HOMÉLIE II. OR, CEUX QUI ÉTAIENT PRÉSENTS, L'INTERROGEAIENT,
DISANT : SEIGNEUR, SERA-CE DANS CE TEMPS-CI QUE VOUS RÉTABLIREZ LE ROYAUME D'ISRAEL?
(ACT. I, 6.)
563
ANALYSE. 1 . Saint Chysostome, dans cette
Homélie, développe d'abord les raisons qui ont porté le Sauveur à ne pas répondre
directement à la question que lai faisaient les apôtres, s'il allait rétablir le
royaume d'Israël, et il rapproche sa réponse évasive de celle qu'il leur fit quand ils
l'interrogèrent sur la fin du monde.
2. Il décrit ensuite l'admirable spectacle de l'Ascension ; et il
tire une preuve de la divinité de Jésus-Christ de ce qu'il s'éleva par sa
propre vertu, et sans le secours d'un char de feu, comme le prophète Elle.
3. La vue de deux anges sous une forme humaine, vint alors
consoler les apôtres consternés de ne plus voir Jésus, en les assurant qu'il reviendra,
au dernier jour, de la même manière, c'est-à-dire, en son humanité sainte.
4. Mais il ne pourrait reparaître en cette humanité, s'il
n'était véritablement ressuscité; c'est pourquoi l'orateur s'élève contre les
Manichéens qui niaient la résurrection des corps, parce qu'ils regardaient la chair
comme essentiellement mauvaise, et comme l'oeuvre du principe du mal. Ce principe,
ils le faisaient coéternel avec Dieu, et soutenaient que Dieu n'était bon que pour le
combattre.
5. L'Orateur, pour réfuter ces
blasphèmes, en montre l'extravagance, et prouve que sans le secours des sens corporels
l'âme ne pourrait rien savoir, ni rien apprendre. Enfin, il démontre que le mal
ne peut exister exclusivement sans le bien, puisqu'il en renferme toujours quelque partie,
et il termine par une profession de foi sur la résurrection des corps, dont celle de
Jésus-Christ est le fondement et le modèle.
1. Les apôtres, voulant interroger
Jésus-Christ, l'entourèrent tous ensemble, afin d'en obtenir une réponse, ne fût-ce
que par unanimité de leur prière. Car ils n'ignoraient point que dans sa bouche cette
parole : « Nul ne sait le jour » (Matth. XXIV, 36),
signifiait moins un refus formel et une complète ignorance qu'une réponse évasive. Ils
s'approchent donc de nouveau et renouvellent leur demande. Mais ils n'eussent jamais osé
la lui adresser s'ils n'avaient cru à sa prédiction; et parce qu'il leur avait promis
que bientôt ils recevraient l'Esprit-Saint, ils se croyaient déjà dignes de connaître
ce jour et de jouir de la liberté promise. C'est qu'ils ne voulaient pas se lancer dans
de nouveaux périls et ne songeaient qu'à goûter quelque repos. Et en effet, ils
n'oubliaient point les dangers qu'ils avaient courus et même le péril de mort auquel ils
avaient été exposés. Aussi, sans faire aucune mention de l'Esprit-Saint, posent-ils
ainsi la question : « Seigneur, sera-ce dans ce temps-ci que vous « rétablirez le
royaume d'Israël ? » Ils ne disent pas : Quand rétablirez-vous ? mais :
Sera-ce présentement que vous rétablirez; tant ils désiraient connaître ce jour !
C'est pourquoi ils abordent le Sauveur tous ensemble et comme pour lui faire honneur.
Je pense toutefois qu'ils ne comprenaient
pas clairement en quoi consistait ce royaume, car ils n'avaient pas encore été instruits
par l'Esprit-Saint. Observons aussi qu'ils ne disent pas : Quand cela arrivera-t-il ? mais : « Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le
royaume d'Israël? » Comme si déjà l'époque était passée. Au reste, cette demande
prouve qu'ils étaient encore attachés aux choses de la terre, quoique bien moins
qu'auparavant. Et cependant, quelque imparfaits qu'ils soient, ils se font déjà de
Jésus-Christ des idées plus hautes; et lui-même, les voyant plus avancés dans les
voies spirituelles, leur tient un langage plus sublime. Il ne répète donc point ce mot :
« Le Fils de l'homme ne connaît pas ce jour », mais il leur dit : « Ce n'est point à
vous de connaître les temps ou les moments que le Père a disposés dans sa puissance ».
C'est comme s'il leur eût dit : Vous demandez (569) à connaître une chose au-dessus de
votre portée. Vous m'objecterez qu'ils avaient déjà connu des mystères bien plus
relevés. Et si vous en doutez, direz-vous, voici quelques indications sommaires qui vous
le prouveront. Oui, je vous le demande, quels mystères plus sublimes que ceux qui leur
avaient été révélés. Car ils savaient que Jésus-Christ était Fils de Dieu et
méritait les honneurs divins; ils savaient qu'il ressusciterait, qu'il monterait au ciel,
et qu'il s'assoierait à la droite de Dieu le Père. Ils
savaient, prodige vraiment incroyable, que dans la personne de Jésus-Christ, notre chair,
élevée au plus haut des cieux, serait adorée des anges, et que cet Homme-Dieu
reviendrait sur la terre pour juger tous les hommes. Enfin, ils savaient que dans ce grand
jour, assis eux-mêmes sur des trônes, ils jugeraient les douze tribus d'Israël, et que
les gentils prendraient la place des Juifs rejetés.
La connaissance d'un avenir si admirable
tient vraiment du miracle, et il semble qu'il est moins étonnant de savoir l'époque
précise où un royaume sera rétabli. De plus, l'apôtre a connu des secrets qu'il n'est
pas permis à l'homme de révéler, les choses qui ont précédé la création du monde.
Est-il donc plus difficile d'en connaître la fin que le commencement ? Il le paraît,
vous répondrai-je , puisque Moïse, qui nous a donné la
chronologie du monde, n'en marque point la fin. Salomon possédait aussi ces mêmes
connaissances, car il dit : « Je raconterai ce qui a été dès le commencement du monde
». (Eccli. LI, 11.) Quant aux apôtres, ils connurent plus
tard que l'avènement du Seigneur était proche, comme le prouve cette parole de saint
Paul : « Le Seigneur est proche, soyez sans inquiétude ». (Philip. IV, 5, 6.) Mais
alors ils ne le connaissaient pas, quoiqu'ils en eussent vu les signes avant-coureurs.
Observons aussi qu'au sujet de
l'Esprit-Saint, Jésus-Christ s'était contenté de dire à ses apôtres, sans rien
préciser, qu'ils le recevraient « sous peu de jours ». Et c'est pour les tenir dans
l'attente qu'il adopte cette ligne de conduite. Car ce n'était plus, il est vrai, le
dernier jour du monde qu'ils voulaient connaître, mais celui de sa royauté temporelle,
comme le prouve leur demande : « Sera-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le royaume
d'Israël ? » Il ne leur fit donc aucune réponse positive. Quand ils l'avaient
interrogé sur la fin du monde, il leur avait répondu sévèrement, pour éloigner d'eux
la pensée que leur délivrance était proche. Et il les avait lancés dans les périls de
la prédication évangélique. Ici, nous retrouvons la même conduite, mais avec un
langage plus doux. Et en effet, il semble craindre que sa réponse ne leur paraisse une
injure, ou un vain subterfuge; aussi, entendez la promesse qu'il leur fait d'un
Consolateur qui les remplira de joie. « Vous recevrez », leur dit-il, « la vertu du
Saint-Esprit venant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans toute la
Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre». (Act.
I, 8.) Et aussitôt, pour prévenir une seconde interrogation, il, s'éleva vers les
cieux.
Lorsqu'ils l'avaient interrogé sur le
dernier jour du monde, il leur avait fait cette réponse toute pleine de terreur et
d'obscurité : Je né le sais pas; et ici il disparaît soudain à leurs regards. Car ils
avaient un tel désir de connaître ce secret, qu'ils seraient revenus à la charge;
néanmoins, il était absolument nécessaire qu'il leur fût caché. Et en effet, je vous
le demande, les gentils ont-ils plus de peine à croire le dogme de la fin du monde que
celui d'un Dieu fait homme, né d'une vierge, et,conversant
parmi les hommes. Certes, c'est bien ce dernier mystère. Vous ne sauriez en douter, et je
rougis de tant insister sur une chose aussi simple. Les apôtres eussent pu dire à
Jésus-Christ: Pourquoi nous tenez-vous en suspens? et c'est
pour prévenir cette parole qu'il leur parle « Des temps que le Père a disposés dans sa
puissance ». Au reste, la puissance du Père et celle du Fils sont donc égales: « Car
comme le Père ressuscite les morts et les vi« ville, ainsi
le Fils vivifie ceux qu'il veut ». (Jean, V, 21.) Mais s'il y a égalité de puissance
dans les actions, comment n'existerait-elle pas dans la science des événements, puisque
la résurrection d'un mort est bien supérieure à la connaissance du jour où le royaume
d'Israël sera rétabli ? Pourquoi donc le Fils de Dieu, qui opère ce premier et si
étonnant prodige, ne ferait-il pas à plus forte raison le second?
2. La parabole suivante vous aidera à me
comprendre. Lorsqu'un enfant pleure et nous demande un objet qui ne lui est pas utile,
nous cachons cet objet, et montrant nos mains vides, nous lui disons : Je ne l'ai pas.
Jésus-Christ en agit ainsi envers ses apôtres. Mais (570) comme ce même enfant, si on
ne lui présente rien, redouble ses pleurs et ses cris, parce qu'il croit qu'on se moque
de lui, nous nous éloignons sous prétexte que quelqu'un nous demande, et au lieu de
l'objet qu'il désirait, nous lui en offrons un autre. Nous avons même bien soin, pour
écarter ses premiers désirs, de louer cet objet au-dessus de celui qu'il demandait, et
nous nous esquivons aussitôt. Ainsi se conduisit le divin Sauveur. Ses apôtres
l'interrogeaient curieusement, et il leur répondit qu'il ne pouvait satisfaire leur
curiosité. D'abord cette parole les consterna, ruais bientôt ils renouvelèrent leur
demande; et de son côté , Jésus-Christ réitéra la même
réponse. Cependant il ne cherche plus à les épouvanter, et après leur avoir rappelé :es oeuvres, il leur donne une raison plausible de son refus : c'est
que « le Père a disposé ces temps dans sa puissance ».
Eh quoi ! ô
Jésus, n'êtes-vous pas initié aux secrets du Père? Vous connaissez le Père, et il
vous cacherait ses décrets? vous avez dit « Personne ne
connaît le Père, si ce n'est le Fils » ; et encore : « L'Esprit
pénètre toutes « choses, même les profondeurs de Dieu » ; et il n'y aurait que ce
secret qui vous serait caché? (Luc, X; 22; I Cor. II, 10.) Cela ne peut être; et tel
n'est point le sens de sa réponse. Mais Jésus-Christ a feint de ne pas connaître ce
jour pour éloigner des questions intempestives. C'est pourquoi les apôtres n'osèrent
plus l'interroger, de peur de s'attirer ce reproche : « Et vous aussi, vous avez
perdu le sens ». (Matth. XV, 16.) Car ils ne l'abordaient
alors qu'avec bien plus de réserve qu'auparavant. « Mais vous recevrez », ajoute-t-il,
« la vertu «de l'Esprit-Saint qui viendra en vous». Tout à l'heure il refusait de
répondre à leurs questions, et maintenant, comme un maître qui seul est juge de ce
qu'il doit dire à son élève, il leur révèle un secret dont la connaissance était
utile pour calmer leurs frayeurs et étayer leur faiblesse. C'est aussi afin de mieux les
rassurer et de raffermir leur courage, qu'il voile les difficultés de l'avenir. Comme il
allait les quitter, il ne leur adresse nulle parole sévère, et avec un art infini il
tempère le blâme par l'éloge. Ne craignez , point, leur
dit-il, « car vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendra en vous , et vous
serez mes témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie ». Auparavant il
leur avait dit : « N'allez point vers les nations, et n'entrez point dans les villes des
Samaritains ». (Matth. X, 5.) plais
aujourd'hui il veut qu'ils prêchent l'Évangile dans toute la Judée, dans la Samarie,
et, ce qu'il dit pour la première fois, «jusqu'aux extrémités de la terre ».
Ce fut après cette solennelle parole que,
prévenant toute nouvelle question, « il s'éleva en leur présence, et une nuée le
déroba à leurs yeux ». Eh bien ! les apôtres n'ont-ils pas
rempli leur mission, et prêché l'Évangile? Certes , Jésus-Christ
leur avait confié une oeuvre vraiment grande ! Jérusalem, avait-il dit, a été
témoin de votre faiblesse, et c'est à elle que vous adresserez tout d'abord la parole
que vous porterez ensuite jusqu'aux extrémités de la terre. fuis,
pour affermir leur croyance en ses paroles, « il s'éleva en leur présence ». Jésus-Christ,
qui n'était point ressuscité sous le regard de ses apôtres ,
voulut donc monter au ciel en leur présence. C'est que dans ce dernier mystère il devait
y avoir autre chose que le témoignage des yeux. Les apôtres, qui virent
l'accomplissement du miracle de la résurrection, n'en avaient pas vu le commencement: et
le contraire arriva dans l'ascension; il leur eût été vraiment inutile d'assister au
prodige de la résurrection, puisque Jésus-Christ devait en personne le leur raconter, et
que d'ailleurs le tombeau vide le proclamait lui-même. Mais une parole divine pouvait
seule nous apprendre ce qui suivit l'ascension.
Et en effet l'oeil ne pouvait atteindre
ces hauteurs incommensurables, ni s'assurer que le Christ s'était véritablement élevé
jusqu'aux cieux. Aussi qu'est-il arrivé? Les apôtres savaient que celui qui s'élevait
était Jésus-Christ, et ils s'en rapportaient sur ce point au témoignage de ses propres
paroles; mais, parce qu'ils ne pouvaient plus le reconnaître dans un si prodigieux
éloignement, il fut nécessaire que des anges vinssent les assurer qu'il était entré
dans les cieux. C'est donc par suite d'une admirable disposition de la Providence, que
dans ce mystère tout n'est pas révélé par l'Esprit-Saint, et qu'une partie nous est
attestée par le témoignage des yeux. :liais pourquoi une
nuée le déroba-t-elle aux regards des apôtres? Cette nuée était un signe que déjà
il avait pénétré dans les cieux. Et en effet, ce ne fut point un tourbillon de feu ni
un char de (571) feu qui le reçut comme le prophète Elie ( IV
Rois, II, 11), mais une nuée qui symbolisait le ciel lui-même, selon cette parole du
Psalmiste : « Le Seigneur s'élève sur les nuées ». (Ps. CIII, 3.) Quoique cette
parole s'applique principalement à Dieu le Père, on peut néanmoins l'entendre de
Jésus-Christ, comme se rapportant à la puissance divine, car autrement la nuée n'aurait
aucune signification symbolique. Le prophète Isaïe dit également : « Le Seigneur est
assis sur une nuée a légère ». (Isaïe, XIX, 1.)
3. Ce prodige s'opéra donc au moment où
les apôtres faisaient à Jésus-Christ une question qu'ils considéraient comme très-importante, et où tout préoccupés de ce qu'il allait leur
répondre, ils étaient attentifs et vigilants. Une nuée protectrice couvrit le mont
Sinaï, lorsque Moïse pénétra dans le tourbillon; mais dans l'ascension, ce n'était
point pour protéger Jésus-Christ. Observons aussi que le divin Sauveur ne dit pas
absolument à ses apôtres
« Je m'en vais » , cette parole les eût
contristés ; mais il leur dit : « Je vous enverrai l'Esprit consolateur ». (Jean, XVI,
5, 7.) Quant à son élévation au plus haut des cieux, ils la virent de leurs propres
yeux. Dieu ! quel magnifique spectacle! « Et comme ils le
contemplaient montant vers le ciel, voilà que deux hommes se présentèrent devant eux
avec des vêtements blancs, et leur dirent : Hommes de Galilée ,
pourquoi demeurez-vous là regardant les cieux? Ce Jésus, qui du milieu, de vous a été
élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter ».
Ce sont des anges qui leur apparurent sous
une forme humaine, et avec un visage riant. Observons aussi la manière dont ils
s'expriment : en parlant de Jésus-Christ, ils disent : « ce Jésus », comme
le montrant du doigt, et en s'adressant aux apôtres, ils les nomment « hommes de
Galilée», afin de donner à leur parole plus de poids et d'autorité. Autrement,
pourquoi les désigner par le nom de leur patrie ? Ajoutons encore que l'éclat de leur
beauté attirait sur eux les regards des apôtres, et prouvait surabondamment qu'ils
venaient du ciel. Mais pourquoi Jésus-Christ leur envoie-t-il ses anges, au lieu de leur
parler lui-même? C'est que déjà il les avait instruits de toutes choses, et qu'il
suffisait de les leur rappeler par le ministère des esprits célestes.
Ceux-ci ne disent point : ce Jésus qui a
été élevé , mais « qui est monté au ciel », pour montrer
au contraire dans ce mystère l'action de sa divinité. Quand ils veulent désigner son
humanité ; ils disent : « Ce Jésus qui , du milieu de vous,
a été élevé dans le ciel, viendra de la même manière ». Car ici la divinité
élève l'humanité. « Il viendra », disent-ils, et il ne sera pas envoyé. En quoi donc
le Fils est-il moindre que le Père? « Une nuée le reçut » ; expression
parfaitement juste, puisqu'il s'éleva lui-même sur la nuée, selon cette parole de
l'apôtre : « Celui qui est descendu , est le même qui est
monté au-dessus de tous les cieux ». (Ephés. IV, 10.)
Observez donc comment les anges varient
leur langage, selon qu'ils se proportionnent à l'intelligence des apôtres, ou qu'ils
envisagent l'excellence du Fils de Dieu. D'ailleurs, cet admirable spectacle inspira aux
apôtres des idées toutes sublimes, et leur donna une importante notion du second
avènement de Jésus-Christ. « Il viendra de la même manière », dirent
les anges. Cette parole signifie que Jésus-Christ paraîtra en son humanité sainte, ce
que les apôtres désiraient tant savoir, et que ce sera aussi sur les nuées qu'il
paraîtra pour le jugement général. « Et voilà», dit saint Luc, « que deux hommes se
présentèrent devant eux ». Pourquoi, dit-il, « deux hommes? » Parce que ces deux
anges avaient revêtu une forme humaine, afin de ne point effrayer les apôtres. « Et ils
leur dirent : Pourquoi demeurez-vous là, regardant les cieux?» Cette parole est pleine
de bienveillance, et toutefois elle n'annonce pas comme prochain le second avènement du
Sauveur. Les anges en affirment seulement la circonstance la plus importante, la certitude
que Jésus-Christ reviendra, et la confiance avec laquelle nous devons attendre son
retour. Mais quand aura lieu ce retour? C'est un détail moins important, et ils le
taisent.
Cependant les apôtres, arrachés au
magnifique spectacle qu'ils contemplaient, écoutent attentivement le message qui les
assure que ce Jésus, qu'ils ne voient plus, est réellement monté au ciel, et qui les
prémunit eux-mêmes contre une vaine curiosité. Car, si auparavant ils demandaient à
Jésus-Christ : « Où allez-vous? » aujourd'hui, bien que dans toute autre circonstance
ils eussent dit : « Sera-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le (572) royaume
d'Israël?» ils connaissaient tellement sa bonté, que, même après sa passion, ils
renouvellent cette question : « Rétablirez-vous? » Il leur avait dit auparavant : «
Vous entendrez parler de guerre et de bruits de guerre, mais ce ne sera encore ni la fin
», ni la prise de Jérusalem. (Marc, XIII, 7.) Aussi les apôtres ne parlent-ils que du
royaume d'Israël, et non de la fin du monde. D'ailleurs, ils n'avaient eu avec lui que de
courts entretiens après sa résurrection , et c'est pourquoi,
altérés de gloire et de célébrité , ils s'empressent de l'interroger sur ce prochain
rétablissement. Mais Jésus-Christ se renferme dans un silence absolu, parce qu'il n'y
avait pour eux aucune nécessité de le savoir. C'est donc par respect pour ce silence du
divin Maître, qu'ils ne lui disent plus : « Quel sera le signe de votre avènement et de
la fin du monde?» mais : « Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le royaume
d'Israël? » Ils pensaient, en effet, que ce temps était déjà arrivé, quoique Jésus-Christ
leur eût fait comprendre par une parabole qu'il n'était pas encore proche. Aussi ne
répond-il à leur demande que par ces mots : « Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint
qui viendra en vous ».
Observez ici que Jésus-Christ dit, en
parlant du Saint-Esprit, qu' « il viendra » en eux, et non qu'il leur sera envoyé, afin
de lui conserver un honneur égal à celui des deux autres personnes de la Trinité.
Comment donc, ô ennemis de l'Esprit-Saint, osez-vous dire qu'il est une créature? « Et
vous serez mes témoins ». Cette parole donnait à entendre que Jésus-Christ allait
monter au ciel , ou plutôt elle rappelait aux apôtres ce
qu'il leur avait déjà annoncé. Au reste, c'est à l'ascension du divin Sauveur que se
rapporte cette parole du Psalmiste : « Les nuées et l'obscurité sont sous ses pieds ».
(Ps. XCVI, 2.) Et cette parole est identique à celle-ci : « Une nuée le reçut ».
Reconnaissons donc en lui le roi des cieux, puisque son Père lui envoie un char royal :
et il le lui envoie afin que les apôtres ne soient point tentés de murmurer ou d'imiter
Elisée qui, voyant que son maître lui était ravi, déchira ses vêtements. Mais que
disent les anges? « Ce Jésus qui, du milieu de vous, s'est élevé dans le ciel, viendra
de la même manière ». C'est avec raison aussi que saint Luc dit : « Et voilà que deux
hommes se présentèrent devant eux ». Car, nous lisons au livre de la loi que toute
affaire se termine sur la déposition de deux ou trois témoins. (Deut.
XVII, 6.) Aussi, les deux anges affirment-ils la même chose. « Avec des vêtements
blancs ». Au sépulcre du Sauveur, les apôtres avaient déjà vu un ange brillant de
lumière, qui leur avait révélé les pensées de leurs coeurs, et de même ici un ange
leur annonce le mystère de l'ascension. Quant aux prophètes ,
ils en ont souvent parlé en le mêlant à celui de la résurrection.
4. Partout nous retrouvons ce ministère
des esprits célestes : à Nazareth près de Marie, à Bethléem pour la naissance de
Jésus, au sépulcre pour sa résurrection, et ici pour son ascension. De même aussi,
dans son second avènement, les anges seront ses précurseurs. Mais; après avoir dit : «
Ce Jésus qui, du milieu de vous s'est élevé dans le ciel » ,
ils ajoutent aussitôt, pour prévenir toute pensée de tristesse: « Il viendra de la
même manière ». Les apôtres respirèrent donc un peu, en apprenant que Jésus ne
leur était pas enlevé pour toujours, et qu'il reviendrait de la même manière qu'il
était monté au ciel. Remarquons aussi ce mot . « Du milieu
de vous ». Il a bien sa raison de convenance, car il rappelle aux apôtres l'amour de
Jésus, le choix de leur élection, et la promesse de ne point lés abandonner. Jésus-Christ
a voulu être seul témoin de sa résurrection; et de tous les miracles qui ont précédé
ou suivi l'incarnation, celui-ci est le plus étonnant. Aussi disait-il lui-même :
« Détruisez ce temple, et dans trois jours je le relèverai ». (Jean, II, 19.) Mais au
jour de son ascension, ce sont des anges qui annoncent son second avènement, en disant :
« Il viendra de la même manière ».
Que celui donc qui désire voir Jésus-Christ, et qui s'attriste de
ne pas l'avoir vu, recueille cette parole; s'il mène une vie vraiment chrétienne, il est
assuré de le voir et de réaliser ses désirs. Car il reviendra environné de gloire,
porté sur les nuées, et dans son humanité sainte. Mais combien sera-t-il alors plus
admirable de le voir descendre ainsi des cieux, que de (avoir vu s'y élevant de la
terre ! Il viendra, disent les anges, mais ils se taisent sur les causes de ce second
avènement. « Il viendra de la même manière » ; c'est une preuve de sa résurrection :
car, s'il est monté au ciel en son corps, à plus forte raison est-il ressuscité en son
corps. Où sont donc ceux qui (573) nient la résurrection? Sont-ils païens, ou
chrétiens? Je l'ignore ; ou plutôt, je ne le sais que trop bien. Ce sont des païens qui
nient la création, et qui affirment également que Dieu ne peut ni tirer une créature du
néant, ni la ressusciter du tombeau. Cependant, ils rougissent bientôt de méconnaître
ainsi la puissance du Seigneur, et tâchent de s'excuser en disant qu'absolument il
pourrait ressusciter les corps, mais que cette résurrection est inutile. Elle est donc
bien vraie, leur répondrai-je, cette parole dé l'Ecriture : « L'insensé ne dit que des
extravagances ». (Isaïe, XXXII, 6.) Quoi ! vous n'avez
pas honte de refuser à Dieu le pouvoir de tirer du néant une créature? Mais, s'il ne
crée qu'avec une matière préexistante, en quoi diffère-t-il de l'homme ?
Eh ! d'où vient le mal? me direz-vous. Et moi, je vous répondrai que vous ne devez point,
pour en expliquer l'existence, admettre un principe mauvais. D'ailleurs, votre langage est
doublement absurde. Car, d'abord, si vous ne pouvez concevoir en Dieu le pouvoir
créateur, vous comprendrez plus difficilement encore l'origine du mal; en second lieu , vous blasphémez en soutenant que le mal existe par lui-même.
Réfléchissez donc combien il est dangereux de rechercher trop curieusement la source du
mal, et parce qu'on ne la connaît pas, d'en faire un second Dieu. Sans doute, il vous est
permis d'aborder cette question, mais évitez tout blasphème. Eh quoi! je blasphème ! Oui, c'est un blasphème que d'affirmer
l'éternité d'un principe mauvais, de lui attribuer le pouvoir divin et de le mettre sur
le même rang que la vertu. Le mal, dites-vous, existe par lui-même; mais vous avez
oublié cette parole de l'apôtre : « Les perfections invisibles de Dieu sont devenues
visibles depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait ». (Rom. I, 20.)
C'est pourquoi le démon dit que la matière préexistait avant Dieu et avant la
création, afin que celle-ci ne nous conduise point à Dieu. Car, je vous le demande,
est-il plus difficile de tirer une créature du néant que de rendre bon ce qui est
essentiellement mauvais ? Je parle dans votre hypothèse, et, en supposant que ce principe
existe, je dis qu'étant mauvais par lui-même, il ne peut être utilisé pour le bien. Et
maintenant, pour parler des qualités d'un être, je vous demanderai lequel est le plus
facile, ou d'ajouter une qualité qui n'existait pas, ou de changer une qualité existante
en la qualité contraire ? Et encore, laquelle de ces deux choses est la plus aisée ou de
bâtir une maison là où il n'y en a jamais eu , ou de relever
des ruines? Evidemment, c'est la première. Concluons donc que le difficile ou même
l'impossible ce n'est pas de créer bon ce qui n'existe pas, mais de faire que ce qui est
essentiellement mauvais devienne bon.
5. Dites-moi encore lequel est le plus
difficile de composer un parfum, ou de forcer la fange à prendre les propriétés du
parfum ? Et puisque nous soumettons les couvres de Dieu à nos faibles raisonnements,
(vous, du moins, car pour moi je m'en défends), répondez-moi n'est-il pas plus facile de
former l'oeil que de faire qu'un aveugle voie, tout en demeurant aveugle, et voie mieux
que celui qui a les meilleurs yeux, que de se servir de la cécité pour opérer la vue,
de la surdité pour produire l'audition? Evidemment , la
première chose est plus aisée. Eh bien ! vous accordez à
Dieu le plus difficile, et vous lui refusez le plus facile 1 Mais pourquoi insister sur
cette question? Nos contradicteurs disent encore que nos âmes sont une portion de la
substance divine. Quel langage impie et extravagant ! Ils veulent prouver que Dieu
est l'auteur du mal, et ils ne profèrent qu'un horrible blasphème. Car ils font le mal
coéternel à Dieu, à qui ils refusent toute existence antérieure. Ainsi ils ne
rougissent point d'admettre le mal en partage d'une si haute prérogative.
Mais en second lieu, le mal, selon eux,
est immortel; car ce qui n'a pas eu de commencement, ne saurait avoir une fin.
Entendez-vous ce blasphème? Il faut donc nécessairement admettre que rien
,ne vient de Dieu, ou dire que lui-même n'existe pas. Mais, en troisième lieu,
comme je l'ai déjà observé, c'est là une contradiction flagrante, et qui ne peut
qu'attirer la malédiction divine. En quatrième lieu, ils attribuent à une matière
variable la puissance la plus absolue. En cinquième lieu, ils affirment que le mal est
cause que Dieu est bon, en sorte que,, sans le principe
mauvais, la bonté divine n'existerait point. En sixième lieu, il
nous ferment toute voie pour arriver à la connaissance de Dieu. Septièmement
enfin, ils abaissent Dieu jusqu'à l'homme; que dis-je ? jusqu'au
bois et à la plante. Et en effet, si notre âme est une portion de la substance divine,
et si elle passe dans le corps des (574) animaux, et même dans les plantes, comme les
concombres, les melons et les raves, il est permis de dire que Dieu lui-même s'écoule en
un concombre.
Voulons-nous donc dire que l'Esprit-Saint
s'est bâti un temple dans le sein virginal de Marie, ils sourient de dédain; et quand
nous ajoutons qu'il habite dans le sanctuaire de notre âme, nous provoquons leurs
railleries. Et cependant ils ne rougissent point, par un nouveau genre d'idolâtrie,
d'abaisser la substance divine jusqu'à un concombre, un melon, une mouche, un hanneton et
un âne. Mais ce n'est pas la rave, direz-vous, qui est en Dieu, et c'est Dieu qui est
dans la rave; car jamais la rave n'a été Dieu. Et pourquoi reculez-vous devant
cet écoulement de la divinité dans les corps? Parce que ce serait peu digne de
Dieu. Mais votre système est mille fois plus indigne de lui. Je ne saurais
l'avouer. Et pourquoi ? C'est qu'il n'est réellement indigne de Dieu que
d'habiter dans l'homme. Découvrez-vous le venin de l'impiété ?
Mais pourquoi nient-ils la résurrection
des corps, et que disent-ils à ce sujet? C'est que, selon eux, la chair est
essentiellement mauvaise. Et comment, leur dirais-je, connaissez-vous Dieu et la nature?
Comment encore un sage peut-il acquérir la sagesse sans le secours du corps? détruisez les sens, et que pourrez-vous savoir et apprendre? Quelle
ignorance serait donc le partage de l'âme, si nos sens étaient viciés dans leur
principe ! Car il suffit, pour affaiblir ses facultés, qu'une partie du corps, le
cerveau par exemple, soit lésée ; et que serait-ce si le corps tout entier était
mauvais! Montrez-moi l'âme en dehors du corps et n'entendez-vous pas les médecins dire
chaque jour qu'une maladie violente affaiblit nos facultés mentales? Pourquoi donc, leur
dirai-je encore, ne vous détruisez-vous pas? Car le corps n'est-il pas matière?
Certainement. Vous devriez donc le haïr : et pourquoi encore lui prodiguez-vous la
nourriture et mille caresses, quand depuis longtemps vous auriez dû le détruire et
briser votre prison? Mais peut-être Dieu ne petit-il agir sur la matière, s'il ne
s'infuse en elle, et ne peut-il lui commander, s'il ne se mêle avec elle, et ne se
répand en toutes ses parties? Quelle faiblesse de raisonnement ! Dans un Etat, tous
obéissent aux ordres du prince, et Dieu ne commanderait pas un principe mauvais !
Mais, en résumé, la matière elle-même ne saurait subsister, si elle ne contenait un
peu de bien car le mal ne peut exister sans cette adjonction, et, s'il n'était joint à
quelque vertu, il n'existerait point. Telle est la condition du mal.
Supposez, en effet, un voluptueux qui ne
se contraigne jamais, et il ne vivra pas dix jours : un malfaiteur qui attaque même ses complices , et il sera bientôt condamné à mort : un voleur qui
dérobe publiquement, et il sera promptement jugé. Telle est donc la nature du mal, qu'il
ne peut subsister que par le mélange de quelque bien, et telles sont, selon eux, les
conditions d'existence gaie Dieu lui a imposées. Une société uniquement composée de
citoyens pervers, ne saurait se soutenir ; et les méchants tombent dès qu'ils
s'élèvent non plus contre les bons, mais contre eux-mêmes. « En vérité, ces hommes
qui se disent sages sont devenus fous ». (Rom. I, 22.) Car, si le corps de l'homme est
mauvais, pourquoi les éléments qui nous environnent, l'eau, la terre, la lumière et
l'air, ont-ils été créés? Car l'air est un corps, quoiqu'il manque d'épaisseur et de
solidité. Nous avons bien raison de dire, avec le Psalmiste : « Les impies m'ont
raconté leurs fables ». (Ps. CXVIII, 85.) Mais ce langage est intolérable, et nous
ne devons plus l'écouter. Oui, la résurrection des corps est certaine; c'est le dogme
que proclament le tombeau vide du Sauveur et le bois auquel il
a été attaché. D'ailleurs, les apôtres ne disent-ils pas : « Nous avons mangé et
nous avons bu avec lui? » Croyons donc à la résurrection, et que nos moeurs soient en
rapport avec notre foi, nous obtiendrons ainsi les biens éternels, par Jésus-Christ
Notre-Seigneur, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et
l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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