l'un des deux domine le plus, le corps est davantage de sa nature. Ainsi ; tels corps tiennent plus du sec ; tels autres tiennent davantage de l'humide.

§ 2. D'ailleurs, tous peuvent être ou actuellement et en réalité, ou être dans l'état opposé, c'est-à-dire en puissance. C'est là le rapport de la dessiccation à l'objet desséchable.

§ 3. Mais comme l'humide est facile à délimiter, et le sec difficile, le sec et l'humide éprouvent relativement l'un à l'autre quelque chose d'analogue aux rapports des mets et des assaisonnements. L'humide est pour le sec une cause de détermination ; et ils sont l'un pour l'autre comme la farine et l'eau, quand on fait de la colle. C'est l'explication que donne Empédocle dans ses vers sur la nature

" Ayant collé la farine avec l'eau. "

Et voilà, comment le nouveau corps se forme de la réunion des deux.

§ 4. Parmi les éléments, le sec s'applique le plus spécialement à la terre, et l'humide à l'eau ; et voilà pourquoi tous les corps qui ici-bas sont déterminés, ne peuvent l'être sans terre ni eau. Et selon que l'un des cieux l'emporte, chaque corps se montre suivant la prédominance de celui-là.

§ 5. C'est seulement de terre et d'eau que se composent les animaux ; il n'y en a point qui consistent d'air ni de feu, parce que ces deux premiers éléments sont la matière des corps.

§ 6. Parmi les modifications que les corps peuvent présenter, celles qui, nécessairement, appartiennent les premières à un corps déterminé, sont la dureté ou la mollesse ; car, nécessairement, ce qui est composé de sec et d'humide doit être dur ou mou.

§ 7. On appelle dur ce qui ne cède pas en rentrant en soi à sa surface, et mou ce qui cède sans se disperser tout à l'entour. Ainsi, on ne peut pas dire de l'eau qu'elle est molle ; car la surface ne cède pas en profondeur, quand on la presse ; mais elle se disperse tout autour.

§ 8. On peut donc dire absolument d'une chose qu'elle est dure ou molle, quand elle est dans cet état d'une manière absolue ; mais on peut l'appeler dure ou molle relativement à une autre, quand elle est dure ou molle par rapport à cette autre chose. Le dur et le mou sont toujours indéterminés, l'un relativement à l'autre, parce qu'ils présentent toujours du plus ou du moins.

§ 9. Mais jugeons toujours les choses sensibles par l'impression qu'elles causent à nos sens. Il est évident que nous déterminons d'une manière absolue la dureté et la mollesse par rapport au toucher ; le toucher devient pour nous une sorte de mesure moyenne ; et alors ce qui l'emporte sur lui est dur ; ce qui reste au-dessous de lui est considéré comme mou.

 

 

Chapitre 5 — De la cohésion des corps, cause de la dureté et de la mollesse

Principe actif et principe passif des corps. Action de la chaleur et du froid, pouvant l'une et l'autre dessécher les corps. De la dessiccation.

 

§ 1. Il est de toute nécessité que le corps déterminé dans sa propre limite, soit dur ou mou, parce qu'il doit ou céder ou ne pas céder. Il faut encore qu'il soit cohérent ; car c'est là la vraie détermination des corps. Ainsi, tout corps déterminé ou composé étant mou ou sec, et ces deux qualités ne pouvant exister que par la cohésion, on peut dire que les corps composés et déterminés ne pourraient jamais être sans la cohésion. C'est donc de la cohésion qu'il faut traiter.

§ 2. Il y a dans la matière deux causes : ce qui agit et ce qui souffre. Le principe qui agit, c'est ce dont vient le mouvement ; celui qui souffre, c'est la forme. Par suite, ce sont là les causes de la cohésion et de la diffluence ; les causes qui font que les corps sont secs ou qu'ils sont liquides.

§ 3. Le principe actif agit par deux forces ; le principe passif souffre par deux modifications, ainsi qu'on l'a dit. L'action se produit par le chaud et [382b] le froid ; la souffrance a lieu par la présence ou l'absence du chaud ou du froid.

§ 4. Comme la cohésion est une sorte de dessèchement, parlons d'elle en premier lieu. Ainsi donc, ce qui souffre est ou humide ou sec, ou est un composé des deux. Nous posons en fait que le corps de l'humide c'est l'eau, et que le corps du sec c'est la terre ; car ce sont là les éléments passifs dans les corps humides et secs. Aussi, le froid appartient-il davantage aux éléments passifs, puisqu'il est en eux, et qu'en effet la terre et l'eau sont froides.

§ 5. Mais le froid est actif aussi, en tant qu'il détruit les choses ou qu'il agit de toute autre manière accidentelle, ainsi qu'on l'a dit antérieurement. Quelquefois en effet on dit aussi que le froid brûle ou qu'il échauffe, non pas précisément comme la chaleur elle-même, mais parce qu'il rassemble la chaleur ou la répercute tout à l'entour.

§ 6. Tout corps qui est de l'eau, ou une espèce d'eau, peut se dessécher ; ou bien, s'il contient de l'eau, soit d'une manière adventice, soit naturellement. J'entends par eau adventice, celle, par exemple, qui est dans de la laine, et par eau naturelle celle qui est dans le lait.

§ 7. Les espèces de l'eau, ce sont par exemple le vin, l'urine, le petit lait, et en général toutes les substances qui ne laissent aucun dépôt ou qui ne laissent qu'un résidu passager, sans que ce soit à cause de leur viscosité ; car il y a des substances qui ne laissent jamais le moindre résidu, à cause de leur nature visqueuse, telles que l'huile et la poix.

§ 8. Toutes les substances se sèchent, soit par la chaleur soit par le froid ; mais c'est toujours par la chaleur ; et le phénomène a lieu tout à la fois, soit par la chaleur du dedans, soit par celle du dehors. Les choses que sèche le refroidissement, comme un manteau, par exemple, qui est séché lorsque l'humide effectif qu'il contient est isolé, se sèchent par la chaleur intérieure qui fait évaporer l'humide ; et si l'humide y est en petite quantité, elles se sèchent, parce que la .chaleur sort à cause du froid environnant.

§ 9. Ainsi donc, je le répète, tous les corps se sèchent, soit par la chaleur, soit par le froid ; tous se sèchent par la chaleur, soit du dedans soit du dehors, qui fait évaporer l'humide. J'entends par la chaleur extérieure celle qui s'applique, par exemple, aux choses que l'on fait bouillir ; et celle du dedans agit, quand l'humide disparaît et est détruit par la chaleur propre du corps qui transpire. Voilà ce qu'est la dessiccation.

 

Ch. V, § 1. Le corps déterminé dans sa propre limite, en d'autres termes, le corps étant dans son état naturel, et sans avoir subi aucune modification extérieure. — Céder ou ne pas céder, « toucher » sous-entendu, d'après la théorie qui termine le chapitre précédent. -- Cohérent, le texte dit : coagulé ; et il se sert du mot qui exprime d'ordinaire en grec l'état de congélation. -- La vraie détermination, j'ai cru pouvoir ajouter l'épithète qui n'est pas dans l'original. -- Tout corps déterminé ou composé, j'ai conservé dans ma traduction l'indécision et la généralité du texte. On pourrait traduire aussi avec plus de clarté et autant d'exactitude : « Tout corps déterminé ou consistant. » -- C'est donc de la cohésion qu'il faut traiter, l'auteur ne traite pas très directement de la cohésion dans ce qui va suivre.

§ 2. Ce qui agit, j'ai conservé l'expression indéterminée du texte. — C'est ce dont vient le mouvement, même remarque. — Et de la diffluence, c'est la traduction exacte du mot grec. On pourrait peut-être dire aussi : « la dissolution. » — Ou qu'ils sont liquides, ou peut-être encore : " Qu'ils se liquéfient. »

§ 3. Ainsi qu'on l'a dit, voir plus haut, ch. 1, §§ 1 et suiv. -- Par la présence ou l'absence, plus haut il a été dit (id. ibid.) que les éléments passifs étaient le sec et l'humide.

§ 4. Parlons d'elle en premier lieu, répétition de ce qui a été dit à la fin du § 1er -- En fait, j'ai ajouté ces mots. — Le corps de l'humide, j'ai traduit exactement le mot grec. Le Corps veut dire ici l'Essence. — Le froid appartient-il davantage, plus haut, ch. 1, g 1, le froid a été classé parmi les éléments actifs. Ce nouveau passage n'est pas tout à fait contradictoire au premier, comme on le voit au § suivant.

§ 5. Antérieurement, Voir plus haut, ch. 1, § 1. -- Que le froid brûle, cette expression paraît assez étrange au premier abord ; mais la suite l'explique, et nous pourrions trouver certains faits auxquels elle s'appliquerait exactement. Ou dit assez souvent que le froid roussit et brûle les plantes. C'est de là que vient le renom de la lune rousse dans nos climats. - Ou la répercute tout à l'entour, il y a là sans doute quelques-uns des effets du rayonnement calorique, que l'auteur ne connaissait pas d'une manière exacte.

§ 6. Ou une espèce d'eau, plus ou moins pure, ou plus ou moins chargée de substances étrangères. — Adventice, c'est la traduction exacte du mot grec, qui est d'ailleurs expliqué dans la suite de la phrase. -- Qui est dans de la laine, la laine ne contient pas d'eau par elle-même ; mais elle peut en contenir, si, par exemple, on la trempe dans quelque liquide. Dans le lait, au contraire, la présence de l'eau est tout à fait naturelle, puisque le lait lui-même est liquide.

§ 7. Les espèces de l'eau, on voit, par cet exemple, l'idée singulièrement étendue que les anciens se faisaient de l'eau. Par un abus de langage et par un défaut d'observation, ce terme comprenait, pour eux, tous les liquides, de même que le mot de Terre comprenait tous les solides, quelles que fussent d'ailleurs leurs différences. — Qui ne laissent aucun dépôt, sans doute en s'évaporant. — Sans que ce soit à cause de leur viscosité, ceci ne se comprend pas très bien ; et la suite n'explique pas ce passage obscur. Le commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée ne donne aucune lumière. — L'huile, il est probable que l'huile devait être considérée comme une espèce de l'eau, d'après les théories des anciens. -- La poix, la remarque serait plus applicable à la glu qu'à la poix.

§ 8. Mais c'est toujours par la chaleur, ceci contredit la phrase précédente ; mais il semble par ce qui suit que l'auteur veut expliquer le phénomène de la dessiccation par la chaleur uniquement. Quand les choses semblent sécher par l'action du froid, ce n'est qu'une apparence ; car au fond c'est .la chaleur qui, chassée par le froid environnant, fait sécher l'objet en en sortant. C'est là le sens qu'adopte Alexandre d'Aphrodisée. -- Soit par celle du dehors, comme lorsqu'on fait sécher quelque chose au feu. -- L'humide effectif, le texte dit précisément : « l'humide même en lui-même ; c'est-à-dire sous forme d'eau réelle. » -- Parce que la chaleur sort, et sous cette forme, c'est encore la chaleur qui agit et produit le phénomène.

§ 9. Je le répète, le texte n'est pas tout à fait aussi précis. Ce § est eu partie la répétition de ce qui précède. — Ce qu'est la dessiccation, Voir plus haut, ch. 4, § 2.

 

 

Chapitre 6 — Liquéfaction des corps solides ; ses causes diverses

Solidification des corps liquéfiés ; action alternative du chaud et du froid ; exemples du miel, de l'argile, du lait, du fer converti en acier, de la pierre pyrimaque, des pierres ponces, du nitre et des sels.

 

§ 1. Devenir humide, peut signifier deux choses : tantôt cela veut dire qu'il se forme effectivement de l'eau ; tantôt cela signifie que le corps qui était coagulé se fond et se dissout. Ainsi, l'air en se refroidissant peut prendre la consistance de l'eau, et ce que nous allons dire expliquera clairement tout à la fois, et la dissolution et la coagulation.

§ 2. Toutes les choses qui se coagulent se coagulent, ou par ce qu'elles sont de l'eau, ou parce qu'elles sont de terre et d'eau ; et elles se coagulent, ou par la chaleur sèche, ou par le froid. Aussi, se dissolvent-elles par les contraires, dans tous les cas [383a] où elles ont été coagulées ou par la chaleur ou par le froid. Ainsi, toutes les choses qui ont été coagulées par la chaleur sèche se dissolvent par l'eau, qui est l'humidité froide ; celles qui ont été coagulées par le froid sont dissoutes par le feu, qui est le chaud. Il y a des choses aussi qui semblent se coaguler par l'action de l'eau, comme le miel qu'on a fait bouillir ; mais en réalité il ne se coagule pas par l'eau ; il se coagule par le froid qui est dans l'eau.

§ 3. Toutes les choses qui sont de l'eau ne se coagulent pas par le feu ; car elles sont dissoutes par le feu, et le même objet ne peut pas être, pour un même objet et dans les mêmes conditions, cause d'un effet contraire. De plus, la coagulation n'a lieu que par l'absence du chaud ; et par suite évidemment, la dissolution vient de ce que la chaleur entre dans la chose, de telle sorte que c'est bien le froid qui fait que le corps se coagule.

§ 4. Aussi, les corps de ce genre en se coagulant ne s'épaississent pas ; car l'épaississement des corps n'a lieu que quand l'humide s'en va et que le sec se condense. Parmi les corps humides, l'eau est le seul qui ne s'épaississe pas.

§ 5. Tous les corps qui participent à la fois de la terre et de l'eau, se coagulent, soit par le feu, soit par le froid. Ils s'épaississent par tous les deux, en partie de la même manière, en partie d'une manière différente : par la chaleur, qui chasse l'humide ; car, l'humide s'évaporant, le sec se coagule et se condense ; par le froid, qui chasse le chaud, avec lequel s'en va aussi l'humide qui s'évapore.

§ 6. Les corps mous qui ne sont pas humides ne s'épaississent pas ; mais ils se coagulent, quand l'humide en sort, comme l'argile que l'on fait cuire. Tous les mixtes qui sont humides s'épaississent aussi, comme le lait.

§ 7. Il y a beaucoup de ces corps qui même s'humidifient d'abord ; et ce sont ceux qui auparavant étaient ou épais ou durs par l'effet du froid. C'est ainsi que l'argile que l'on cuit se vaporise tout d'abord ; puis elle devient plus molle ; et voilà aussi ce qui fait qu'elle peut se déjeter dans les fours.

§ 8. Parmi les choses qui participent à la fois de la terre et de l'eau, mais qui ayant plus de terre se coagulent par le froid, les unes, qui se sont coagulées parce que la chaleur en est sortie, se dissolvent aussi par la chaleur quand la chaleur y rentre, comme la boue quand elle s'est coagulée et gelée. Celles au contraire qui se coagulent par le refroidissement, et parce que toute la chaleur s'est évaporée, celles-là sont indissolubles par la chaleur, tant que cette chaleur n'est pas excessive ; mais elles s'amollissent, comme le fer et la corne.

§ 9. Le fer, quand on le travaille, se dissout même jusqu'au point de devenir liquide et de se coaguler de nouveau. Et c'est comme cela que l'on fait les aciers ; le métal dépose, et la scorie [383b] s'épure en bas. Quand le métal a été traité plusieurs fois ainsi et qu'il est devenu pur, c'est alors qu'il devient de l'acier.

§ 10. On ne renouvelle pas du reste cette opération souvent, parce qu'il y a une grande perte, et que le poids devient beaucoup moindre quand on purifie de cette façon le métal. Le fer d'ailleurs est préférable, quand il a une moins grande pureté.

§ 11. La pierre appelée pyrimaque se dissout aussi de façon à tomber en gouttes et à couler ; mais le liquide, quand il s'est coagulé de nouveau, reprend sa dureté. Les pierres ponces se dissolvent aussi jusqu'au point de couler ; et la partie qui coule, quand elle s'est figée, prend une couleur noire, et le corps devient à peu près pareil à de la chaux. La boue se dissout également, et se liquéfie ainsi que la terre.

§ 12. Quant aux choses qui se coagulent par la chaleur sèche, les unes sont indissolubles, et les autres sont solubles par l'humide. L'argile et quelques espèces de pierres qui se forment par le feu dans la combustion de la terre, comme les ponces, ne se dissolvent plus dans l'eau ; mais le nitre et les. sels sont dissous par l'humide, non par tout humide quelconque, mais par l'humidité froide.

§ 13. C'est de même que toutes les espèces d'eau se dissolvent aussi dans l'eau, tandis qu'elles ne se dissolvent pas dans l'huile ; car l'humide froid est le contraire de la chaleur sèche. Si donc c'est l'un des deux qui a coagulé le corps, c'est l'autre qui le dissoudra ; car c'est ainsi que les contraires seront causes d'effets contraires.

 

 

Chapitre 7 — De la coagulation et de la fusion des corps

Difficulté d'expliquer la nature de l'huile ; corps mixtes composés de terre et d'eau. Épaississement, liquéfaction ; le petit-lait et la crème ; le sang et la fibrine à l'état de santé et d'inflammation ; le nitre, l'argile, les sels, la pierre. Solubilité et insolubilité des corps ; fusion du fer ; les bois ; l'ébène noir.

 

§ 1. Toutes les choses qui ont plus d'eau que de terre ne font que s'épaissir par le feu ; mais celles qui ont plus de terre se coagulent. C'est ainsi que le nitre et les sels ont plus de terre, de même que l'argile et la pierre.

§ 2. La nature de l'huile est très difficile à classer ; car si elle avait plus d'eau, il faudrait qu'elle se coagulât par le froid, comme les glaces ; et si elle avait plus de terre, ce serait par le feu, comme l'argile. Mais au contraire elle ne se coagule ni par l'un ni par l'autre, et elle s'épaissit par l'action des deux.

§ 3. La cause en est qu'elle est pleine d'air ; aussi surnage-t-elle sur l'eau, parce que l'air est porté en haut. Le froid, en convertissant en eau l'air qui y est contenu, l'épaissit ; car toujours, quand on mêle de l'eau et de l'huile, le mélange est plus épais que l'une ou l'autre.

§ 4. Par l'effet du feu, et avec le temps, l'huile s'épaissit et blanchit ; elle blanchit parce que l'eau, s'il y en avait, vient à s'évaporer ; elle s'épaissit parce que l'air forme de l'eau, quand la chaleur vient à diminuer et à disparaître.

§ 5. Des deux façons, c'est donc la même modification qui a lieu, et par la même cause, mais non pas de la même manière. L'huile s'épaissit par les deux : l'action du temps et celle du chaud. Mais elle ne se dessèche ni par l'un ni par l'autre ; car ni le soleil ni le froid ne la dessèche, non seulement parce qu'elle est visqueuse, [384a] mais encore parce qu'elle contient de l'air. L'eau que l'huile contient ne se dessèche pas, et ne bout pas par l'action du feu, parce qu'elle ne se vaporise pas à cause de la viscosité de l'huile.

§ 6. Tous les corps mixtes composés d'eau et de terre doivent être classifiés d'après la quantité qu'ils renferment de l'un et de l'autre ; et par exemple, il y a un vin qui tout à la fois se coagule et peut bouillir : c'est le vin doux.

§ 7. L'eau est expulsée de tous les corps, quand ils se dessèchent. La preuve que c'est bien de l'eau, c'est que la vapeur se condense sous forme aqueuse, si l'on se donne la peine de la recueillir. Et toutes les fois qu'il reste quelque résidu d'un corps, c'est qu'il est de la terre.

§ 8. Quelques-uns, parmi ces corps, s'épaississent et se dessèchent aussi par le froid, ainsi qu'on l'a dit. C'est qu'en effet le froid, non seulement coagule et dessèche ; mais de plus, il épaissit. Il coagule et dessèche l'eau ; et il épaissit l'air, en en faisant de l'eau. La coagulation a été appelée une sorte de dessiccation.

§ 9. Ainsi donc, toutes les substances qui n'épaississent pas par le froid, mais qui se coagulent, ont plus d'eau que de terre, comme le vin, l'urine, le vinaigre, la lessive et le petit-lait. Toutes les substances qui s'épaississent par le feu sans s'évaporer, sont, les unes de terre, et les autres, mélangées d'eau et d'air ; ainsi le miel est de terre ; l'huile est d'air et d'eau.

§ 10. Le lait et le sang participent à la fois des deux, de l'eau et de la terre ; mais la plupart du temps, ils tiennent davantage de la terre, comme tous les corps humides d'où viennent le nitre et les sels.

§ 11. Il y a même des pierres qui se forment de quelques-unes de ces substances. Aussi, quand ou n'isole pas le petit-lait, il est brûlé par le feu qui le fait bouillir ; mais la partie terreuse se forme aussi par la présure, pour peu qu'on fasse bouillir le lait comme les médecins, quand ils font tourner le lait pour quelque médicament.

§ 12. C'est ainsi que le petit-lait et la crème se séparent, et le petit-lait une fois séparé ne s'épaissit plus ; mais il est consumé comme de l'eau. Quand le lait n'a plus du tout de crème, ou s'il en a peu, il a plus d'eau, et il nourrit moins.

§ 13. Il en est de même du sang ; il se coagule, parce qu'il se dessèche en se refroidissant. Tous les sangs qui ne se coagulent pas, comme celui du cerf, ont plus d'eau que de terre et sont les plus froids. Aussi, n'ont-ils pas de fibres ; car les fibres sont de la terre et sont solides ; de telle sorte que si elles manquent, le sang ne peut plus se coaguler.

§ 14. Et cela vient alors de ce qu'il ne se dessèche pas ; car dans ce cas, c'est de l'eau qui reste, comme pour le lait quand la crème a été enlevée. La preuve, c'est que les sangs qui sont malades ne veulent pas se coaguler ; car ils sont pleins d'humeur et de pus ; or l'humeur est du flegme et de l'eau, parce qu'alors le sang n'est pas cuit et qu'il résiste à la coction naturelle.

§ 15. De plus, il y a des corps qui sont solubles comme le nitre ; d'autres qui sont insolubles comme l'argile et la pierre ; et parmi ces substances, les unes peuvent s'amollir par le feu comme la corne ; les autres ne peuvent pas s'amollir, par exemple l'argile et la pierre.

§ 16. La raison en est que les contraires causent lès contraires ; et par conséquent, si les corps se coagulent par deux causes, le froid et le sec, il faut nécessairement qu'ils se dissolvent aussi par le chaud et l'humide.

§ 17. Voilà pourquoi ils se dissolvent par le feu et par l'eau, qui sont des contraires : par l'eau, toutes les fois que c'est par le feu seul qu'ils se coagulent ; par le feu, toutes les fois que c'est par le froid seul qu'ils ont été coagulés. De sorte que les corps qui peuvent se coaguler par les deux, sont les plus insolubles de tous.

§ 18. Ce sont les corps qui, après avoir été échauffés, se coagulent par le froid . En effet, quand la chaleur sort et suinte, il arrive que la plus grande partie de l'humide est chassée de nouveau en dedans par le froid, de sorte qu'il ne laisse plus de passage pour l'humide.

§ 19. C'est là aussi ce qui fait que la chaleur ne dissout pas ces corps, tandis qu'elle dissout ceux qui ne sont exclusivement coagulés que par le froid ; et ces corps ne sont pas dissous non plus par l'eau ; car les corps qui sont coagulés par le froid. ne sont pas dissous par l'eau ; mais elle ne dissout que ceux qui sont coagulés uniquement par la chaleur sèche.

§ 20. Le fer fondu par la chaleur se coagule de nouveau par le froid, de sorte qu'il a besoin des deux pour arriver à la coagulation ; aussi est-il insoluble à l'eau. Quant aux bois, comme ils sont de terre et d'air, ils sont combustibles ; mais ils ne sont ni fusibles ni susceptibles d'être amollis ; ils surnagent sur l'eau, si l'on en excepte l'ébène.

§ 21. Mais l'ébène ne surnage pas. C'est que tous les autres bois contiennent plus d'air que celui-là ; l'air a transpiré hors de l'ébène noir ; et il reste en lui plus de terre.

§ 22. L'argile n'est que de la terre, parce qu'elle se coagule peu à peu en se séchant ; car l'eau n'a plus les entrées par lesquelles l'air seul est sorti ; le feu n'en a pas non plus, puisque c'est lui qui a coagulé l'argile.

§ 23. Nous avons donc expliqué ce que c'est que la coagulation et la fusion, par quelles causes et dans quels corps elles se produisent.

 

Ch. VII, § 1. Ne font que s'épaissir, c'est le sens que donne Alexandre d'Aphrodisée. — Se coagulent ou se solidifient, comme plus haut.. -- Et la pierre, Alexandre d'Aphrodisée comprend qu'il s'agit de la pierre ponce, dont il a été question plus haut, ch. 6, § 11. L'expression est tout au moins incomplète.

§ 2. Comme les glaces, il y a plusieurs manuscrits qui ne donnent pas ces mots. Il n'est pu d'ailleurs exact que l'huile ne puisse pas geler ; elle gèle au contraire très aisément ; mais il est vrai qu'elle ne produit jamais une glace aussi compacte que l'eau pure. — Elle s'épaissit par l'action des deux, ceci paraît inexact ; et l'huile bouillante est au contraire plus liquide que l'huile froide. Il n'est pas plus exact de dire que le froid ne solidifie pas l'huile. Un froid, même léger, lui donne beaucoup plus de consistance qu'elle n'en a naturellement.

§ 3. La cause en est qu'elle est pleine d'air, cette explication est certainement fort remarquable pour le temps où elle a été donnée. Le mélange est plus épais, ceci n'est peut-être pas très exact ; on ne peut pas dire que le mélange soit plus épais que l'huile ; mais l'huile est certainement dénaturée ; et le mélange est effectivement beaucoup plus épais que l'eau. Aristote s'est occupé plusieurs fois de cette nature spéciale de l'huile, et notamment dans le Traité de la Génération des animaux, livre II, ch. 2, p. 735, a, 22, édit. de Berlin.

§ 4. Par l'effet du feu, Voir plus haut la note du § 2. -- Et blanchit, en effet, l'huile en vieillissant perd de sa couleur et devient blanche.- S'il y en avait, par la cause qui vient d'être dite au § 3. --- Parce que l'air forme de l'eau, id. ibid.

§ 5. Des deux façons, soit par l'action du feu, soit par l'action prolongée du temps, ainsi que l'explique Alexandre d'Aphrodisée.-- La même modification, c'est-à-dire que l'huile s'épaissit ou blanchit. — Par la même cause, c'est-à-dire par l'absence de l'eau, ou de l'air qui forme de l'eau — L'action du temps et du chaud, j'ai ajouté cette glose pour expliquer l'expression un peu vague du texte. C'est le sens donné par Alexandre d'Aphrodisée. -- Ni par l'un ni par l'autre, ni avec le temps, ni par l'action du feu. -- Elle contient de l'air, le texte dit : elle est d'air, ou : « Elle fait partie de l'air. » - L'eau que l'huile contient, le texte dit simplement : l'eau. M. Ideler lit avec quelques manuscrits : L'huile au lieu de l'eau ; mais cette leçon n'est pas acceptable, et le sens que je donne est celui qu'explique tout au long le commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée.

§ 6. Doivent être classifiés, le texte dit précisément : Dénommés. — D'après la quantité qu'ils renferment, on les classe dans l'eau s'ils contiennent plus d'eau que de terre ; et dans la terre, s'ils contiennent plus de terre que d'eau. — Tout à la fois, j'ai ajouté ces mots pour rendre la pensée plus claire. — Se coagule, comme s'ils contenaient plus de terre que d'eau. — Et peut bouillir, comme s'il contenait plus d'eau que de terre. — C'est le vin doux, on peut-être mieux : Le sirop.

§ 7. De tous ces corps, mélangés de terre et d'eau. — La vapeur se condense, l'observation est vraie, et elle était sans doute assez nouvelle au temps d'Aristote. -- Sous forme aqueuse, le texte n'est pas tout à fait aussi précis. -- Si l'on se donne la peine de la recueillir, Alexandre d'Aphrodisée cite les couvercles des marmites d'airain où la vapeur se condense en gouttes d'eau. — C'est qu'il est de la terre, le texte n'est pas tout à fait aussi formel.

§ 8. Parmi ces corps, qui sont composés de terre et d'eau. — Ainsi qu'on l'a dit, voir plus haut, livre 1V, ch. 6, § 5. -- Coagule, ou bien encore : solidifie. — Il coagule et dessèche l'eau, j'ai suivi la leçon adoptée par M. Ideler, et qu'autorisent plusieurs manuscrits avec le commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée. --- Et il épaissit l'air, j'ai conservé l'expression même du texte ; mais elle n'est pas exacte ; et nous dirions que dans, ce cas le froid condense l'air, en le convertissant en eau. — La coagulation, ou solidification, ou encore congélation. Le mot du texte a un sens très vague.

§ 9. Que de terre, j'ai ajouté ces mots pour compléter la pensée. — Le miel est de terre, pour comprendre ceci, il faut se rappeler dans quelle large acception les anciens prenaient ce mot de Terre. « Le miel est de terre » signifie seulement que le miel est plutôt solide que liquide ; ce qui est vrai.— Est d'air et d'eau, quelques manuscrits disent seulement : Est d'air ; mais d'autres ont aussi l'addition que je donne et qui semble indispensable, ainsi que le remarque Alexandre d'Aphrodisée.

§ 10. Le lait et le sang, il sera surtout question du lait, dans ce §, et du sang, dans le § suivant. — Tous les corps humides ou liquides. -- Et les sels, ou le sel.

§ 11. Il y a même des pierres, c'est sans doute du sel gemme qu'il s'agit ici ; mais toute cette phrase pourrait bien n'être qu'une glose et une interpolation. -- Il est brûlé, c'est-à-dire qu'il se vaporise. — Par la présure, c'est-à-dire que la présure, en faisant prendre le lait, dégage la partie solide de la partie liquide. M. Ideler, pour bien prouver l'antiquité de cet usage, cite l'Iliade d'Homère, chant V, v. 902. -- Quand ils font tourner du lait pour quelque médicament, le texte n'est pas aussi formel ; mais c'est là le sens qui résulte des explications d'Alexandre d'Aphrodisée.

§ 12. Le petit-lait et la crème, le texte dit précisément : le fromage au lieu de la crème. — Consumé comme de l'eau, c'est-à-dire qu'il se vaporise sous l'action du feu. — Et il nourrit moins, Aristote s'est occupé très attentivement de la nature du lait, Histoire des Animaux, livre III, ch. 20, p. 521, b, 27, édit. de Berlin, et p. 522, a, 25. — Le lait n'a plus du tout de crème, il y a quelques manuscrits qui donnent une leçon précisément contraire : « Quand la crème n'a plus de lait. »

§ 13. Il en est de mêem du sang, c'est-à-dire, selon l'explication d'Alexandre d'Aphrodisée, que le sang a plus de terre que d'eau.-- Comme celui du cerf, je ne sais si le fait est exact. — Que de terre, c'est-à-dire qu'ils sont plus liquides que les autres sangs et qu'ils contiennent de la fibrine en moindre quanti. Aristote insiste sur ce fait et l'explique dans le traité des Parties des animaux, livre II, ch. 4, p. 650, b, 14, édit. de Berlin. -- Les fibres sont de la terre, c'est toujours le sens exceptionnel et très large du mot de Terre. --- Si elles manquent, le texte dit précisément : " Quand elles sont enlevées. »

§ 14. Et cela vient de ce qu'il ne se dessèche pas, Alexandre d'Aphroisée n'a pas commenté cette phrase. --- Comme pour le lait, quand il ne reste plus que le petit lait, et que toute la partie butireuse en a été séparée. -- Les sangs qui sont malades, Aristote a approfondi ce sujet, Histoire des Animaux, livre III, ch. 19, p. 524, a, 28, et des Parties des animaux, livre III, eh. 5, p. 668, a, 5 et suiv., édit. de Berlin. -- Ne veulent pas, c'est l'expression même du texte, que j'ai cru devoir conserver. — Pleins d'humeur et de pus, il n'y a qu'un seul mot dans le texte. -- Parce qu'alors le sang, le texte n'est pas aussi explicite. --- Il résiste à la coction naturelle, même remarque.

§ 15. De plus, malgré cette liaison apparente, les idées qui suivent ne se rattachent pas très directement à celles qui précèdent. — Qui sont solubles, évidemment par l'eau. Voir plus haut, ch. 6, § 12. — Comme le nitre, ceci est une répétition de ce qui a été déjà dit plus haut, ch. 6, § 12. — L'argile et la pierre, pour la pierre c'est de toute évidence ; mais pour l'argile, l'eau la dissout en partie, quand elle est en petite quantité, bien que, dans le sein de la terre, l'argile retienne les eaux. — S'amollir par le feu, le texte dit simplement : s'amollir ; j'ai ajouté : par le feu, en me reportant à ce qui a été dit plus haut, ch. 6, § 8. -- Par exemple l'argile, ceci semble contredire ce qui a été dit plus haut, ch. 6, § 7.

§ 16. Les contraires causent les contraires, voir plus haut, ch. 6, § 2 et surtout § 13.

§ 17. Qu'ils se coagulent... qu'ils ont été coagulés, le texte n'est pas aussi formel. — Les plus insolubles de tous, soit par l'eau, soit par le feu. L'auteur aurait bien fait de dési¬ner précisément quelques-uns de ces corps. Les indications qui suivent sont trop vagues.

§ 18. Se coagulent par le froid, on se solidifient en se refroidissant, ou se gèlent par l'action du froid. J'ai préféré conserver l'expression même du texte. — Sort et suinte, cette expression peut paraître assez singulière appliquée à la chaleur ; mais le texte va jusqu'à dire que la chaleur dégoutte, c'est-à-dire qu'elle sort sous forme de gouttelettes. -- Par le froid, qui est produit relativement au corps par l'air extérieur.

§ 19. Ne dissout pas ces corps, c'est-à-dire les corps qui, après avoir été amollis par la chaleur, se sont solidifiés sous l'action du froid. Le texte d'ailleurs n'est pas aussi formel. Non plus par l'eau, l'eau n'agit pas plus que la chaleur sur ces corps. Il eût été plus clair de désigner quelques-uns des corps dont on veut parler.

§ 20. Se coagule, ou se solidifie. — Il a besoin des deux, c'est-à-dire du chaud et du froid. — A l'eau, j'ai ajouté ces mots pour compléter la pensée. — Ils sont de terre et d'air, il faut toujours se rappeler le sens exceptionnel de ces expressions. -- Si l'on en excepte l'ébène, il y a plusieurs bois encore qui sont plus lourds que l'eau ; mais les anciens, au temps d'Aristote, ne connaissaient que l'ébène ; ou bien, ils confondaient plusieurs espèces de bois sous ce nom commun.

§ 21. Plus d'air que celui-là, ou bien : plus d'air que de terre, comme le veut Alexandre d'Aphro¬disée. Le texte est tout à fait indéterminé.— Plus de terre, que d'air, sous-entendu.

§ 22. L'argile, il faut entendre, ici comme plus haut, l'argile convertie par le feu à l'état de poterie. --N'est plus que la terre, et ne peut plus être liquéfiée, comme l'explique Alexandre d'Aphrodisée. — Elle se coagule, ou se solidifie. — N'a plus les entrées, c'est l'expression même du texte ; c'est-à-dire que les pores, par où l'air est sorti, lors de la cuisson qui a solidifié l'argile, sont trop petits pour que l'eau puisse y passer à son tour.

§ 23. La coagulation et la fusion, c'est-à-dire les deux états solide et liquide, par lesquels certains corps peuvent passer. Alexandre d'Aphrodisée remarque que l'auteur n'a pu donné de définitions précises de la coagulation ni de la fusion, et il essaye de suppléer lui-même ces définitions.

 

Chapitre 8 — Analyse de quelques unes des propriétés que l'action de la chaleur et du froid produit dans les corps

Enumération des propriétés principales, positives et négatives. --- Nouveaux détails sur la coagulation et la non-coagulation des corps ; exemples de différents corps fusibles et infusibles.

 

§ 1. Il est évident, d'après les détails qui précèdent, que les corps se forment par le chaud et par le froid, et que c'est en épaississant, et en coagulant les corps que les éléments accomplissent leur fonction propre. Mais comme ce sont eux qui produisent tous les corps et les façonnent, il y a de la chaleur dans tous les corps ; et il n'y a aussi du froid que dans les corps, en petit nombre, où la chaleur fait défaut. D'autre part, comme ces éléments sont actifs, tandis que l'humide et le sec sont simplement passifs, les corps qui sont en partie formés des uns et des autres participent d'eux tous.

§ 2. C'est donc d'eau et de terre que sont composés les corps à parties similaires, soit dans les plantes soit dans les animaux ; et aussi les corps métalliques, comme l'or, l'argent et tous les corps analogues. ils sont formés de ces deux éléments et aussi de l'exhalaison qui est renfermée dans tous les deux, ainsi qu'on l'a dit ailleurs.

§ 3. Ces corps [385a] diffèrent entre eux, d'abord. par les modifications spéciales qu'ils causent sur nos sens, et parce qu'ils peuvent tous produire un certain effet sur nous. Ainsi, le blanc, l'odorant, le sonore, le doux, le chaud, le froid, ne sont ce qu'ils sont que parce qu'ils peuvent agir d'une certaine façon sur notre sensibilité. Mais les corps diffèrent entre eux par d'autres modifications plus spéciales qui viennent de ce qu'ils peuvent éprouver aussi quelque effet, et, par là, j'entends la fusion, la coagulation, la flexibilité et tant d'autres propriétés du même genre ; car ce sont là des propriétés toutes passives, tout aussi bien que l'humide et le sec.

§ 4. C'est là ce qui fait la différence entre l'os et la chair, le nerf et le bois, la feuille et la pierre, et chacun des autres corps naturels formés de parties similaires.

§ 5. D'abord, indiquons le nombre des propriétés des corps qui sont dénommés selon qu'ils peuvent ou ne peuvent pas telle ou telle chose.

§ 6. Voici ces modifications coagulable, incoagulable ; fusible, infusible ; ductile, non ductile ; malléable, non malléable ; flexible, non flexible ; amollissable, non amollissable ; friable, non friable ; cassant, non cassant ; modelable, non modelable ; compressible, incompressible ; étirable, inétirable ; extensible, inextensible ; fendable, infendable ; sécable, insécable ; visqueux, sec ; aplatissable, non aplatissable ; combustible, incombustible ; vaporisable, invaporisable.

§ 7. C'est par ces modifications que diffèrent entre eux la plupart des corps. Maintenant, expliquons quelle propriété ont chacune de ces modifications. Nous avons déjà, parlé antérieurement, d'une manière générale, de la coagulation et de la non-coagulation, de la fusion et de la non-fusion ; revenons-y cependant encore.

§ 8. Tous les corps qui se coagulent et qui se durcissent éprouvent ce changement, ceux-ci par le chaud, ceux-là par le froid : par la chaleur, qui dessèche l'humide, et par le froid, qui chasse la chaleur.

§ 9. Ainsi, les uns éprouvent cet effet par l'absence de l'humide ; les autres, par l'absence du chaud. Pour ceux qui sont d'eau, c'est l'absence du chaud ; pour ceux qui sont de terre, c'est l'absence de l'humide. Les corps qui se coagulent par l'absence de l'humide sont . dissous par l'humide, pourvu que leur cohésion ne soit pas telle que les pores qui leur restent ne soient pas plus petits que les globules de l'eau, comme par exemple l'argile. Les corps qui ne sont pas dans cette disposition sont dissous par l'humide, comme le nitre, les sels, et la terre qui vient de la boue.

§ 10. Ceux qui se coagulent par privation de chaleur sont dissous par la chaleur, comme la glace, le plomb, l'airain.

§ 11. Voilà donc quels sont les corps coagulables et fusibles, et [385b] ceux qui ne sont pas fusibles. Sont incoagulables tous ceux qui n'ont pas d'humidité aqueuse, et qui ne sont pas d'eau, mais qui ont plus de chaleur et de terre, comme le miel et le vin doux ; car ils sont en quelque sorte bouillants. Sont aussi non coagulables tous les corps qui ont bien de l'eau, mais qui toutefois ont plus d'air, comme l'huile, le vif-argent et les substances visqueuses, telles que la glu et la poix.

 

Chapitre 9 — Diverses propriétés mécaniques des corps

Des corps fusibles ; leurs variétés. Des corps humectables et susceptibles de s'imbiber ; des corps flexibles et rigides ; des corps fragiles et friables ; des corps susceptibles do recevoir et de garder des empreintes ; des corps compressibles et incompressibles. Rôle des pores. Des corps extensibles et ductiles ; des corps fendables et susceptibles d'être coupés ; des corps combustibles et incombustibles ; des corps vaporisables. Citation d'Empédocle. Des corps inflammables et ininflammables. Des diverses vaporisations des corps, selon leur nature.

 

§ 1. Parmi les substances coagulées, on appelle amollissables celles qui ne sont pas d'eau comme est la glace, car toute glace vient d'eau, mais qui sont plutôt de terre, et d'où l'humide tout entier n'est pas sorti, comme sont le nitre et les sels, et enfin qui ne sont pas de composition irrégulière, comme l'argile, mais qui sont étirables sans être détrempées, qui sont ductiles sans être de l'eau, et qui sont amollies par le feu, comme le fer, la corne et les bois.

§ 2. Parmi les choses qui fondent et ne fondent pas, les unes sont humectables ; les autres ne le sont point, comme l'airain, qui est inhumectable, bien qu'on puisse le fondre, tandis que la laine et la terre sont humectables, parce qu'elles s'imbibent. Quant à l'airain, il peut se fondre bien ; mais ce n'est pas par l'eau qu'il se fond.

§ 3. Parmi les corps qui se fondent dans l'eau, il y en a aussi quelques-uns qui sont inhumectables, comme le nitre et les sels ; car il n'y a point de corps fondable qui ne devienne aussi plus mou en s'imbibant d'eau. Il y a quelques corps qui, étant humectables, ne sont pas néanmoins fondants, comme ta laine et les fruits.

§ 4.. On appelle humectables tous les corps qui, étant de la terre, ont les pores plus grands que les particules aqueuses, mais qui sont plus dures que l'eau. Sont liquéfiés par l'eau tous les corps qui sont entièrement percés par elle.

§ 5. Mais comment se fait-il que la terre soit tout à la fois liquéfiable et humectable par l'humide ? Et pourquoi le nitre est-il seulement fondu et n'est-il pas humecté ? C'est que dans le nitre les pores traversent de part en part, de sorte que ses parties sont sur-le-champ divisées par l'eau, tandis que dans la terre les pores sont tout disjoints et ne se correspondent pas, de telle sorte que, de quelque façon qu'elle reçoive l'eau, la modification qu'elle subit est différente.

§ 6. Il y a aussi des corps qui sont flexibles, et qui sont tout droits, comme le roseau et l'osier ; et il y a des corps qui ne plient pas, comme l'argile et la pierre.

§ 7. Les corps qui sont tout à la fois flexibles et droits, sont ceux dont la longueur peut changer de la ligne circulaire à la ligne droite, et revenir de la ligne droite à la ligne circulaire. Se fléchir et redevenir droit, c'est changer ou être mu, selon la ligne droite ou la ligne circulaire ; car ce qui se courbe soit en haut soit en bas, [386a] n'en est pas moins courbe.

§ 8. Ainsi, le mouvement, soit en sens convexe, soit en sens concave, est ce qu'on appelle la flexion, l'étendue de l'objet restant toujours la même ; car si la flexion s'appliquait aussi à la ligne droite, le corps serait à la fois courbé et droit ; ce qui est impossible ; je veux dire que le droit ne peut pas être courbe.

§ 9. Si tout objet courbe doit être courbé soit en dedans soit en dehors, et si ces deux courbures ne sont que des déviations, l'une au concave l'autre au convexe, il n'y a pas de courbure possible en ligne droite ; mais la courbure et la ligne droite sont des choses toutes différentes l'une de l'autre. C'est donc là ce qu'on appelle les corps flexibles ou rigides, non flexibles et non rigides.

§ 10. Il y a des corps qui sont frangibles et friables, soit l'un ou l'autre, soit tous deux à la fois. Ainsi, le bois, qui est frangible, n'est pas friable ; la glace et la pierre sont friables, mais ne sont pas frangibles ; l'argile est à la fois frangible et friable.

§ 11. Il y a cette différence cependant que la frangibilité est la séparation et la division de l'objet en grands morceaux, tandis que la friabilité est la séparation en un nombre de morceaux quelconque, pourvu que ce soit plus de deux.

§ 12. Tous les corps donc qui se sont coagulés de telle façon qu'ils aient beaucoup de pores qui ne se répondent pas entre eux, sont friables ; car les pores sont assez éloignés pour que cet effet se produise ; mais ceux où les pores sont très pénétrants sont frangibles ; et ceux qui présentent les deux espèces de composition ont aussi les deux propriétés.

§ 13. Certains corps sont capables de garder des empreintes, comme l'airain et la cire ; d'autres n'en sont pas susceptibles, comme l'argile et l'eau. L'empreinte est le déplacement partiel de la surface qui se renfonce, soit par une pression, soit par un coup, et d'une manière générale, par un contact quelconque. Il y a aussi des corps de ce genre qui sont mous, comme la cire, qui change en partie, bien que le reste de la surface demeure ce qu'elle est. Il y en a d'autres qui sont durs, comme l'airain. D'autres ne peuvent pas recevoir d’empreinte, et sont durs, comme l'argile ; car leur surface ne cède pas en profondeur. Il y en a d'autres encore qui sont liquides, comme l'eau, et qui cèdent, mais non par parties, et qui se déplacent tout entiers.

§ 14. Parmi les corps susceptibles d'empreinte, ceux qui demeurent empreints et sont impressibles à la simple action de la main, sont ceux qu'on peut modeler. Il y en a d'autres qui ne sont pas faciles à empreindre, par exemple la pierre et le bois. Il y en a aussi qu'on empreint aisément, mais où l'impression ne subsiste pas, comme la laine et l'éponge. Mais à vrai dire ceux-ci ne sont pas modelables ; ils sont seulement compressibles.

§ 15. On appelle compressibles tous les corps qui serrés peuvent rentrer sur eux-mêmes, la surface s'enfonçant en profondeur, sans se diviser, et sans qu'une molécule se mette à la place d'une autre, comme il arrive pour l'eau qui se déplace tout entière.

§ 16. La pression est le mouvement qui, venu du corps moteur, [386b] se produit par le contact ; c'est un coup, quand ce mouvement est accompagné de translation.

§ 17. On peut comprimer tous les corps qui ont des pores vides de matières homogènes ; et l'on appelle compressibles tous les corps qui peuvent rentrer dans leurs propres vides, ou dans leurs propres pores ; car quelquefois les pores où le corps se contracte ne sont pas vides, par exemple l'éponge mouillée, dont les pores en effet sont pleins. Mais ce sont les substances sont les pores sont pleins de parties plus molles que le corps même qui naturellement entre en eux. C'est ainsi que l'éponge, la cire, la chair sont compressibles.

§ 18. On appelle incompressibles les corps qui naturellement ne peuvent pas revenir par pression dans leurs propres pores, ou parce qu'ils n'en ont pas, ou parce que ces pores sont pleins de matières plus dures. C'est de cette façon que le fer est incompressible, ainsi que la pierre, et l'eau, et tout ce qui est liquide.

§ 19. On appelle extensibles tous les corps dont la surface peut se déplacer obliquement ; car étendre un corps, c'est faire que la surface, sans cesser d'être continue, puisse s'allonger vers le corps qui cause le mouvement. C'est ainsi que sont extensibles les cheveux, le cuir, le nerf, la pâte, la glu, tandis que l'eau et la pierre sont inextensibles.

§ 20. Il y a des corps qui sont tout à la fois extensibles et compressibles, et telle est la laine par exemple. Il y en a qui ne sont pas les deux à la fois, comme le flegme, qui n'est pas compressible, mais qui est extensible ; tandis que l'éponge est au contraire compressible ; mais elle ne s'allonge pas.

§ 21. Il y a des corps qui sont ductiles, comme l'airain ; d'autres qui ne le sont pas, comme la pierre et le bois. Les corps sont ductiles, quand la surface peut tout à la fois et du même coup, se déplacer partiellement en largeur et en profondeur. Ils ne sont pas ductiles quand ils ne peuvent pas subir cet effet.

§ 22. Tous les corps ductiles, sont susceptibles d'empreinte ; mais tous les corps susceptibles d'empreintes ne sont pas toujours ductiles, par exemple le bois. Toutefois, on peut dire d'une manière générale que ces deux qualités sont réciproques. Parmi les corps compressibles, les uns sont ductiles, les autres ne le sont pas. La cire et la boue, par exemple, sont ductiles, tandis que la laine et l'eau ne le sont point.

§ 23. Il y a des corps qui se fendent, comme le bois ; d'autres, qui ne se fendent pas, comme l'argile.

§ 24. On dit d'une chose qu'elle peut se fendre, quand elle peut se diviser au-delà du point où l'instrument divisant la divise ; car elle ne se fend que quand elle est divisée au-delà de l'espace où l'instrument divisant la divise, et quand la division gagne de l'avant, effet qui n'a pas lieu dans la coupure. On dit des corps qu'ils ne se fendent pas, quand ils n'éprouvent pas cet effet.

§ 25. Rien de ce qui est mou n'est fendable ; j’entends parler des choses qui sont absolument molles par elles-mêmes, et non de celles qui ne sont molles que relativement à d'autres ; car en ce dernier sens, le fer lui-même pourrait être considéré comme mou. Mais, du reste, tous les corps durs ne. sont pas non plus fendables, [387a] et il n'y a que ceux qui ne sont ni liquides, ni impressibles, ni friables. Ce sont tous les corps qui ont 'des pores allongés, par lesquels les parties peuvent adhérer naturellement les unes aux autres, et qui n'ont pas de pores en large.

§ 26. Parmi les corps durs ou mous, ceux-là sont susceptibles d'être coupés, où la division n'anticipe pas nécessairement, et qui ne sont pas friables, quand on les divise Ceux qui sont liquides, ou à peu près liquides, ne peuvent pas être coupés.

§ 27. Il y a des corps qui sont tout à la fois susceptibles d'être coupés et fendables, comme le bois. Mais le plus souvent, tout ce qui est fendable, l'est dans .sa longueur ; et ce qui est susceptible d'être coupé, l'est dans sa largeur. En effet, comme chaque corps peut avoir une foule de divisions, là où plusieurs longueurs se réunissent en une seule, le corps est fendable en ce sens ; mais là où plusieurs largeurs se réunissent en une seule, il est susceptible d'être coupé en ce sens.

§ 28. On dit d'un corps qu'il est visqueux, lorsque étant humide ou mou il est extensible. Un corps peut devenir visqueux, par le déplacement de ses parties, quand il est composé d'anneaux, comme les chaînes ; car les corps peuvent beaucoup s'étendre et se resserrer beaucoup. Les corps qui ne sont pas visqueux sont secs.

§ 29. On appelle aplatissables tous les corps qui, étant compressibles, gardent leur compression d'une manière durable ; non aplatissables, ceux qui sont tout à fait incompressibles, ou qui ne gardent pas leur compression d'une manière permanente.

§ 30. Il y a des corps qui sont combustibles ; d'autres, qui sont incombustibles. Ainsi, le bois est combustible ; la laine et l'os, le sont aussi. Mais la pierre et le glace sont incombustibles. Sont combustibles tous les corps qui ont des pores capables de recevoir le feu, et qui ont dans leurs pores, disposés en ligne droite, une humidité plus faibleque le feu. Ceux au contraire qui n'ont pas d'humidité ou qui l'ont plus forte que le feu, comme la glace et les végétaux très verts, sont incombustibles.

§ 31. Sont vaporisables les corps qui contiennent de l'humidité, mais qui l'ont de telle sorte qu'elle ne peut pas s'exhaler, à elle toute seule, sans le secours des combustibles ; car la vapeur n'est que la transformation en air ou en vent, sous l'action de la chaleur brûlante, de la sécrétion venant de l'humide et étant humide elle-même.

§ 32. Les substances vaporisables se sécrètent à la longue et se changent en air. Quelques-unes disparaissent tout à fait en se desséchant ; les autres deviennent de la terre. Mais cette sécrétion a cela de particulier qu'elle n'humecte pas, et qu'elle ne devient pas non plus du vent.

§ 33. Le vent est un écoulement continu de l'air en longueur. La vaporisation est la sécrétion commune du sec et de l'humide, mêlés ensemble par l'action de la chaleur brûlante. Aussi ne mouille-t-elle pas ; mais elle colore plutôt les choses qu'elle touche.

§ 34. La vaporisation d'un corps ligneux [387b] est la fumée. Je comprends aussi dans ce genre les os, les poils et tout ce qui s'en rapproche ; je les confonds, car s'il n'y a pas de nom général pour la fumée .de toutes ces choses, cependant elles sont comprises dans ce même genre, chacune selon leur analogie, comme le dit aussi Empédocle :

« Les feuilles, les cheveux, les ailes des oiseaux,

« Les écailles couvrant des membres colossaux,

« Tout cela se ressemble "

 

La vapeur d'un corps gras s'appelle lignys, et celle d'un corps huileux s'appelle cnisse.

§ 35. Ce qui fait que l'huile ne bort pas et n'épaissit pas, c'est qu'elle est fumeuse, et qu'elle ne se vaporise pas. L'eau au contraire n'est pas fumeuse ; mais elle se vaporise. Le vin aussi, quand il est doux, est fumeux ; car il est gras, et il se comporte comme l'huile, puisqu'il ne gèle pas par le froid et qu'il ne se brûle pas. On lui donne le nom de vin ; mais de fait ce n'est pas du vin ; son suc n'est pas vineux, et voilà comment il ne grise pas. Le vin ordinaire n'a qu'une faible évaporation ; et c'est ce qui fait qu'il peut produire de la flamme.

§ 36. Il semble que tous les corps qui se résolvent en cendre sont combustibles. C'est ce qu'éprouvent tous les corps qui se coagulent, soit par la chaleur, soit tout ensemble par le chaud et le froid ; car ces corps sont, comme on peut le voir, dominés par le feu ; mais, parmi les pierres, la pierre à cachets, qu'on appelle spécialement charbon ou escarboucle, est celle que le feu modifie le moins.

§ 37. Parmi les combustibles, les uns s'enflamment ; les autres ne s'enflamment pas. Il y a quelques-uns de ces derniers qui sont susceptibles de faire du charbon. Tous ceux qui peuvent donner de la flamme sont dits inflammables ; ceux qui ne peuvent pas en donner sont ininflammables.

§ 38. On appelle inflammables tous les corps qui, n'étant pas liquides, peuvent cependant se vaporiser. La poix, l'huile, la cire sont plus inflammables, quand on les mêle avec d'autres corps, que quand elles sont seules. Les corps qui le sont le plus sont ceux qui font de la fumée. Parmi ces derniers corps, on appelle charbonneux ceux qui ont plus de terre que de fumée.

§ 39. Il y a des corps qui, étant fusibles, ne sont pas inflammables, par exemple l'airain ; et il y en a qui, étant inflammables, ne sont pas fusibles, comme le bois. Il y en a qui sont l'un et l'autre, comme l'encens.

§ 40. La cause en est que le bois a l'humide en quantité considérable et continu dans toutes ses parties, de manière qu'il est absolument consumé, tandis que l'airain, qui en a bien dans chacune de ses parties, ne l'y a pas continu ; et l'humide y est en trop petite quantité pour produire de la flamme. L'encens, au contraire, est composé en partie d'une façon, et en partie de l'autre.

§ 41. Parmi les corps qui se vaporisent, ceux-là sont inflammables qui ne sont pas fusibles, parce qu'ils contiennent trop de terre ; car ces corps ont le sec qui est commun aussi [388a] au feu. Si donc le sec s'échauffe, il devient du feu. Aussi, la flamme est-elle de l'air, ou de la fumée qui brûle.

§ 42. L'évaporation des bois est la fumée ; pour la cire, l'encens, et les corps analogues, pour la poix et tous les corps qui contiennent ou de la poix ou des substances pareilles, l'évaporation est de la lignys. Quant à l'huile et à tous les corps huileux, l'évaporation est de la cnisse ainsi que pour tous les corps qui ne peuvent pas du tout brûler, quand ils sont seuls, parce qu'ils ont peu d'humide, et que c'est par l'humide que la transformation se fait, mais qui brûlent très vite quand ils sont mêlés à d'autres substances ; car le gras sec est ce qu'on appelle onctueux.

§ 43. Les corps humides qui se vaporisent se rapportent davantage à l'humide (comme l'huile et la poix). Les corps humides qui brûlent tiennent plus du sec.

 

Ch. IX, § 1. Parmi les substances coagulées, ou solidifiées. — Amollissables, je n'ai pas pu trouver de mot plus convenable dans notre langue. — Qui ne sont pas d'eau, c'est-à-dire celles qui n'ont pas été d'abord liquides et ne se sont pas ensuite congelées. -- Car toute glace vient d'eau, cette parenthèse n'était pas très nécessaire, et peut-être n'est-elle qu'une interpolation. -- Le nitre et les sels, Voir plus haut, ch. 7, § 10. — De composition irrégulière comme l'argile, la pensée est obscure quoique les mots ne le soient pas ; c'est qu'elle n'est pas assez développée. Alexandre donne de ce passage deux explications aussi peu satisfaisantes l'une que l'autre : « ou l'argile a une humidité irrégulière ; » ou bien : " l'argile a les pores irréguliers, parce qu'ils ne sont pas en ligne droite. » Ma traduction est indécise comme le texte, qui évidemment n'était pas plus clair pour les commentateurs grecs que pour nous. — Sans être de l'eau, il y a des manuscrits qui ne donnent pas ces mots ; ils ne semblent pas en effet s'accorder très bien avec la suite des pensées. Plusieurs commentateurs ont proposé de les retrancher ; mais je les garde, parce qu'Alexandre d'Aphrodisée les a, et qu'ils ne paraissent pu faire la moindre difficulté pour lui. -- Et les bois, il s'agit sans doute ici des bois que l'on courbe à l'aide du feu.

§ 2. Qui fondent et ne fondent pas, c'est la seconde classe des propriétés diverses des corps dont il a été parlé plus haut, ch. 8, § 6. — Inhumectable, j'ai forgé le mot pour rendre l'opposition plus sensible. -- La laine et la terre, la laine ne reçoit pu l'eau comme la terre, et l'exemple n'est pas bien choisi.

§ 3. Comme le nitre et les sels, il semble encore que l'exemple n'est pas ici très bien choisi. Le sel se dissout en effet dans l'eau ; mais la terre s'y dissout aussi, quoique moins complètement, et il ne paraît pas qu'elle soit plus humectable que lui. — La laine et les fruits, on ne comprend pas bien non plus que la laine et les fruits puissent être réunis à ce point de vue. Les fruits sont en général humides et juteux ; ils ne sont pas fondants pour cela ; mais on ne peut pas dire qu'ils ne sont pas humectables. Peut-être aussi n'ai-je pas bien saisi la nuance du texte, quoique les mots ne prêtent ici à aucune obscurité.

§ 4. On appelle humectables, cette définition de ce que l'auteur entend par humectable, ne rend pas sa pensée beaucoup plus claire. Peut-être le serait-elle davantage en substituant le mot de spongieux à celui d'humectable. -- Qui étant de terre, le mot de Terre est pris ici dans l'acception générale et vague que j'ai déjà signalée. -- Qui sont plus durs que l'eau, l'eau alors pénètre dans le corps qu'elle imbibe ; mais elle ne le dissout pas. — Qui sont entièrement percés par elle, ou : " Qui ont des pores dans toute leur étendue. »

§ 5. Soit tout à la fois liquéfiable et humectable, Alexandre répond que cette différence d'état tient à la différence même des espèces de terre, selon que les pores sont plus ou moins réguliers ou irréguliers. Les pores traversent de part en part, et qu'alors l'eau peut pénétrer dans toutes les parties du corps, pour le dissoudre et lé liquéfier. — Tout disjoints et ne se correspondent pas, il n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Est différente, de celle que subit le nitre.

§ 6. Qui sont flexibles, le texte ne suit pas tout à fait ici l'ordre indiqué plus haut, ch. 8, § 6.

§ 7. Flexibles et droits, il serait plus exact de dire : «Qui tout à la fois peuvent se fléchir et se redresser. » - -Dont le longueur, c'est la tournure même dont se sert le texte. -- Soit en haut soit en bas, cette différence ne résulte que de la position différente des mains de celui qui tient le corps.

§ 8. Si la flexion s'appliquait à la ligne droite, il y a contradiction dans les mots eux-mêmes. -- Le droit ne peut pas être courbe, il semble que ceci est par trop évident et qu'il n'y avait guère besoin de le dire.

§ 9. Il n'y a pas de courbure possible en ligne droite, même remarque. Ceci d'ailleurs ne fait guère que répéter ce qui vient d'être dit au § précédent. -- Flexibles ou rigides, ou peut-être : droits au lieu de rigides.

§ 10. Frangibles et friables, Voir plus haut, ch. 8, § 6. -- Ainsi le bois, cet exemple est bien choisi. — Ne sont pas frangibles, ce serait plutôt : fragiles ; mais soit frangibles, soit fragiles, il ne semble pas que cet exemple soit exact. Il faudrait donc peut-être lire : " La glace et la pierre sont à la fois friables et frangibles ; » mais cette leçon n'est autorisée par aucun manuscrit. -- L'argile, une fois qu'elle a été cuite et convertie, par exemple, en poterie.

§ 11. En grands morceaux, ceci est assez exact. -- En un nombre de morceaux quelconque, ceci ne l'est pas autant ; et il aurait mieux valu dire : " En morceaux très ténus. » -- Pourvu que ce soit plus de deux, ceci est encore moins exact ; mais c'est peut-être une simple glose.

§ 12. Se sont coagulés, ou solidifiés. — Pour que cet effet se produise, le texte n'est pas tout à fait aussi formel. -- Les deux espères de composition, même remarque. -- Les deux propriétés, d'être frangible et d'être friable.

§ 13. Comme l'airain et la cire, le fait est exact dans sa généralité ; mais cependant il y a grande différence entre les deux corps ; et pour faire une empreinte sur l'un ou sur l'autre, les moyens qu'on doit employer ne se ressemblent pas. -- L'argile et l'eau, ici encore les exemples semblent assez mal choisis. L'argile, à moins qu'elle ne soit presque liquide, garde fort bien les empreintes ; et l'eau ne les garde jamais. En se cuisant, l'argile ne conserve pas moins bien les empreintes qu'on y peut faire. Alexandre d'Aphrodisée ne fait aucune remarque sur ce point, qui ne paraît pas lui causer le moindre embarras. Ou bien peut-être l'auteur veut-il dire que l'argile cuite ne se raie pas facilement ; mais il en est aussi de même de l'airain ; et l'on ne voit pas davantage comment on peut à cet égard les opposer l'un à l'autre. Il est vrai que l'argile se casse, si elle est trop violemment frappée.— L'empreinte, ce serait plutôt ici : La dépression. --- Par un contact quelconque, plus ou moins pressant ; c'est toujours une contusion. Le texte, d'ailleurs, n'est pas aussi précis que ma traduction. De ce genre, c'est-à-dire qui peuvent recevoir des empreintes, et s'affaisser sous le coup qu'ils reçoivent. — Qui sont durs comme l'airain, et qui n'en fléchissent pas moins sous les contusions. Comme l'argile, c'est trop dire, et l'argile cuite peut bien recevoir aussi des contusions qui la marquent sans la briser. — Ne cède pas en profondeur, ceci n'est pas très exact ; et sans fléchir beaucoup, cependant l'argile cède aussi avant de se camer. -- Non par parties, cela tient à l'incompressibilité des liquides, que les anciens ne connaissaient pas sous ce nom précisément, mais qu'ils n'ignoraient pas non plus tout à fait, comme le prouve l'observation consignée dans le texte. Voir aussi plus bas, § 15 et § 18.

§ 14 Qu'on peut modeler, comme l'argile avant d'être cuite. — Faciles à empreindre, j'ai voulu conserver l'analogie verbale qui est dans le texte. -- Comme la laine et l'éponge, exemples bien choisis. — Modelables, Voir plus haut, ch. 8, § 6.

§ 15. Qui serrés peuvent rentrer sur eux-mêmes, cette définition est très exacte. — Une molécule, le texte dit précisément : Une partie. --L'eau qui se déplace tout entière Voir plus haut, § 13.

§ 16. La pression est le mouvement, cette définition est aussi fort exacte. — Se produit par le contact, ce qui distingue la pression du coup, c'est qu'il n'y a point de déplacement pour la pression. — De translation, c'est-à-dire d'un certain dé. placement dans l'espace.

§ 17. Vides de matières homogènes, le texte dit précisément : « Vides d'un corps homogène. » Homogène s'entend d'une matière homogène à celle du reste du corps. — Ou dans leurs propres pores, c'est-à-dire re¬venir à l'état qu'ils avaient avant d'être comprimés. — Le corps même, par exemple, les pores de l'éponge sont pleins d'air ; et l'air est plus mou que l'eau, qui le remplace dans les pores où elle entre. — L'éponge, la cire, la chair, ces trois corps sont de nature trop différente pour qu'on puisse ainsi les réunir entre eux ; et les modifications qu'ils offrent sous la pression d'un agent quelconque ne se ressemblent pas.

§ 18. Incompressibles.., par pression, le texte grec ne présente pas cette analogie ; et les deux mots, dont il se sert, sont différents par l'étymologie ; notre langue ne m'a pas offert la même ressource. ---Et l'eau, Voir plus haut, § § 13 et 15.

§ 19. Peut se déplacer obliquement, ce dernier mot veut dire ici simplement : « soit en longueur, soit en largeur, » en excluant la profondeur. Voir la même expression plus haut, livre 1, ch. 4, § 12. -- Vers le corps qui cause le mouvement, par exemple la main qui tire le corps élastique et l'allonge vers elle. — La pâte « de farine, » sous-entendu. — Au lieu d'extensibles, on pourrait employer aussi le terme d'élastiques.

§ 20. Le phlegme, il est difficile de savoir ce que l'auteur veut précisément désigner par ce mot ; mais c'est évidemment quelqu'une des sécrétions du corps humain. — Qui n'est pas compressible, en tant que liquide. — Mais elle ne s'allonge pas, ceci n'est peut-être pas fort exact.

§ 21. Comme l'airain, l'auteur cite sans doute ce métal composé, comme étant celui que les anciens employaient le plus et connaissaient le mieux. -- Les corps sont ductiles, cette définition est acceptable. -- Partiellement, c'est-à-dire la partie où porte l'instrument avec lequel on frappe. -- Ils ne peuvent pas subir cet effet, le texte n'est pas tout à fait aussi formel.

§ 22. Sont susceptibles d'empreinte, Voir plus haut, §§ 13 et 14. — Par exemple le bois, Voir plus haut, § i4, où il a été dit que le bois n'était pas très facile à empreindre. -- Sont réciproques, c'est-à-dire que l'un est généralement accompagné de l'autre. -- La laine et l'eau ne le sont point, ce passage a l'air d'impliquer que l'eau pourrait être compressible ; ce qui a été nié formellement plus haut, § 18. Peut-être faut-il supprimer ces mots : « et l'eau. »

§ 23. Comme le bois, en effet, le bois est le corps où cette propriété est la plus visible et la plus ordinaire, bien que tous les bois ne se fendent pas. — Comme l'argile, qui ne se fend précisément sous aucune forme, ni sous sa forme naturelle, ni sous la forme que lui donne l'industrie de l'homme.

§ 24. Qu'elle peut se fendre, la définition est exacte. -- Au-delà du point, c'est la condition essentielle pour qu'on puisse dire d'une chose qu'elle peut se fendre. -- Car elle ne se fend, répétition peu utile. -- Dans la coupure, c'est en effet la différence qui existe entre les deux. phénomènes de couper et de fendre ; mais les deux propriétés peuvent se rencontrer à la fois dans un même corps. Le bois, par exemple, peut être en général tout à la fois coupé et fendu. Voir plus bas, § 27.

§ 25. Rien de ce qui est mou, c'est une assertion trop absolue ; et l'auteur la modifie lui-même dans ce qui suit. -- Absolument molles par elles-mêmes, il est bien difficile de spécifier les choses qui sont molles de cette façon ; mais peut-être l'auteur ne veut-il désigner par là que les liquides. — Le fer lui-même, relativement à d'autres corps plus durs, par exemple le diamant ; ou peut-être le fer pourrait-il être considéré comme mou, parce qu'il fond sous l'action du feu. -- Tous les corps durs, le fait est exact. — lmpressibles, Voir plus haut, §§ 13 et 14. -- Des pores allongés, il serait mieux de dire des fibres plutôt que des pores ; mais l'explication n'en est pas moins ingénieuse.

§ 26. Susceptibles d'être coupés, ou sécables, Voir plus haut, ch. 8, § 6. — N'anticipe pas nécessairement, Voir plus haut, § 24. — Ou à peu près liquides, le texte n'est pas tout à fait aussi précis.

§ 27. Tout à la fois susceptibles d'être coupés, Voir la note du § 24. -- Dans sa longueur dans sa largeur, il aurait mieux valu dire que les choses ne peuvent pas être fendues dans tous les sens. La longueur et la largeur ne dépendent que de la forme du corps et non de sa nature.— Là ou plusieurs longueurs se réunissent en une seule, c'est-à-dire là où les fibres diverses se touchent dans le sens de leur longueur. -- Plusieurs largeurs se réunissent en une seule, la largeur étant considérée comme une simple ligne, on conçoit qu'il en faut plusieurs pour que le corps puisse être divisé ; mais l'expression n'en a pas moins quelque chose d'étrange.

§ 28. Qu'il est visqueux, les détails qui suivent prouvent qu'il s'agit des corps élastiques, plutôt encore que des corps visqueux ; mais je n'ai pu changer l'expression du texte ; et il est possible que la langue grecque n'eût pas un mot spécial pour rendre cette idée d'élasticité. — Humide ou mou, ceci se rapporte bien à l'idée de viscosité ; mais tous les corps visqueux ne sont pas élastiques. — Par le déplacement de ses parties, le texte n'est pas aussi formel.— Quand il est composé d'anneaux, même remarque. — Comme les chaînes, le terme dont se sert ici le texte n'est pas très clair, et Alexandre d'Aphrodisée ne l'explique pas. — Sont secs, je n'ai pas trouvé de meilleur équivalent eu notre langue ; peut-être eût-il fallu dire : non glus, ou non tenaces.

§ 29. Aplatissables, Voir plus haut, ch. 8, § 6. — Non-aplatissables, j'ai dû composer ce mot pour bien conserver l'opposition des termes grecs. — Incompressibles, Voir plus haut, § 15.

§ 30. Combustibles, Voir plus haut, ch. 8, § 6.— La pierre et la glace, les deux exemples ne devraient peut-être pas être réunis. L'auteur veut dire sans doute que la pierre ne flambe pas, et en ce sens elle est comme la glace ; mais il y a de la pierre, comme la houille, qui brûle et jette de la flamme. De plus, la pierre en général peut se cuire ; et la glace ne fait que fondre sous l'action du feu. — Capables de recevoir le feu, ou en d'autres termes : «la chaleur. » — Disposés en ligne droite, cette condition ne paraît pas indispensable. -- Une humidité plus faible que le feu, c'est-à-dire incapable de résister à la chaleur, et que la chaleur peut absorber tout entière. — Plus forte que le feu, c'est-à-dire en trop grande quantité pour que le feu l'absorbe entièrement. -- Et les végétaux très verts, le texte n'est pas aussi précis.

§ 31. Sont vaporisables, voir plus haut, ch. 8, § 6. -- Vaporisables... la vapeur, le texte se sert ici de mots différents ; je n'ai pas pu rendre cette opposition dans notre langue. — En air ou en vent, le texte a ces deux mots ; le second signifie souffle aussi bien que vent. -- De la chaleur brûlante, c'est-à-dire causée par un combustible en ignition. — Et étant humide elle-même le texte n'est pas tout à fait aussi précis ; peut-être aussi faudrait-il traduire : « et pouvant elle-même humecter. »

§ 32. Se sécrètent.... et se changent, il n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Quelques-unes disparaissent, il eût été bon de désigner spécialement ces substances. — Deviennent de la terre, c'est-à-dire qu'elles laissent en se vaporisant un certain résidu solide. — Cette sécrétion, qui se produit par la vaporisation de certaines substances. — Qu'elle n'humecte pas, comme la vapeur venue de l'eau bouillante, par exemple. — Du vent, c'est-à-dire qu'elle n'agite pas l'air de manière qu'elle soit sensible.

§ 33. En longueur, sans parler de l'épaisseur. Il semble en effet que le vent est une simple ligne, bien que l'air soit agité par lui dans une assez vaste étendue et dans une couche assez épaisse. — La sécrétion commune du sec et de l'humide, de manière que la substance entière du corps finisse par disparaître. — Elle colore plutôt, il y a en effet une foule de vapeurs qui altèrent la couleur des objets.

§ 34. Je comprends aussi dans ce genre les os, c'est-à-dire que les os, les poils, etc., font de la fumée, comme en fait le bois quand il brûle. — Pour la fumée de toutes ces choses, le texte n'est pas tout à fait aussi explicite. -- Comme le dit aussi Empédocle, Voir les Fragments d'Empédocle, p. 6, vers 216, édit. de Firmin Didot. M. Ideler a voulu voir une contradiction entre la pensée prêtée ici à Empédocle et la citation qui se trouve dans le Traité de l'âme, livre II, ch. 4, § 7, p.191 de ma traduction. Il me semble que ces deux passages peuvent très bien s'accorder, au lieu de se contredire.- Lignys disse, j'ai conservé les deux mots grecs, parce que notre langue ne m'offrait pour les remplacer que le mot de suie. Nous n'avons pas distingué par des noms spéciaux ces divers genres de fumée. Voir plus loin, § 42.

§ 35. Et n'épaissit pas, l'auteur a dit le contraire plus haut, ch. 7, § 2. — Elle est fumeuse, la distinction est difficile à saisir ; et notre langue ne m'a pas offert d'expression plus exacte. — Elle ne se vaporise pas, comme l'eau qui est absorbée usez vite tout entière par l'évaporation. — Quand il est doux, c'est-à-dire, qu'il n'a pas encore fermenté. — Est fumeux, il est difficile de savoir à quel phénomène réel ceci se rapporte. Il est gras, ou plutôt : " onctueux. » — Ne se brûle pas, on ne voit pas non plus ici à quel phénomène ceci peut s'appliquer bien exactement. — Il ne grise pas, il semble que c'est le contraire. Mais l'auteur veut dire seulement sans doute que le vin doux n'enivre pas autant que le vin fermenté. — Le vin ordinaire, c'est-à-dire le vin qui a fermenté.— Une faible évaporation, ou «Exhalaison.» — Il peut produire de la flamme, quand on le jette sur un feu déjà tout allumé. Pour les anciens, ce phénomène se présentait très souvent dans les libations des sacrifices. ll n'est pas probable que l'auteur veuille ici parler de l'alcool.

§ 36. Sont combustibles, un peu plus haut, § 30, l'auteur a déjà traité des corps combustibles ; il y revient ici ; et les détails intéressants qu'il donne eussent été plus régulièrement placés avec les précédents. -- Qui se coagulent, ou « se solidifient. » — Ces corps, on pourrait entendre aussi qu'il s'agit du froid et du chaud, dominés par le feu. -- Dominés par le feu, on ne conçoit pas bien que le feu domine la chaleur que lui-même produit. Mais l'auteur veut parler sans doute de cette chaleur antérieure qui a fait passer les corps à l'état solide, et qui les y maintient bien qu'elle soit à l'état latent. — La pierre à cachets, c'est la traduction du mot grec. -- Charbon, peut-être aurais-je dû garder le mot même d'Anthrax, qui est dans le texte. Pour plus de clarté, j'ai ajouté : « ou escarboucle. »

§ 37. Les uns s'enflamment,la distinction est très exacte. — De faire du charbon, ou " de devenir des charbons. » Ce sont surtout les bois. — Flamme.... inflammables, la tautologie est dans le texte.

§ 38. Peuvent cependant se vaporiser, c'est-à-dire se consumer sans laisser de cendre. -- Quand on les mêle, le texte n'est pas tout à fait aussi formel. — Charbonneux, ou « capables de produire du charbon, » de se convertir en charbon. -- Plus de terre, il faut toujours se rappeler l'acception générale et vague du mot de Terre dans les théories des anciens. Voir plus haut, ch. 8, § 9.

§ 39. Qui étant fusibles, Voir plus haut, § 2. — L'airain, dont les anciens faisaient, à ce qu'il semble, plus d'usage que de tous les autres métaux. — Comme l'encens, qu'on avait connu davantage après les expéditions d'Alexandre, ainsi que le remarque M. Ideler.

§ 40. La cause en est, cette explication est évidemment bizarre et inexacte ; mais dans les théories des anciens, on supposait toujours que c'était l'humidité qui alimentait le feu. --- Et continu dans toutes ses parties, parce qu'on suppose aussi que les pores du bois sont disposés en ligne droite, et qu'ils se correspondent. Voir plus haut, § § 27 et 30. -- Qui en a bien dans chacune de ses parties, il est assez étrange que l'airain contienne de l'humidité entre ses pores ; mais c'est une exigence logique de la théorie de la combustion, telle que l'auteur semble la concevoir. — Pour produire de la flamme, mais en assez grande quantité, cependant, pour que le métal se fonde. — En partie d'une façon, ceci n'est pas très clair ; mais je n'ai pas voulu préciser davantage, de peur de trop m'écarter de la pensée de l'auteur.

§ 41. Parmi les corps qui se vaporisent, ce passage eût été plus clair, si l'auteur avait cité spécialement quelques-uns de ces corps. — Trop de terre, Voir plus haut la note du § 38 et passim. — Est de l'air, le texte dit positivement : « un souffle. »

§ 42. L'évaporation des bois, Voir plus haut, § 34. — De la lignys.... de la cnisse,voir plus haut la note du § 34, où j'ai dit pourquoi je croyais devoir conserver les deux mots grecs. — Et c'est par l'humide que la transformation se fait, cette phrase pourrait bien n'être qu'une interpolation ; et il y a des éditeurs qui l'ont omise. — Onctueux, je n'ai pas trouvé d'équivalent meilleur.

§ 43. Qui se vaporisent, il semble qu'il s'agisse ici de liquides combustibles. — (Comme l'huile et la poix), ces mots, que j'ai mis entre parenthèses, ne semblent pas avoir été dans le texte au temps d'Alexandre d'Aphrodisée. Plusieurs éditeurs les ont supprimés, comme étant une interpolation peu intelligente. En tout cas, il faudrait comprendre qu'il s'agit de la poix rendue liquide par l'action du feu diffèrent, la tautologie est dans le texte. — Les corps homogènes, cette expression est expliquée au § suivant. -- Ainsi que nous l'avons dit, Voir plus haut, ch. 8, §§ 2, 3 et 4. — Par l'odeur et le goût, Voir le Traite de la sensation et des choses sensibles, ch. 4, § 2, p. 48 de ma traduction.

 

 

Chapitre 10 — Des corps homogènes

Leur composition ; ils sont formés de terre et d'eau ; variétés des combinaisons de ces deux éléments. Action du froid et de la chaleur sur les différents composés ; exemples nombreux de corps diversement formés.

 

§ 1. C'est par ces propriétés et par ces différences que les corps homogènes diffèrent les uns des autres, ainsi que nous l'avons dit, soit au toucher, soit aussi par l'odeur, le goût et la couleur.

§ 2. J'entends par corps homogènes les corps métalloïdes, comme l'or, l'airain, l'argent, le plomb, le fer, la pierre, et les autres corps de ce genre, et même tous les corps qui ont la sécrétion de ceux-là. J'entends aussi par corps homogènes les éléments qui sont dans les plantes et les animaux, la chair, les os, le nerf, la peau, le viscère, les poils, les muscles, les veines. C'est de ces éléments que se composent les parties non homogènes, comme le visage, la main, le pied et plusieurs autres organes du même genre ; et dans les plantes, le bois, la feuille, la racine et toutes les parties analogues à celles-là.

§ 3. Comme ces corps homogènes sont formés par l'action d'une autre cause, mais comme la substance d'où ils viennent est, en tant que matière, le sec et l'humide, c'est-à-dire l'eau et la terre, les deux éléments dont les corps portent le plus évidemment la puissante empreinte ; et comme les éléments actifs qui font ces corps homogènes sont le chaud et le froid, puisque c'est avec le sec et l'humide que le froid et le chaud constituent et coagulent les corps, il nous faut étudier, parmi les corps homogènes et les parties similaires, quelles sont les espèces qui sont de terre, quelles sont celles qui sont d'eau, et quelles sont celles qui participent de toutes deux.

§ 4. Parmi les corps qui ont été formés par la nature, les uns sont humides ; les antres sont mous ; les autres sont durs On a dit antérieurement quels sont, parmi ces corps, ceux qui sont mous ou durs par la coagulation.

§ 5. Parmi les corps humides, ceux qui se vaporisent sont d'eau ; ceux qui ne se vaporisent pas sont de terre, ou à la fois de terre et d'eau, comme le lait ; ou de terre et d'air, comme le bois ; ou enfin d'eau et d'air, comme l'huile.

§ 6. Tous les corps qui sont épaissis par la chaleur sont à la fois de terre et d'eau. On peut avoir quelques doutes pour le vin, parmi les corps humides ; [388b] car il peut tout à la fois se vaporiser, et pourtant il s'épaissit, témoin le vin nouveau.

§ 7. Cela tient à ce que le vin n'a pas une espèce unique, et qu'il varie beaucoup selon les espèces diverses ; car le vin nouveau a plus de terre que le vin vieux. Aussi, s'épaissit-il bien davantage par la chaleur, et gèle-t-il moins par le froid, parce qu'il contient beaucoup de chaleur et de terre. C'est ainsi qu'en Arcadie, il se dessèche tellement par la fumée, dans les outres où il est renfermé, qu'il faut le racler pour le boire. Mais si toute espèce de vin a de la lie, il est à la fois des deux éléments, de la terre et de l'eau, selon qu'il contient de la lie en plus ou moins grande quantité.

§ 8. Tous les corps qui s'épaississent par le froid sont de la terre ; tous ceux qui s'épaississent par le froid et la chaleur sont composés aussi de plusieurs éléments, comme l'huile, le miel et le vin doux.

§ 9. Parmi les corps solides, ceux qui se coagulent par le froid sont de l'eau, comme la glace, la neige, la grêle, le givre. Ceux qui se coagulent par la chaleur sont de la terre, comme l'argile, la crème, le nitre, les sels. Les corps qui se coagulent par les deux sont les deux ensemble. Ce sont tous les corps coagulés par le refroidissement ; et ces corps sont aussi ceux qui se coagulent par la privation des deux, c'est-à-dire la privation du chaud et celle de l'humide, sortant à la fois par l'action de la chaleur. Les sels en effet se coagulent par la seule privation de l'humide, ainsi que toutes les espèces de terre épurées. Mais la glace ne se coagule que par la seule privation de la chaleur. Aussi, les corps sont coagulés par les deux, et ils contiennent ces deux éléments.

§ 10. Les corps d'où l'humidité tout entière est sortie, sont de terre, comme l'argile ou l'ambre. Ainsi, l'ambre et les corps qui se distillent en larmes viennent de refroidissement, par exemple, la myrrhe, l'encens, la gomme.

§ 11. L'ambre paraît aussi de cette famille ; car il se coagule ; et de là vient qu'on y voit souvent des animaux qui s'y sont trouvés enveloppés. La chaleur, sortant par l'action de l'eau du fleuve, comme elle sort du miel bouillant, quand on le jette dans de l'eau, fait vaporiser l'humide de l'ambre. Tous les corps qu'on vient de nommer sont de la terre.

§ 12. Parmi ces corps, il y en a qui ne peuvent ni se fondre ni s'amollir, comme l'ambre ou certaines pierres, par exemple, les stalactites que l'on trouve dans les cavernes ; car ces stalactites se forment comme les pierres, non pas parce que la chaleur en sort sous l'action du feu, mais sous l'action du froid ; alors l'humide en sort en même temps, par la chaleur même qui en sort, tandis que dans les autres corps cet effet ne se produit que par le feu extérieur. Les corps qui ne sont pas desséchés tout entiers sont plutôt de la terre que de l'eau ; mais ils sont fusibles, comme le fer et la corne. Quant à l'encens et aux corps analogues, il se vaporise à peu près comme les bois.

§ 13. Comme il faut mettre au rang des corps liquéfiables, tous ceux qui se liquéfient et se fondent par le feu, il faut considérer ces corps plutôt comme aqueux. Il y en a quelques-uns aussi [389a] qui participent des deux, de l'eau et de la terre, comme la cire. Ceux qui sont dissous par l'eau sont de la terre ; ceux qui ne le sont ni par le feu, ni par l'eau, sont de la terre ou un mélange des deux.

§ 14. Si donc tous les corps sans exception sont humides ou solides, et s'il faut y comprendre les corps qui présentent les propriétés que nous avons dites, sans parler des propriétés intermédiaires, tous les caractères indiqués par nous feront reconnaître si les corps sont de terre ou d'eau ou composés de plusieurs éléments, et si c'est par le feu qu'ils se sont solidifiés, ou par le froid, ou par tous les deux ensemble.

§ 15. L'or, l'argent, le cuivre, le plomb, l'étain, le verre, et beaucoup de pierres qui n'ont pas de nom contiennent de l'eau ; car toutes ces substances fondent par la chaleur. Quelques vins aussi, puis l'urine, le vinaigre, la lessive, le petit-lait, et le pus, sont de l'eau, puisque tous ces corps se congèlent par le froid.

§ 16. Le fer, la corne, l'ongle, l'os, le nerf, le bois, les cheveux, les feuilles, l'écorce, sont plutôt de la terre.

§ 17. L'ambre, la myrrhe, l'encens et tous ces corps qu'on appelle des larmes, la pierre de tuf, et les fruits tels que les légumes et le blé, tous ces corps sont aussi de la terre, quoique les uns le soient plus, et les autres moins. Les uns peuvent mollir, d'autres se vaporiser, et être produits par le refroidissement.

§ 18. Le nitre, les sels, et certaines espèces de pierres qui ne viennent pas de refroidissement, et qui ne sont pas fusibles, sont également de la terre. Le sang et le sperme sont à la fois, de terre, d'eau et d'air. Le sang qui a plus de fibres a plus de terre ; aussi se gèle-t-il par le froid, et se fond-il par l'humide. Les sangs qui n'ont pas de fibres sont d'eau ; aussi ne se coagulent-ils pas. Le sperme se gèle par le froid, parce que l'humide en sort avec la chaleur.

 

 

Chapitre 11 — De la température des corps

Selon qu'ils sont formés de terre ou d'eau ; action de la chaleur étrangère ; froideur naturelle de la matière ; capacité différente des corps pour la chaleur.

 

§ 1. D'après ce qu'on vient de dire, il faut poursuivre l'examen des corps, et indiquer quels sont ceux qui, parmi les solides ou les liquides, sont chauds ou froids.

§ 2. Ceux donc qui sont d'eau, sont froids en général, s'ils n'ont pas une chaleur étrangère, comme la lessive, l'urine, le vin. Ceux qui sont de terre, en général sont chauds, par suite de l'action de la chaleur qui les a formés, comme la chaux et la cendre.

§ 3. Il faut supposer que la matière est une sorte de froid ; car, comme le sec et l'humide sont de la matière, puisque ce sont des éléments passifs, comme aussi les corps de ces éléments sont principalement de la terre et de l'eau, et, comme la terre et l'eau sont caractérisées par la froideur, il en résulte évidemment que tous les corps qui sont absolument d'un seul de [389b] ces deux éléments, sont plutôt froids, s'ils ne reçoivent pas une chaleur étrangère, comme en reçoit l'eau qui bout, ou celle qui est échauffée en filtrant dans les cendres, cette eau tirant alors sa chaleur des cendres qu'elle a traversées, attendu que, dans tous les corps qui ont été soumis au feu, il reste toujours de la chaleur en plus ou moins grande quantité.

§ 4. C'est pour cela aussi qu'il se forme des animaux dans les substances qui pourrissent ; car il se produit alors dans ces substances une chaleur qui détruit la chaleur particulière de chacune d'elles.

§ 5. Les corps qui sont tout à la fois de terre et d'eau, ont de la chaleur ; car ils se sont presque tous formés par la chaleur qui les a cuits. Il y a de ces corps qui ne sont que de la pourriture, comme les corps qui se décomposent en se liquéfiant. Ainsi, tant qu'ils gardent leur nature propre, ils sont chauds, comme le sang, le sperme, la moelle, l'humeur, et tous les corps analogues. Mais quand ils sont corrompus, et qu'ils sortent de leur nature, ils ne sont plus chauds ; car il ne leur reste plus que la matière, qui est terre ou eau.

§ 6. Voilà pourquoi on a pu bien souvent les prendre pour l'une ou pour l'autre. Les uns ont prétendu que ces corps sont chauds ; d'autres ont soutenu qu'ils sont froids, en les voyant chauds tant qu'ils restent dans leur nature, et coagulés quand ils en sortent.

§ 7. Il en est donc comme on vient de le dire ; mais cependant, ainsi qu'on l'a expliqué, les corps dans lesquels la matière est surtout de l'eau, sont froids ; car c'est l'eau qui est la plus opposée au feu ; mais ceux où dominent la terre ou l'air, sont plus chauds.

§ 8. Il est possible, du reste, quelquefois, que les mêmes corps soient très froids et qu'ils deviennent très chauds par l'action d'une chaleur étrangère ; car ceux qui se resserrent le plus, et qui sont les plus solides, sont en même temps les plus froids, s'ils sont privés de chaleur ; et sont les plus brûlants, si on les met au feu, comme l'eau qui brûle plus que la fumée, et la pierre plus que l'eau. 

 

Chapitre 12 — De la composition des substances homogènes

Elles viennent des éléments et de leurs combinaisons proportionnelles. Rapports de l'organisme aux fonctions. — De la composition des corps non homogènes ; cette composition répond toujours à une certaine fin, soit dans la nature, soit dans l'art. — Fin de la Météorologie ; Indication de traités de zoologie et de botanique. 

 

§ 1. Après ces développements généraux, il faut en venir aux détails, et expliquer en particulier ce que sont la chair, l'os, et tous les autres corps à parties homogènes ; car nous connaissons maintenant de quels éléments se compose la nature de ces corps homogènes, quelles sont leurs espèces, et à quelle espèce se rapporte chacun d'eux, selon son origine.

§ 2. Les corps à parties homogènes viennent donc des éléments, et c'est d'eux, comme matière, que sortent toutes les œuvres de la nature. Ainsi, tous les êtres naturels viennent des éléments qu'on a indiqués, comme de leur matière ; mais, quant à leur essence, elle découle de leur définition.

§ 3. C'est ce qu'on voit de plus en plus évidemment à mesure qu'on s'élève dans l'ordre des choses, et, en général, quand on observe celles qui sont des instruments, et qui sont employées en vue de quelque fin. Si, en effet, il est évident, par exemple, que le cadavre ne peut être appelé un homme que par simple homonymie, il ne l'est plus autant tout à fait que la main de ce mort n'est une main que par une homonymie pareille, de même que des flûtes de pierre ne seraient flûtes que de nom. En effet, il y a des choses dans la nature qui, comme celles-là, ne sont que des instruments.

§ 4. Mais ceci devient un peu moins évident pour la chair et pour l'os, et moins encore pour le feu, pour l'eau, pour la terre. Le but poursuivi est de moins en moins sensible dans ces cas, en proportion que la matière domine davantage. De même, en effet, que si l'on prend les choses dernières, la matière n'y est plus rien absolument qu'elle-même, et que l'essence y est tout à fait réduite à la définition, de même les intermédiaires ne sont ce qu'ils sont que dans la proportion où chacun d'eux se rapproche ; car chacun d'eux n'existe qu'en vue d'une fin ; et il n'est pas simplement de l'eau ou du feu, de même qu'il n'est pas non plus simplement, soit chair, soit intestin. Mais on peut le dire bien plus évidemment encore de la main ou du visage.

§ 5. Tous les corps sont ainsi déterminés par leur fonction ; car ceux qui peuvent accomplir comme il faut leur fonction propre, sont véritablement chacun ce qu'ils doivent être. Ainsi, l’œil quand il voit, est vraiment œil ; mais celui qui ne peut pas voir n'est œil que par homonymie, comme le serait un œil mort, ou un œil de pierre. De même encore, une scie de pierre n'est pas une scie, si ce n'est comme l'est une simple image de scie.

§ 6. C'est bien encore ainsi qu'est la chair ; mais sa destination est moins évidente que celle de la langue, par exemple. Il en est de même aussi du feu. Mais physiquement, sa fonction est moins évidente encore que celle de la chair.

§ 7. On en peut dire autant pour les parties des plantes, et aussi pour les objets inanimés, comme l'airain et l'argent ; car toutes ces choses ont une puissance quelconque, soit pour agir, soit pour souffrir, comme la chair et le nerf ; mais leurs raisons d'être ne sont pas parfaitement distinctes.

§ 8. Aussi, n'est-il pas facile de discerner quand la fonction existe et quand elle n'existe pas, à moins qu'elle ne soit tout à fait détruite, et qu'il ne reste que les formes seules, comme ces cadavres déjà anciens qui deviennent tout à coup de la cendre, quand on veut les toucher dans leurs tombeaux. C'est ainsi que les fruits, quand ils sont très vieux, ne sont fruits [390b] que par la mine, et ne le sont plus quand on les goûte, de même que ces vaines représentations qui sont faits avec du lait coagulé.

§ 9. Il se peut donc que les parties homogènes se forment par la chaleur, par le froid, et par les mouvements de tous deux, et qu'elles soient solidifiées, soit par le chaud, soit par le froid ; je veux parler des corps à parties homogènes, telles que la chair, l'os, les poils, les nerfs et tous les corps de cette espèce.

§ 10. Tous diffèrent en effet entre eux par les différences qu'on a dites antérieurement : l'extension, la traction, la friabilité, la dureté, la mollesse, et toutes les autres qualités analogues ; et ils se forment par le mélange du froid et du chaud, et par les mouvements qui en résultent.

§ 11. Mais les corps à parties non homogènes, quoique composés de ces éléments, ne paraissent pas présenter entre eux de ces différences, comme la tête, la main, le pied. Mais de même que la cause qui fait naître le cuivre et l'argent, c'est le froid et la chaleur, et le mouvement qu'ils produisent, et que ce n'est plus ce simple mouvement qui produit des choses telles que la scie, la burette, le coffre ; de même, d'un côté c'est l'art qui agit ; et de l'autre, c'est la nature, ou telle autre cause.

§ 12. Maintenant que nous savons d'une manière générale ce que sont tous les corps à parties homogènes, il faut rechercher ce que sont chacun d'eux particulièrement, comme le sang, la chair, le sperme, et tous les autres corps analogues ; car c'est ainsi que nous saurons, pour chacun d'eux, quelle est sa destination et quelle est sa nature, soit que nous en connaissions la matière, ou seulement la définition ; et surtout, si nous savons tout à la fois les causes de la génération et de la destruction pour les corps, et le principe d'où leur vient le mouvement.

§ 13. Ceci étant éclairci, il faudra étudier également les corps à parties non homogènes ; et enfin les êtres qui en sont composés, tels que l'homme, la plante, et tous les êtres de même ordre.